jeudi 27 mai 2021

Les deux moments 02


 Le désir ne trouve son apaisement qu'en Dieu (Shiva, le Bon), c'est vrai. Mais ce chemin de vie, de mort et de renaissance est un tango à deux, une valse pour à trois, qui présuppose le couple et l'enveloppe dans un flux, un courant d'amour. Ecoutez ce qu'il dit :


"On célèbre ainsi deux moments de l'absorption en Dieu (Shiva) :

le premier moment est

une plénitude absolument transparente.

Le second est l'essence

de la Puissance,

qui est toute-science et toute-puissance. 

Le yogi qui y plonge son attention,

que ne connait-il pas ?

que ne fait-il pas ?"

Abhinavagupta, La Lumière des tantras, X, 206-207

"Deux moments" : deux instants, deux facettes. Elles ne sont pas séparées, c'est vrai aussi. Mais elles sont distinguées, et cela il faut l'entendre. Or, je crois que nous le pressentons, mais sans l’admettre. Nous aspirons à l’Un comme à un remède antagoniste de nos dualités, comme à une paix pour nos guerres. 

Ces deux moments coexistent pourtant à chaque instant, mais nous ne vivons souvent qu'un seul d'entre eux, à l'exclusion de l'autre. L’unité au prix de la dualité ; ou la dualité dans l’oubli de l’unité. Soit je vis comme prisonnier dans la surface, balloté dans le torrent du quotidien ; soit, je m’abstrais en surplomb, telle une « belle âme » riche et libre, inconditionnée… à condition de rien faire, de ne rien donner ! D'ordinaire, nous ne vivons que la dualité, la multiplicité, l'agitation. Mais qui se croit "spirituel" ne vit souvent que l'unité qui exclut la vie, qualifiée un peu vite d'"agitation". Or, que nous enseigne ici le Fils de la Yogini ?

Qu'il y a "deux instants". Comprenons : deux occasions, deux rendez-vous. Il ne faudrait pas manquer le second pour le premier, car nous resterions sur notre faim, nous resterions, au fond, dans la frustration, dans ces faux dilemmes qui déchirent nos existences. Pourquoi choisir ? La vie se danse à deux.

Le premier instant est "une plénitude absolument transparente". Dieu est silence. Où, disons qu'il nous embrasse dans le silence intérieur, quand nos raisons rendent raison, quand le bavardage cesse. Ouverts, nous pouvons recevoir le don. Le don qui nous est donné, à chaque instant, à chaque instant qui est le premier, c'est-à-dire avant les "quand ?", les "où ?", les "pourquoi ?" et les "comment ?". Se faire limpide ; ou plutôt, se découvrir transparent, incolore, nu, mis à nu, dénudé, dénué, dépouillé en ce premier instant comme au premier jour. 

"Transparence" est silence simple, béant, vacant, vivant. Car ce vide n'est pas mort. Il est ressenti comme un « coup » de rien, un ébranlement de vacance au plus profond de nos entrailles, stupéfaites, frappées comme on dit « je suis frappé ». La stupéfaction vient de ce que ce vide est plein. Il n'y a rien... et ce rien est tout. Sans manque. Comme une chute : dans le vide, à un moment, je ressens que je ne tombe plus car, dans le rien, vers quoi tomberais-je ? Le vertige devient prodige, la peur se renverse en stupeur béate, bouche grande ouverte, à l'image d'une fleur qui irait en une éclosion perpétuelle, ses pétales n'en finissant pas de s'épanouir.

Simple.

Mais l'infini ne s'arrête pas là, ni ailleurs. Au bout de l'infini, un cœur bat, qui appelle à une autre rencontre, avec la Puissance (Shakti), avec la Déesse. Le « second instant » d’Abhinava. 

Elle est pouvoir, potentiel, possibilité, richesse, fécondité, débordement, élan, générosité, création, elle est une vague dans la transparence, un frémissement dans la chair de l'illimité. Elle est le Mystère qui se sent, se désire, se pressent, se cherche et se perd. Elle est liberté d'agir, et non pas seulement liberté en retrait, qui se tiendrait comme à l'écart. Elle est sacrifice, présent de soi qui se fait présent de toute chose et fait du moindre brin d'herbe un évènement sacré. Elle sent tout ce qui est, elle crée tout ce qui est - même ce qui pousse dans le ciel. Autant la transparence est simple, avant toute parole, autant ce "deuxième instant" est riche de possibles, en ébullition, un cri qui "hurle" les mondes innombrables.

mercredi 26 mai 2021

Les deux moments 01


 Au commencement, avant les choses, avant l’être, il n’y avait que l’Un.    

Par la suite, rien n’a pu exister sans lui. Rien n'est sans l'Un, sans unité, sans cohérence. « Être, c’est être un ».

Sans doute. Mais l'unité, seule, est stérile. N'être qu'un, c'est être isolé, abstrait, et donc infécond. C'est presque ne pas être... Me revient le récit étrange de l'Oupanishad, "A l’origine, l'Un était seul, et il désira un Autre..." Oui, l'Un, le Seul, l'Isolé, l’Absolu, Tout seul : à quoi bon ? Pour qui ? Quand je dis cela, résonnent dans mon cœur d'autres paroles, celles d'un sage du Cachemire, Abhinava Goupta. Lui nous enseigne le Deux, la célébration dans la relation, car je ne suis pas sans l'autre, "Je suis" n'est pas sans le visage d’autrui, privé du miroir de ses yeux. Car alors, « je » n'existe pas sans élan, sans ouverture, sans offrande. N’est-il pas vrai que "tout ce qui n'est pas donné est perdu" ?

Au fond, pourquoi faudrait-il choisir entre le Soi et l'Autre, entre l'Immuable et la Danse de vie ?

Je choisi, avec Abhinava, le Nouveau (abhi-nava en sanskrit), l'Un et l'Autre, peut-être parce que je pressens la force féconde de cette abyme, que certains appelleront "dualité", mais qui n'est sans doute qu'un autre nom de l'amour. Qui sait ?

mardi 25 mai 2021

Le mystère de la chambre nuptiale



"Les parfaits, c'est par un baiser qu'ils conçoivent et engendrent. C'est pourquoi nous aussi nous [nous] embrassons mutuellement, et c'est pas la grâce qui est en nous mutuellement que nous recevons la conception. (31)

Il y avait trois femmes qui étaient proches du Seigneur : sa mère Marie et <sa> sœur et Marie Madeleine, qu'on appelait sa compagne. En effet sa sœur était une Marie, sa mère et sa compagne aussi. (32)

...

[Quant à Ma]rie Madeleine, le S[auveur l'aimait] plus que [tous] les disci[ples, et il] l'embrassait sur la [bouche sou]vent. (35)

 "Je suis venu  pour rendre [les choses d'en] bas semblables aux choses [d'en haut et celles de l'ex]térieur comme celles de [l'intérieur et pour les réunir] dans ce lieu".

"Va dans ta chambre et ferme la porte derrière toi, et prie ton Père qui est dans le secret", c'est-à-dire, qui est à l'intérieur de chacun. Et ce qui est à l'intérieur de chacun, c'est le Plérôme. Au-delà de lui, il n'y a rien de plus intérieur. (69)

Quand Eve était [en] A[d]am, la mort n'existait pas. Quand elle fut séparée de lui, la mort survint. A nouveau, du moment qu'il est entré et qu'il l'a reçu en elle, la mort doit cesser. (71)

Le [baptê]me comprend la résurrecti[on et la] rédemption, alors que la rédemption est dans la chambre nuptiale... [Notre] chambre nuptiale n'est autre que l'image [de la chambre nuptiale d']en haut. (76)

Ceux qui ont revêtu la lumière parfaite, les puissances [maléfiques] ne les voient  pas, ni ne les saisissent. On se revêtira de la lumière dans le mystère de l'union. (77)

Si la femme ne s'était pas séparée de l'homme, elle ne serait pas morte, non plus que l'homme. C'est la séparation de celui-ci qui fut le commencement de la mort. C'est pourquoi le Christ est venu pour réparer cette séparation survenue aux origines, réunir les deux, donner la vie à ceux qui étaient morts à la suite de la séparation, et les unir. (78)

Et la femme s'unit à son mari dans la chambre nuptiale. Et ceux qui s'unissent dans la chambre nuptiale ne se sépareront plus. (79)

Il faut dire un mystère ! Le Père du tout s'unit à la vierge qui descendit, et un feu l'illumina ce jour-là, et révéla la grande chambre nuptiale. (82)

Le saint homme est totalement saint, jusque dans son corps. S'il prend le pain, il le sanctifie. La coupe ou tout le reste qu'il prend, s'il les sanctifie, comment donc ne sanctifierait-il pas son corps ? (108)

Qui détient la connaissance de la vérité est libre (110)

Evangile selon Philippe, trad. Painchaud

lundi 24 mai 2021

Poussières


 

Oublié du monde,

dans l'oubli du monde,

le monde renaît.


Se tourner vers la Lumière,

incliner à la source,

s'écouler dans la clarté obscure.


Tout être est désir de l'infini.

Toute chose, même.


S'abreuver à la source

sans se laisser distraire

par les reflets.


Quand l'intérieur se fait muet,

d'autres voyages commencent.


La moelle de la vie

vit dans le moelleux.


Sentir comme des lèvres

sur le cœur, 

baiser du papillon

sur la fleur de l'âme.


Lire entre les mots

délie le cœur

et relie à la source

des mots et du cœur.


Je peux bien recevoir

toutes les grâces du monde :

sans mon consentement,

ce sera comme rien.


Laisser ce qui est plus haut que moi

me défaire et me refaire à sa guise.


Marcher à l'aveugle,

guidé par la lumière invisible

qui rend visible


Je ne peux presque rien.

Mais il y a une force

qui peut presque tout.


Plonger en soi,

sans demander le pourquoi du comment,

c'est voyager dans des mondes

innombrables.


La Vie se cache 

dans les détails

au grand jour 

d'un cœur muet


Avancer sur le chemin obscur

sans savoir

sans avoir


Ecouter cet être qui,

en nous, 

écoute déjà


Lire le livre de l'âme

baigné dans la lumière

du silence


Par vent doux

toutes voiles gonflées

jusqu'au grand large


Une parole vivante,

source de mondes.

Chaque monde est peuplé

de paroles vivantes,

sources d'autres mondes.

Et ainsi, sans fin ni terme...


Laisser la lumière

se rassembler

en nous.


Il est des tempêtes qui déplument les plus forts. Mais cela réveille la chair, et ce qui vit en elle.


Le corps détendu,

le cœur veille

sans soucis.

A chaque expir,

laisser la sensation s'étendre,

comme un regard lancé.


dimanche 23 mai 2021

L'éveil de la conscience 02 : Reconnaître la conscience


citiḥ svatantrā viśvasya hetur ity abhidhīyate /

svātantrya-rūpā jñātā ca siddhīr vā saṃprayacchate // 2 //

Bodhavilâsa

"La conscience, dynamique, est libre.

Elle est la cause de toute chose.

Quand elle est reconnue comme liberté,

elle devient source de perfection."

L'Eveil de la conscience

_____________________________

Dans ce premier verset, qui correspond au premier sûtra des Shakti-sûtras ou Pratyabhijnâ-hridaya, l'ensemble de la vision du Tantra est résumée. C'est véritablement un sûtra au sens du Tantra, c'est-à-dire une déclaration décisive, qui commande le reste du discours, comme un carrefour. Si vous la comprenez, vous pouvez comprendre le reste. Si vous la comprenez mal, ou partiellement, vous vous perdrez. Mais tout cela est à peine esquissé (sûtrayati iti sûtram). 

Pourquoi l'enseignement du Tantra commence-t-il en esquissant, en ébauchant de manière subtile ? Parce que la Conscience, quand elle se manifeste, commence par se manifester de manière subtile. De manière subtile, c'est-à-dire qu'elle prend d'abord conscience de tout ce qui est à venir, mais sans les détails. Abhinava donne un exemple : c'est comme voir une ville depuis le sommet d'une colline ; c'est comme regarder un tableau sans considérer les détails ; c'est comme avoir une idée, mais sans connaître encore les détails de cette idée. 

Autrement, la forme de l'enseignement imite la forme de la manifestation de la Conscience. L'éveil de la conscience individuelle reflète le jeu de la Conscience universelle. Tout se correspond. La vie spirituelle correspond à la vie universelle. la vie individuelle correspond à la vie cosmique.

Il est donc crucial de faire très attention à ce qui est dit ici.

La Conscience est citi, plutôt que cit. Ce "i" en plus, en sanskrit, signifie que la Conscience n'est pas un "témoin" statique au-delà de tout, mais qu'elle est l'Acte créateur à la source de tout, à chaque instant. Ici et maintenant, la Conscience est  cette extase subtile mais évidente, qui devient, instant après instant, toute expérience, plaisir, douleur ou confusion. La conscience est certes au-delà du temps et, donc, du changement. mais elle n'est pas inerte. Elle est dynamique, en mouvement. Elle est un mouvement subtil, kimcicchalanam, "une sorte de mouvement", un mouvement indéfinissable, mais que chacun peut et doit reconnaître en soi. C'est la pure effervescence entre deux pensées. Ainsi, il n'y a pas rupture entre la Conscience et toutes choses. Les contenus de l'expérience, par exemple ces mots, ces pensées, ces émotions, sont le prolongement de la Conscience, comme les vagues sont le prolongement du Mouvement total de l'océan. 

Tout est mouvement, tout est vibration, tout est balancement, tout est respiration. 

Le silence entre deux pensées est vibration subtile. Mais c'et aussi du mouvement, toujours dynamique.

Et voilà pourquoi la conscience est "libre" (svatantrâ) : elle ne dépend de rien d'autre. Elle est à elle-même sa propre lumière. Tout a besoin d 'elle pour exister, elle n'a besoin de rien. Elle brille d'elle-même, comme une lampe qui éclaire autour d'elle, mais qui n'a pas besoin d'une autre lampe pour être éclairée. Réfléchissez à cette analogie. C'est une clé. Observez : pour savoir s'il fera beau demain, vous avez besoin de faire plusieurs choses : regarder, vous souvenir, comparer, etc. Pour vous rappeler de votre nom, vous avez besoin de vous souvenir. Pour savoir les choses, il faut percevoir ou réfléchir, ou faire. Mais pour savoir si vous êtes ? Sentez, goûtez comme c'est différent. La Conscience se connaît elle-même par elle-même. C'est cela, le début de l'éveil (bodha).

Mais cela ne suffit pas. Il faut encore que la Conscience s'apprécie. Sans cela, on enchaîne sur un "oui, bon, et alors ?" et il ne se passe rien. Ou plutôt, on passe à côté de soi, la conscience passe à côté d'elle-même. Pour que l'éveil soit initiation, début d'une autre façon de vivre, il faut qu'il y ait pleine appréciation qui débouche sur une certitude inébranlable. Sans cette certitude, "l'éveil" ne sera qu'une expérience de plus, au mieux un vague souvenir, et notre vie ne prendra pas une nouvelle direction. 

C'est pourquoi l'initiation, le commencement, est si important. Il doit être un commencement par un retour à l'origine, accompagné d'une pleine reconnaissance de la valeur de ce qui est expérimenté. Sans cela, la Conscience ne se reconnaît pas, elle "ne se prend pas à cœur" comme dit Abhinava, et alors c'est comme les paysages que l'on regarde passer. Cela passe, sans guère marquer, donc cela reste stérile.

D'où l'importance de la Reconnaissance. Re-connaître le divin dans la conscience ici présente, ici et maintenant, prendre pleinement conscience de la valeur de l'instant présent, de la présence, de cette évidence en laquelle tout vit et meurt. Prenons le temps pour cela. 

C'est ici que la philosophie joue un rôle, car ce qui nous empêche d'apprécier la Conscience, la présence nue à la source de tout, c'est justement que nous ne comprenons pas que cette présence est la source souveraine de tout. Ou alors, nous mésestimons la Conscience : "Oui, et alors ?" Ou bien, nous en avons une connaissance vague et confuse : "Mais la conscience, c'est quoi en fait ? Je comprends pas, c'est une énergie, une sensation ? Une sorte d'esprit transcendant ? Ou bien c'est un mystère insaisissable ?" Ou encore, on croit que la conscience est un effet du cerveau. Ou bien une propriété des neurones. Ou encore une illusion créée par le langage. Ou la mémoire, la personnalité, l'inconscient, etc. Toutes ces croyances, fausses ou partiellement vraies, doivent être examinée à la lumière de l'expérience et de la raison. Puis on les déconstruit, afin de parvenir à la pleine et entière reconnaisse du divin dans la conscience : "Cette Conscience, immédiate et évidente, est Dieu, omniprésent omniscient et omnipotent ; c'est elle, la clé, le remède, le salut, le secret". 

Tant que cette certitude n'émerge pas en une parfaite clarté, il ne sert à rien de raisonner, de faire des expériences ou de pratiquer. C'est comme avancer dans le noir. La raison, seule, est vaine. L'expérience, seule, est aveugle. Il faut les deux. Il faut toutes les sortes d'intelligence.

Le but de cette pratique de la philosophie du Tantra n'est pas de "tout dire". C'est impossible et inutile. Mais il s'agit du moins d'arriver à une certitude suffisante pour entrer durablement dans la vie intérieure. ce travail philosophique est indispensable. L'expérience pure, sans aucune certitude, est emportée par les doutes, les déceptions, les aléas... Le but de cette pratique est de produire assez de certitude pour une vie spirituelle durable.

A suivre... peut-être sous forme vidéo ?

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