lundi 16 septembre 2024

Discernement


Certaines expériences se ressemblent - et vont pourtant dans des directions opposées.

Ken Wilber attire notre attention sur la distinction entre "pré rationnel" et "trans rationnel" : quand je rejette la raison, suis-je en train de régresser dans un état infantile, ou bien suis-je en train de dépasser la raison, dans un état de sagesse ? Les deux se ressemblent.

Ju Mipham attire notre attention sur la distinction entre le mental et la présence : quand je suis dans un état "sans pensées", suis-je dans un état où je ne vois rien parce mes facultés sont endormies (un état mental), ou bien suis-je dans un état où je ne vois rien parce tout baigne dans une seule lumière (la présence) ? Les deux se ressemblent.

Abhinavagupta attire notre attention sur deux sortes d'extases ou "éveils de la Kundalinî" : vers le bas, qui provoque confusion et addiction ; vers le haut, qui libère et clarifie l'esprit. Les deux se ressemblent et sont pourtant opposées.

Dans toutes ces expériences, il y a un point commun : la dissolution du mental, l'arrêt des perceptions ordinaires, la disparition des repères habituels. Cela est vrai, tant pour les expériences spirituelles, que pour les troubles mentaux ou bien divers états qui ne sont pas toujours bons.

Jamblique distingue ainsi deux sortes d'extases :

"D'emblée, il faut distinguer deux sortes d'extase :

- l'une est tournée vers l'inférieur, l'autre, vers le supérieur.

- l'une remplit de folie et de délires ; tandis que l'autre donne des biens plus précieux que la sagesse humaine.

- L'une dégénère en un mouvement désordonné, confus et inerte ; l'autre s'abandonne à la cause suprême qui préside à l'ordre cosmique.

- L'une, privée de connaissance, est séparée de la sagesse ; l'autre est séparée de la sagesse humaine car elle s'attache à des êtres qui dépassent notre compréhension.

- L'une est instable ; l'autre est immuable.

- La première va contre la nature ; la seconde transcende la nature.

- L'une fait descendre l'âme ; l'autre l'élève.

- Et, tandis que la première prive l'âme de son héritage divin, l'autre connecte l'âme au divin." (Les Mystères d'Egypte)

De même, Damascios distingue deux sortes de silence :

"Sauter dans le vide se prend en deux sens : l'un quitte le langage pour aller dans l'ineffable ; l'autre tombe dans le néant" (Traité sur les premiers principes). Les deux sont ineffables, mais le second est inférieur, comme dit Platon dans Le Sophiste.

Enfin, Proclos attire notre attention sur la distinction entre l'Un pur qui transcende le mental par excès d'unité, et le Multiple pur qui transcende lui aussi le mental, mais par défaut d'unité. Les deux sont "au-delà des concepts", et sont pourtant opposés.

On pourrait ainsi distinguer ainsi tous les termes négatifs de la spiritualité (vide, rien, néant..) qui se prennent en deux sens à distinguer soigneusement.

Faute de ce discernement, notre vie intérieur est un désastre.

lundi 9 septembre 2024

L'éveil est-il une expérience nouvelle ?


L'éveil est-il une expérience nouvelle ? ou l'expérience d'un nouveau contenu d'expérience ? ou une nouvelle expérience de l'expérience ?

La question se pose, car plusieurs tradition qui sont à l'origine de la notion d'éveil, affirment que l'éveil n'est pas une expérience nouvelle.

Je pense à l'Advaita Vedânta. L'éveil n'est même pas une expérience, mais la compréhension de l'expérience. Comment ? Par la compréhension de la phrase "Tu es cela", c'est-à-dire, toi, tu es l'absolu, et il n'y a rien d'autre. Absolument rien. Les expériences sont des illusions, donc il n'y a rien à chercher de ce côté. Pas d'expérience mystique, ni de méditation, par exemple. 

La phrase sacrée "Tu es cela" est un jugement, car elle fait un lien entre deux éléments "tu" et "cela" qui n'ont a priori aucun lien. Mais ce lien n'apporte en réalité rien de nouveau, aucune expérience nouvelle. Il s'agit juste d'une nouvelle interprétation de l'expérience commune, normale, ordinaire : perception, imagination, oubli... veille, rêve, sommeil... En termes kantiens, je dirais que "Tu es cela" est un jugement analytique : rien n'est véritablement ajouté à l'expérience par ce jugement.

Mais alors, s'il n'y a pas d'expérience nouvelle, à quoi bon l'éveil ?

Dans le Tantra non-dualiste, la même phrase sacrée est employée. Par exemple, dans l'Hymne à Dakshinâmûrti, que j'ai traduit et publié sous le titre "Les Jubilations de l'esprit" (traduction du titre du commentaire Mânasollâsa). 

Là, le "Tu es cela" est un jugement, mais un jugement synthétique : c'est-à-dire qu'il relie un élément connu à un autre, nouveau. En effet, contrairement à l'Advaita Vedânta, le Tantra ne dit pas seulement que la conscience "ordinaire" est l'absolu, mais pointe plus précisément ce qu'elle est, pour en faire faire l'expérience précise. Et surtout, ce jugement, assumé de tout notre être, avec une entière certitude et une complète assurance, a le pouvoir de changer notre expérience. En ce sens, l'éveil est une expérience nouvelle. 

Pourtant, l'absolu est toujours l'absolument. Avant, pendant, après. Par définition. Sinon il ne serait pas l'absolu. Mais l'expérience change. Imaginons que je pleure parce que j'ai perdu mes lunettes. Puis soudain, quelqu'un me dis que "tu as tes lunettes sur le nez !" Donc, en un sens, je faisais déjà l'expérience des lunettes. Et pourtant, en un autre sens, réaliser que je n'avais jamais perdu mes lunettes a le pouvoir de changer mon expérience, puisque j'arrête de pleurer, mon corps se calme et je me sens rempli de joie. C'est bien une nouvelle expérience. 

Ensuite, il est nécessaire de se familiariser avec cette réalisation, afin de stabiliser cette expérience nouvelle. Sans doute pas dans le cas des lunettes, mais bien dans celui de mon essence absolue, ma véritable nature de conscience infinie, que j'ai oubliée depuis des temps sans commencement. Les habitudes formées depuis un temps infini peuvent mettre un temps infini à disparaître, même si l'éveil est instantané et parfait, "comme des éons de ténèbres s'évanouissent en un instant de lumière".

Donc, l'éveil est est une expérience nouvelle.

www.david-dubois.com

L'exercice du silence - 2

 La pratique du silence intérieur, un enseignement de Martial d'Etampes. 

Fait suite à l'introduction.



L'essence du Tantra

Voici l'essence du Tantra, formulée en un bref poème par son plus célèbre maître : Abhinavagupta. 

En quinze versets, il y transmet l'éveil intégral propre au Tantra.

Dans la vidéo ci-dessous, je récite le sanskrit, puis ma traduction, laquelle avait été publiée avec un commentaire sanskrit traditionnel, lui aussi traduit dans ce livre : 
https://amzn.eu/d/2GCPNZM

Je propose aussi un cours de méditation axé sur l'essence intérieure de l'enseignement du Tantra traditionnel :
www.david-dubois.com/enseignement/




dimanche 1 septembre 2024

La raison



Deux excès : Exclure la raison, n’admettre que la raison. 

Pascal, Pensées



Nous ne pouvons sans la raison estimer à sa juste valeur ce qui n'est pas de la raison. Et la question même de savoir ce qui revient à la raison et ce qui ne revient pas à la raison, ce n'est que par le travail de la raison que nous pouvons nous la poser. 

Charles Péguy, De la raison



Vous qui séparez la raison et la religion, sachez que vous détruisez l'une et l'autre. la religion est la santé de la raison ; la raison est la force de la religion. La religion sans la raison devient de la superstition et la raison sans la religion devient de l'incrédulité.

 Antoine Blanc de Saint-Bonnet, De l'unité spirituelle de la société

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