jeudi 18 août 2022

Pas de libération spirituelle sans la raison


 

"Qui veut se soumettre le monde doit se soumettre à sa raison,

au-dessus de tout ce qu'il désire ou que les autres hommes veulent de lui.

Nul ne peut devenir parfait en amour qui n'obéit d'abord à sa raison.

Car celle-ci aime Dieu selon sa dignité, et les hommes nobles selon que

Dieu les aime, et les pécheurs selon leurs besoins.

C'est ainsi que l'âme doit tendre de toutes ses forces à la perfection de l'amour,

de l'amour inapaisable à jamais."

Hadewichj d'Anvers, Lettre XIII

Hadewichj est l'une des trois yoginîs d'Occident, avec Margerite Porète et Madame Guyon. Les trois yoginîs d'Orient étant Jnâna Sâgara, Mangalâ Devî et Hemalekhâ.

Il n'y a pas de spiritualité solide sans exercice de la raison. Le but est "la perfection en amour", le pur amour, absolument gratuit, de Dieu pour Dieu. La raison est l'intelligence naturelle, laquelle est aussi élan vers le divin.

Cet amour pur est "inapaisable", car pourquoi l'élan vers l'infini aurait-il une fin ? C'est comme une pierre qui tombe dans un océan sans fond. Sa chute n'a pas de fin.

Cette fin sans fin se reflète dans la raison elle-même, laquelle approche de l'absolu sans jamais le saisir exactement, comme un polygone ne sera jamais un cercle, même s'il s'en rapproche au fur et à mesure que se multiplient ses côtés.

mercredi 17 août 2022

Ce que même la Sagesse ne peut dire

peinture d'Odilon Redon

Je suis tombé sur un passage étonnant dans un texte d'un maître dzogchen tibétain, maître qui inspire beaucoup le Dalaï Lama.

Dans ce passage, ce maître répond à une question d'un disciple : les visions lumineuses qui surgissent dans la pratique du yoga de l'espace, sont-elles les mêmes dans le dzogchen et dans les autres traditions ? Car apparemment, elles le sont.

Notre maître dzogchen répond qu'il y a dans toutes ces visions quelque chose de semblable, à savoir, le fait que ce sont des visions qui se développent, comme ce que nous voyons quand nous fermons les yeux en appuyant légèrement dessus.

Mais il ajoute aussitôt que les visions propres à la pratique du dzogchen, qui sont issues d'un yoga de l'espace très dépouillé, sont différentes. Comment ? Il ne peut le dire. Il cite alors un verset d'un poète indien de langue sanskrite, très célèbre. Il le cite en tibétain, mais le voici en sanskrit :

ikṣu-kṣīra-guḍa-ādīṇāṃ mādhuryasya antaraṃ mahat / 

tathā api, na tad ākhyātuṃ sarasvatyā api śakyate //

"Grande est la distance entre la douceur du sucre de canne,

celle du lait et celle du miel !

Et pourtant, même la déesse de la sagesse et de l'éloquence

ne pourrait décrire cette [différence]."

(Le Miroir de la poésie, Dandin, I, 102, cité par Jigmé Tenpai Nyima dans Questions et réponses sur le dzogchen, 20, dans A Greater Perfection : Scholasticism, Comparativism and Issues of Sectarian Indentity in Early 20th Century Writings on rDzogchen, par Adam S. Pearcey, SOAS 2018, p. 249)

Ainsi, il y a dans l'expérience intérieure une unité ; mais il y a aussi des nuances. Or, ces nuances échappent autant au langage que l'unité.

Notez aussi que l'adjectif antara, que je traduis ici par "distance", peut signifier "distant" ou... "proche". Ainsi, le poète Dandin semble suggérer que ce que les choses ont de semblable (leur "unité") échappe aussi bien au langage que ce qu'elles ont de différent. C'est ainsi le langage descriptif tout entier qui est, peut-être, impuissant. D'où la poésie.

Enfin, la déesse de la sagesse et de l'éloquence est Sarasvatî, forme de la déesse Parâ, forme de la conscience plénière, personnification de la conscience de l'unité ou de l'identité. Ce qui semble encore suggérer que la conscience des différences (la "dualité") échappe à la conscience de l'identité. Cette idée qu'en un sens la dualité est plus profonde que l'unité est, à son tour, profondément tantrique. 

dimanche 14 août 2022

L'art du désir

 

Nâga-kalâ, l'art des serpents


Quand le Tantra valorise le Désir, ça n'est pas pour justifier LES désirs, les désirs ordinaires de consommation, de propriété, etc.

Au contraire, quand je plonge de tout mon être
dans le Désir, le seul désir à la racine de tous les autres,
LES désirs tendent à disparaître.

Si je mets en pratique cette plongée répétée
et totale dans le Désir,
il doit donc s'ensuivre un amenuisement DES désirs.
C'est comme une rencontre amoureuse.

Donc, à strictement parler,
le Tantra ne propose pas le renoncement aux désirs,
mais il y a bien une libération progressive
de l'emprise des désirs.

Le Tantra célèbre le Désir,
le Je Suis,
Mantra qui est la vie,
essence de tous les mantras,
c'est-à-dire de tous les désirs,
car un mantra est un désir, un élan.

Mais le Tantra met en garde :
LES désirs sont vains,
leurs objets sont des illusions,
ils sont engendrés par Mâyâ,
avec un avant-goût de miel
et un arrière-goût de sang.
Les désirs sont des souffrances
et des misères morales.

Alors le Désir peut redevenir un art.

Le Tantra parle peu de cette prise de conscience,
mais elle est un préliminaire nécessaire.
Pour cela, en Inde on lisait le Mahâbhârata.
Aujourd'hui, on peut faire de même
ou lire la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ
ou encore les écrits stoïciens.

mardi 9 août 2022

La base de toute spiritualité


 

Quand nous sommes déçus par la spiritualité, c'est souvent parce nous allons vers la spiritualité pour des raisons... décevantes. Pour des motifs superficiels, pour des "siddhi" comme on dit en Inde.


Et pourquoi ? Parce que nous n'avons pas pleinement pris conscience du problème, du problème de la vie. Dans toutes les traditions, l'élan intérieur naît de la réalisation de la souffrance, de l'impermanence et de l'absurdité de nos poursuites ordinaires.

La vie est souffrance. Non par accident, de-ci, de-là, mais par nature. La vie est tissée de souffrance, chez l'homme et chez les autres animaux. Y-a t-il un remède ?

Si je ne réalise pas pleinement ce problème, alors je ne peux pas vraiment aspirer à la solution. Si le diagnostic est partiel, le remède le sera aussi. La guérison sera incomplète et je serai déçu.

Nous négligeons trop souvent cet aspect de la vie intérieure, qui est son pourtant fondement !

Sans connaissance des limites de la vie ordinaire, ma vie intérieure manquera d'élan, d'énergie, je vivrai entre deux mondes et sans doute perdrai-je dans les deux. Sans connaissance des défauts inhérents à l'existence, sans maturité donc, je serai tiède. Je ne serai pas heureux dans la vie ordinaire, mais je ne pourrai pleinement goûter à la vraie vie.

Pour nous aider à méditer sur les limites de l'existence ordinaire, je conseille de méditer l'Essence du yoga selon Vasishta, publié chez Almora, en particulier le début.

mardi 2 août 2022

Trinité du Tantra


 Abhinava Gupta décrit le Cœur, cet état de potentiel absolu et, en même temps, d'actualité parfaite, "qui est tout ce qu'il peut être", dans lequel identité et différence sont "en harmonie" (samâpatti) :

etat paraṃ trikaṃ pūrvaṃ sarvaśaktyavibhāgavat // 20
atra bhāvasamullāsaśaṅkāsaṃkocavicyuteḥ /
svānandalīnatāmātramātricchākarmadṛktrayam // 21

"Telle est la Triade suprême et originelle,
en laquelle les Puissances (shaktis) 
ne sont pas séparées.
En elle disparait la contraction, 
née de la peur des phénomènes.
La Triade (des puissances) du sujet 
- du désir, de la perception et de l'action -
y est donc dissoute dans la simplicité
de la félicité intime."

Mâlinîshlokavârttika 20-21

_________________________

Ce Cœur, la Conscience universelle, n'est pas statique. Elle est douée de puissance, c'est un état potentiel, dans lequel les possibles gisent à l'état indifférencié, comme les dessins des plumes du paon préexistent dans l'œuf du paon. 

Nous pouvons faire l'expérience de cet état dans le premier instant de n'importe quel mouvement : désir, émotion, expir, geste...

En immergeant mon corps, mon souffle, ma pensée et jusqu'à mon inconscient dans cette béatitude primordiale, la "contraction née de la peur des phénomènes" disparaît, car elle est interrompue, car le plaisir s'oppose à la contraction. Cette immersion se fait via une attention amoureuse, ardente. Le nectar de l'expansion absolue s'écoule alors depuis le centre de l'être, jusque dans les organes et dans le monde entiers, comme une huile se répand dans les fibres d'un tissus. Notons que c'est la peur qu'il s'agit de guérir, peur des phénomènes, peur des différences, peur de la séparation, peur de la dualité. Il ne s'agit pas ici de nier les différences, mais de les reconnaître et d'en venir à les ressentir comme les prolongements de la félicité intérieure, intime. 

Il faut donc d'abord identifier cette félicité intime dans le premier instant du désir, afin d'en imprégner le corps, le souffle, la pensée, et jusqu'au monde entier. 

Ce Cœur est la Triade, qui donne son nom à la tradition du Tantra à laquelle Abhinava se rattache ici.
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