dimanche 19 juin 2016

Faire, ou se laisser faire ?

L'approche de la tradition du Coeur n'est pas une méthode à laquelle on s'exerce.



Bien plutôt, on se sent pris et comme possédé par "quelque chose", quelque chose de plus grand, de plus beau, de plus noble que tout ce que l'on a jamais senti ou pensé. Le Coeur envahit le coeur, le corps. Comme un poison, l'amour divin se répand dans la chair, comme une huile il imbibe le tissu de notre être. Une branche de bois mort, jetée dans des cristaux de sel, devient sel, dit-on. La graine germe et périt en devenant fleur. Sa mort est son éclosion et son achèvement. 

A travers ces images, la tradition du Coeur ne propose rien, ne décrit rien : les tantras de la tradition du Coeur sont des cris de surprise, leur texte (tantra) est l'émerveillement de la texture (tantra aussi) même du réel. Ils ne transmettent rien : juste l'être trébuche dans sa propre liberté, emporté par le torrent de sa puissance sauvage.

Mais alors, n'y a-t-il pas dualisme ?
C'est vrai, la tradition du Coeur témoigne d'une rupture radicale avec tout. 
Pourtant, il ne s'agit pas de se détacher, ni de percer à jour une illusion, encore moins d'exclure quoi que ce soit. L'idée est plutôt d'éveiller, d'alerter la conscience à sa véritable destinée, de rappeler la glace à l'eau, d'invoquer en la solidité la fluidité, d'évoquer "l'artère secrète" qui, en chacun, ne s'assèche jamais, sans laquelle nul dessèchement ne serait possible, et qui est plus nous que nous-même.

Cette idée, au sens premier du terme, est admirablement résumée par le philosophe mystique (mais y a-t-il vraiment une philosophie sans amour, une amour de la sagesse sans amour ?) Outpaladéva :

Privé de toi,
tout doit être rejeté.
Plein de toi,
tout doit être embrassé :
Voilà l'essentiel.

(Hymnes, XII, 12)

Dieu, explique un autre sage de cette tradition du Coeur, est comme l'homme sanguin : passionné de tout, il vit aussi dans la haine de tout.

Dès lors, il faut se laisser faire. Ne plus faire. Non qu'il faille ne rien faire. Mais c'est comme tomber amoureux : une blessure ouvre dans le coeur (et donc dans le corps), que seule le Coeur peut guérir. L'âme est touchée, elle meurt dans cette étreinte, et elle renait en Dieu. Elle trépasse comme être créé, et repasse toute en sa Créatrice.
En Europe, nul n'a chanté cette in-action, cette action intérieure de Dieu sur l'âme amoureuse, qu'Hadewijch d'Anvers vers 1200 :

"Cet ordre que m'intime l'amour même
jette mon esprit dans l'aventure"

L'ordre est la touche de grâce, le "touchement du coeur", le coup d'amour qui déchire l'être à jamais et l'entraîne, tel un chevalier, dans l'aventure (elle emploie le mot français) de l'amour, la seule qui vaille la peine, la plus belle et la plus terrible de toutes. De même, la tradition du Coeur, en Inde, parle de l'âjnâ, l'ordre, le commandement, l'impératif absolu qui se confond avec la vie même : "Aime !" L'âme qui n'aime pas n'est même pas une âme. En vérité, comme l'ont si bien dit Yâjnavalkya en Inde et Platon en Europe, vivre c'est désirer l'absolu. C'est donc aimer. Vivre c'est se jeter dans les bras de l'infini, et c'est bien pourquoi le désir n'en finit jamais (ça c'est pour mes élèves:)).

Quand cette évidence vous frappe, point de rémission possible. Pour ne pas tomber, il faut tout lâcher. Car qu'est-ce que cette évidence ? Hadewijch répond, claire comme le jour :

"c'est chose qui n'a ni forme, ni raison, ni figure,
mais que l'on peut éprouver clairement".

C'est concret. Et pourtant, "l'amour se manifeste en fuyant, on le poursuit, on ne peut le voir."

Mais concret, oui :
"C'est la substance de ma joie,
ce vers quoi je ne cesse de tendre
et pour quoi je souffre tant de jours amers.
...
C'est merveille inconcevable 
qui m'a pris le coeur
et m'a fait me perdre en un désert sauvage."

Voilà, c'est simple. Trop peut-être. Surtout, c'est exigeant. Radical. Intègre. Fondamental. Pas à la manière des barbus et autres pharisiens certes. Mais à la mode sans mode des amoureux, de ceux dont la mesure est d'aimer sans mesure. Ils se laissent emporter, 
comme la rivière vers sa mer
comme le bébé lémurien sur le dos de sa mère
comme l'âme vers l'amour. 

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