vendredi 24 février 2012

Les fourmis ne sont pas des triangles - nature, morale et liberté



"C'est naturel", "c'est notre vraie nature", "c'est l'état naturel", "vivre en accord avec la nature", "retourner à la nature", "mais c'est la nature qui le veut ainsi", "il ne faut pas aller contre la/sa nature", "c'est contre-nature"...

Les non-dualistes se réfèrent souvent à l'idée de nature : ils emploient certaines des expressions listées ci-dessus. Essayons de voir ce que cela veut dire.

De fait, pour les tenants de la Tradition ou du Védânta brahmaniste, le fondement de l'éthique est la nature. L'absolu est au-delà des concepts. Mais l'éthique est, elle, fondée sur la nature, reflet divin de l'absolu. C'est-à-dire, sur l'ordre naturel des choses, le dharma. "Chacun à sa place" : telle est la justice selon les traditions naturalistes, dualistes ou non, qui entendent justifier leur vision du juste et de l'injuste par l'appel à la nature. La morale est comme la santé du corps. Une main bonne, c'est une main qui fait ce pour quoi la nature l'a faite, qui rempli sa fonction. Un corps sain, c'est un corps en harmonie avec la nature, où chaque organe obéit à l'organisme. Quoi de plus naturel, en effet ?

Sauf que les lois naturelles sont de simples régularités que l'on constate. De là, les naturalistes, les traditionalistes et certains non-dualistes passent à l'idée de loi morale, comme si les lois morales étaient les lois physiques. "Telle est la loi de la nature", disent-ils. Puisque cela est, cela doit être. C'est l'harmonie naturelle, le cosmos, le Tout à l'écoute duquel on doit se mettre sans cesse pour vivre bien. 

Mais est-il légitime de déduire ainsi ce qui doit être (la morale) de ce qui est (la nature) ? La morale dérive-t-elle de la physique ? Suffit-il d'observer la nature pour savoir ce qui est bien ou mal ? d'observer le passé et le présent pour décider de l'avenir ?

Si l'on a le droit de faire quelque chose parce que cela se fait depuis toujours, alors le meurtre, le vol et le viol sont moralement acceptables ! 

Mais la nature ? - me dira-t-on, n'est-elle pas vénérable par sa puissance qui nous dépasse ?

Non. Car la nature n'a rien à voir avec la morale. Cela, nous le savons aujourd'hui grâce aux progrès spectaculaires de la connaissance, en particulier scientifique. Elle peut inspirer, calmer, être l'objet de mille contemplations, mais elle ne peut fonder notre savoir de ce qui est juste.

Aristote l'Ancien pensait que la liberté et la vie bonne consistent, pour un être vivant, à agir selon sa nature. L'œil est fait pour voir. Les femmes sont faites pour avoir des enfants. Les Noirs sont faits pour être esclaves, et les Grecs, pour être libres. De même, les religions abrahamiques se réclament de l'idée de nature pour fonder la morale, puisque la nature est l'ordre voulu par Dieu. Et encore aujourd'hui, l'on entend dire que l'homme et la femme "ont vocation" à procréer. C'est leur nature, à eux fragments de la Nature, de l'ordre des choses voulu par Dieu. "La Nature ne fait jamais rien en vain", car elle, ou son divin créateur, l'ont ainsi voulu. Même l'humanisme est fondé sur l'idée de nature humaine, définie par opposition à la nature, à la nature animale, fixe, interchangeable, dépourvue d'âme, d'intelligence et donc, de dignité. L'idée de nature sert ici de repoussoir à l'idée de dignité humaine (voyez les discours limpides de Luc Ferry à ce sujet). Ce discours est encore une façon de fonder, indirectement, la morale sur la nature.

Mais les fondateurs de religion et les philosophes anciens n'avaient pas les connaissances que nous avons. Le premier chimpanzé est arrivé en France vers 1630. Ces progrès nous ont appris que la Nature est cruelle, indifférente, et surtout incroyablement diverse. Ainsi, elle ne peut servir de modèle. De même, l'idée que le Mal est du à la Chute d'Adam (via Ève et l'odieux Serpent, il est vrai) ne tient plus : le lion dévore la gazelle, la gazelle souffre, génération après génération. Comment admettre qu'un Dieu d'amour ait pu concevoir une telle horreur ? De plus, ceux qui se réclament de la nature quand ils clament que la liberté consiste à être soldat quand on a une nature de soldat, etc., se désavouent dès qu'ils sont malades : ils courent chez le médecin pour lutter contre la nature, et contre leur nature si imparfaite !

Cette idée de nature a ainsi justifié toutes sortes d'inégalités "traditionnelles" et qui continuent de faire rêver les nostalgiques de l'Âge d'or. Elle fonde aussi le totalitarisme. L'important, c'est en effet d'être un rouage dans le Grand Tout impersonnel. Fi de votre petite histoire personnelle, de vos souffrances. Vous n'avez qu'à vous abandonner au Grand Tout ! Même le taoïsme est tombé dans ce travers. Pas Zhuang Zi, sans doute. Mais lisez le Huai Nan Zi et d'autres ouvrages holistes d'inspiration laozienne[1] : cela fait froid dans le dos. Voyez aussi Le zen en guerre. Toujours la même justification : conformez-vous à la nature ! Stoïcisme, aristotélisme, taoïsme, confucianisme, brahmanisme, judaïsme, islam, christianisme, humanisme : tous ont fondé leurs prescriptions et leurs interdits sur l'idée de nature, classant ainsi les êtres en les enfermant dans leur prétendue nature.

Or il n'y a pas de nature prise en ce sens. Toute nature n'est qu'une seconde nature, acquise, une habitude dont on a oublié les origines et que l'on prend pour une entité éternelle, donnée alors qu'elle est construite.

A ma connaissance, la seule grande religion et le seul courant philosophique à avoir défendu d'emblée cette vérité, c'est le bouddhisme. En remplaçant la nature par la réalité, l'essence par l'interdépendance et les grands principes (dignité, humanité, respect, sainteté, etc.) par une morale des conséquences, le dharma du Bouddha s'oppose radicalement au dharma des brahmanes, de même que l'éthique de réciprocité ("Traite les autres comme toi-même") s'oppose radicalement à l'éthique de la vengeance, ou loi du talion ("Traite les autres comme ils t'ont traité"). N'oublions pas, non plus les jaïns. Mais, comme par hasard, on a dans leur théorie de la connaissance l'idée que les choses et les êtres ont plusieurs aspects contradictoires, en fonction du point de vue auquel on se place. Pas de "nature" fixe, pas d'ordre impersonnel, donc.

On retrouve des idées analogues en Occident quand on a dit que la liberté consistait à n'être rien, à pouvoir s'arracher à sa nature et à agir, pour le meilleur et pour le pire, contre elle. Cette idée se rencontre chez Aristote, chez les platoniciens, les Pères de l’Église, les humanistes renaissants (par exemple le "lieu de nulle chose" de Charles de Bovelles) et modernes, chez Rousseau, Kant et chez Sartre, pour ne citer que les plus célèbres. Mais pour eux, cette liberté comme absence de nature est l'apanage de l'homme. L'homme n'a pas de nature propre - ou, du moins, il ne se réduit par à elle et peut se définir contre elle - mais les animaux, si. "Leur nature leur tient lieu de culture" comme dit joliment Ferry. La tradition philosophique occidentale a ainsi découvert un espace de liberté, mais sans voir que c'est l'idée de nature elle-même qu'il fallait remettre en question.

En Occident, l'utilitarisme et le pragmatisme ont également pris cette voie : au lieu de chercher des règles, une valeur absolue, on part de la capacité à souffrir. La règle de l'action devient donc : "Traite les autres de manière à diminuer la souffrance et augmenter le bien-être". 

L'idée de nature est ainsi inutile et nuisible. Il n'y a pas de liberté possible en elle. Car, à mon sens, la morale repose non seulement sur la capacité à souffrir, mais aussi sur la liberté comme pouvoir de se constituer en opposition à un environnement. Les animaux non-humains ont ce pouvoir : ils modifient le réel d'une manière moins prévisible que l'eau ou le vent. Il y a, dans leurs actions, la marque d'un pouvoir d'arrachement à ce qui est. Les animaux sont plein de surprises ! Pour le meilleur et pour le pire, comme les humains. Ils n'ont donc pas de "nature propre", car il n'existe rien de tel qu'une nature, propre ou universelle.

Dès lors, plus d'essentialisme : plus de racisme, plus de sexisme, plus d'ethnocentrisme, mais aussi, plus d'anthropocentrisme, plus de spécisme possibles ! Tous les êtres sensibles doivent être traités comme des sujets moraux, car capables, à des degrés divers, de souffrir. Dieux ou fourmis, tous ont des droits. La liberté au sens kantien, oui, mais cette liberté se retrouve, à des degrés divers, dans tous les êtres. "A des degrés divers" : différences de degré, donc, et non de nature. Continuité et non pas rupture.

Et la philosophie de la Reconnaissance ? Que dit-elle ? Ou du moins, qu'en dirait Abhinavagupta ? Eh bien, l'une des raisons de son anti-brahmanisme, de son opposition à l'ordre "naturel" des castes, c'est justement qu'il ne croit pas à l'idée de nature propre (sva-bhāva, sva-dharma) ! Les choses n'ont pas de nature fixe, de définition unique, de concept, d'essence qui va décider de leur sort. Lisons cet extrait d'un texte de Kṣemarāja, élève d'Abhinavagupta :

"Selon notre point de vue, c'est Śiva et lui seul (qui se manifeste en toute chose) parce qu'il est autonome. Dès lors, chaque chose, unique, admet une multiplicité (d'aspects contradictoires). Selon les autres (doctrines), au contraire, les choses ont une essence déterminée (pratiniyata)."[2]
 
L'autonomie, c'est le fait que la conscience ne se manifeste pas selon une essence ou une nature préétablie : tout est possible. Et cette liberté souveraine se retrouve dans les manifestations de la conscience, car c'est la conscience qui se manifeste comme objet inerte et comme être vivant tout à la fois. Ainsi, les choses ne sont pas délimitées par une essence telle ou telle, "masculine" ou "féminine". Pour Abhinavagupta, le seul usage légitime du terme "nature propre" sert à désigner l'individualité ou les traits qui permettent, pratiquement, de distinguer une chose d'une autre. Mais tout cela est subordonné à la liberté souveraine qu'est l'activité consciente, laquelle est aussi bien présente dans une fourmi. Comment le sait-on ? Parce que la fourmi fuit lorsque l'on essaie de l'écraser, et parce que le comportement de la fourmi n'est pas entièrement prévisible. On ne peut déduire la vie de la fourmi de son concept, alors que l'on peut déduire les propriétés d'un triangle du concept de ce triangle.

La conscience ne fonde pas d'ordre. Elle crée bien une apparence d''ordre, mais ce sont plutôt des ordres, qui changent sans cesse, comme en témoigne l'expérience commune. C'est un ordre qui est une création, un jeu (sauvage, pas nécessairement bon). Croire à un ordre, c'est précisément la dualité, l'illusion d'une nature fixe et soi-disant donnée (māyā). Cette croyance en l'existence d'une nature ordonnée fonde, à son tour, la croyance en la dualité du bien et du mal (karman). Cependant, on ne tombe pas dans l'extrême du relativisme puisque, même si le bon et le mauvais sont relatifs, il y a tout de même une règle universelle qui permet de trancher dans chaque cas particulier : choisir ce qui entraîne le moins de souffrance et ce qui entraîne le plus de plaisir. Ce n'est pas un critère parfait (c'est une construction mentale), mais elle à le mérite d'être fondée sur un fait : la souffrance.

Les fourmis ne sont pas des triangles.


[1] Comme les Canons de l'empereur jaune, traduits par Jean Lévi avec une nouvelle version du Lao Zi, chez Albin Michel.
[2] Spanda-sadoha, éd. KSS, page 10.

1 commentaire:

val a dit…

Magnifique!je découvre les livres de David Dubois peu à peu et je tourne autour d Abhinavagupta aidé que je suis par des ouvrages qui me viennent d une élève amie chère qui vit à Delhi ..Chaque fois qu elle vient à Paris,elle m apporte des livres sur le shivaisme cachemirien,la grande découverte spirituelle et philosophique de ma vie finissante-mais que de joies que d intuitions modesteste éclairées!

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