mercredi 13 février 2019

La tradition ne peut-elle progresser ?



On croit parfois que l'idée d'innovation est purement occidentale et moderne, et donc décadente. Cette opinion a été propagée principalement par René Guénon, elle est reprise depuis et on l'entend même de la bouche de ceux qui ne connaissent pas Guénon ni le traditionalisme. 
Quoiqu'il en soit, "occidental" et "moderne" sont devenus péjoratifs. Et l'ancienneté est devenu un argument positif. Ainsi par exemple, à propos du "Tantra" on entend souvent l'affirmation, jamais étayée, selon laquelle "le Tantra remonte à 5000 ans". Ou 10 000... Bref, n'importe quel chiffre, du moment que cela paraît ancien, exotique et mystérieux. 

Pour ce qui est de l'idée de nouveauté, est-elle vraiment absente des traditions orientales ? 

Je prends juste deux exemples.

Le premier dans un enseignement qui combine yoga sexuel et contemplation dans la Présence éveillée. A la fin, l'auteur, un Tibétain mort en 1919, déclare fièrement :

"Il existe des méthodes de yoga sexuel dans toutes les traditions tantriques bouddhistes, mais toutes ces méthodes reposent sur l'effort. Personne n'a jusqu'à présent été capable de proclamer un enseignement comme le mien, totalement dépourvu d'effort et qui découle de la présence éveillée éternellement pure qui transcende les concepts. Unique et suprême, cette voie du Grand Secret est le Roi des Yogas de notre tradition du tantrisme bouddhique, destiné aux générations futures. Nul autre n'aura le droit de la pratiquer."

L'auteur est Tokden Shâkya Shrî. la source est The Yoga of Bliss, p. 302, je traduit de l'anglais ce texte tibétain. Ce yogi qui avait plusieurs centaines de disciples dans son ermitage, présente bien cet enseignement, qui combine yoga sexuel tantrique et dzogchen, comme une nouveauté et un progrès.

Le second vient du shivaïsme du Cachemire. Dans la tradition du shivaïsme du Cachemire, l'idée de nouveauté et d'amélioration est aussi présente. A la fin de son Poème pour reconnaître le Maître en soi (Îshvara-pratyabhijnâ), Outapala Déva, un maître du Xe siècle, déclare clairement que la voie de la Reconnaissance est nouvelle  et facile :

"J'ai ainsi exposé cette voie nouvelle et facile" (iti prakaṭito mayā sughaṭa eṣa mārgo navah, IV, 16), "afin que les gens atteignent sans effort la réalisation spirituelle" (janasya ayatna-siddhy-artham, IV, 18). 

Ceux qui affirment que l'idée de nouveauté est absente des traditions non-dualistes se trompent donc.

Bien sûr, il ne faut pas pour autant tomber dans l'extrême inverse et mépriser les traditions en croyant que l'on a la science infuse, à l'instar de certains adeptes du New Age, sans parler des margoulins du marché du bien-être.

Dans tous les cas, il est bon de se cultiver et d'exercer son discernement.

La tradition, c'est simplement la transmission. Pourquoi cette transmission ne pourrait-elle progresser ? Pourquoi serait-elle vouée à la décadence ? Je ne crois pas au Destin. L'évolution dépend de nous.

Et le fait d'être occidental n'est en rien une tare.
L'exemple le plus frappant est la Vision Sans Tête, formulée au XXe siècle par Douglas Harding et qui propose une voie plus directe et dépouillée que ses équivalents traditionnels, tout en étant aussi profonde.


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