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jeudi 31 mars 2022

Fait et interprétation



Le fait est : Quand je me tourne vers l'intérieur, je découvre une merveille. Un trésor de paix et de joie ineffable, mais certain. Une certitude factuelle, dont je ne peux douter. Je n'arrive pas à "trouver les mots", mais il y a claire clarté, évidence.

Pour autant, quand je me tourne vers l'extérieur (vers les pensées, le monde, etc.), je ne suis plus certain de grand'chose. Par exemple, je ne connais pas de réponse absolument certaine à la question de l'origine du mal (moral). Il y a plusieurs hypothèses, plus ou moins crédibles, mais rien d'absolument certain. Et comment réconcilier le mal avec "tout est divin" ?

Ce contraste entre certitude intérieure, au-delà des pensées, et incertitude des pensées, est frappant. D'autant que le premier domaine de communique pas nécessairement sa certitude au second. Il y a pourtant là une forte tentation, je le reconnais volontiers. Il est séduisant de détourner l'expérience intérieure, au-delà du mental, pour donner un peu de solidité au mental. Je constate que c'est ce que font presque tous les maître(es.se.s🎠) à penser. Cela engendre les sectes, les religions.

Mais non, cela ne se passe pas ainsi pour moi. L'expérience intérieure me communique une certitude absolue, oui. Mais traduire cette certitude silencieuse, muette pour ainsi dire, en certitudes verbales, communicables et applicables à des questions pratiques, est très difficile. Comme si passer le filtre des mots était capable de transformer la plus solide des certitudes en vulgaire opinion.

Je ne dis pas qu'il faut s'en tenir à un doute universel, je ne dis pas que l'on ne peut rien dire, que tout se vaut, que tout est relatif. Non, car nous sommes doués de raison et nous pouvons distinguer différents niveaux de crédibilité entre différentes interprétations, entre différentes réponses à une question. Par exemple, je sais qu'il est préférable de ne pas torturer, plutôt que de torturer. 

Mais, si je me retrouvais dans une pièce avec une petite fille de cinq ans qui est la seule à savoir ou se trouve une bombe atomique qui va exploser dans une heure dans une grosse ville et tuer des millions de gens - dont plein de petites filles - et que donc, je doive peut être la torturer pour avoir l'information et sauver ces gens, eh bien, je ne suis pas sûr de connaître la réponse avec une certitude absolue.

Il y a ici une certaine dualité : d'un côté, certitude intérieure, simple, comme face à un fait évident ; de l'autre, incertitudes au-dehors. 

Au plus profond, je sens cette présence silencieuse, sorte de jubilation muette qui me dit, sans rien dire, "tout est bien". Mais ça, c'est déjà une traduction, une interprétation. Je sens quelque chose comme un message de VALEUR absolue. Mais comment traduire cela concrètement ? Comment passer de cette certitude immédiate à une certitude sur la question de savoir comment élever ses enfants ? comment gérer les conflits avec les voisins ? comment se nourrir ? comment et quand choisir entre soi et les autres ?

Et puis, il y a plein de certitudes apparentes, mais qui ne collent pas avec nos pratiques - en tous les cas, pas avec les miennes. On nous dit (et parfois je le dis aussi) que "tout est conscience" - mais je ne me comporte pas comme si tout était conscience ! Je dis "le libre-arbitre est une illusion", mais je passe mon temps à faire des choix ! Je dis "il n'y a personne", mais mon attitude au quotidien est bien celle d'une personne ! Je dis "je suis libre de l'ego", mais toute mon existence est égocentrée... 

Vous en connaissez, vous, des gens qui sont absolument sans ego ? Nous connaissons tous des individus plus ou moins égoïstes, oui, plus ou moins généreux. Mais des "sans ego" ? Je ne sais même pas à quoi cela ressemblerait ! Et si tout n'est qu'un rêve de la conscience toute-puissante que je suis, alors pourquoi ne puis-je pas manifester tout ce que je veux ? Ou, ou moins, faire bouger un brin d'herbe ? Et pourquoi suis-je encore chaque jour à demander aux autres de me rendre des services, de satisfaire des besoins, de pousser un peu leur voiture, de faire attention à ceci, de choisir plutôt cela ?

Ces incohérences prouvent au moins une chose : ces affirmations ne sont que des interprétations, plus ou moins crédibles, selon l'évolution des circonstances. 

Quand tout va à peu près comme je veux et que mon humeur est bonne, je veux bien crier haut et faut que "il n'y a personne", que "l'univers manifeste ce que je veux", que "l'ego est une illusion", que "il suffit de libérer mes mémoires bloquées pour être toute-harmonie", aligner mes chakras, nettoyer mes serpents intérieurs et réconcilier mon masculin et mon féminin. Mais cela ne tient guère... 

En revanche, mon égocentrisme, lui, se porte bien. Il recule un peu, parfois. Mais il persiste et revient sans effort. Il est mon "état naturel". Je n'ai pas besoin de méditer, ni de m'ancrer dans le présent, ni de me pencher sur mon intuition quantique, pour me préférer aux autres.

Cependant, je n'ai guère de certitudes pour autant. Ou alors, pour avancer sur ce plan, je dois réfléchir, confronter théorie et pratique, faire usage de ma raison. L'intuition ne suffit pas. L'éveil ne suffit pas. Une expérience, si "puissante" soit-elle, ne suffit pas. Être "connecté" ne suffit pas. Je peux bien avoir l'intuition que je "sais" jouer du piano, que "personne" ne joue du piano, que jour du piano est une affaire "quantique", etc. Reste que, pour jouer du piano, faut apprendre, s'exercer et faire des efforts. 

Toutefois, la situation est loin d'être désespérée ! L'expérience intérieure me donne de la joie, une stabilité, un sentiment de connexion, elle harmonise, rééquilibre, elle apaise et guérit. Elle est l'infini que je devrais aimer, quand bien même je n'en tirerais aucun profit. Et du profit, il y en a. De la guérison. 

En partie du moins, car il restera toujours de l'incertitude. Des questions - la plupart des questions ! - survivront à tous les éveils. Mais je constate que la vie intérieure, avec sa certitude ineffable, me rend capable de mieux supporter les incertitudes extérieures, comme en une sorte de foi, de confiance, d'abandon. Une innocence retrouvée, comme un saut dans le vide.

Pour les réponses en revanche, il faut questionner, réfléchir, progresser, tâtonner, raisonner, douter, discerner, attendre, se faire patient, nuancer, prendre des risques, faire des paris, accepter le provisoire, suspendre, revenir en arrière, revenir à zéro, reprendre les choses au début, accepter certains faits, accepter des limites, des contraintes, choisir, renoncer... Bref, beaucoup de choses que l'individualisme ambiant me fait fuir. Réfléchir, ça ne fait pas courir les foules.

Mais je trouve aussi une joie dans le questionnement, une nudité, une simplicité, car dans le questionnement il y a un dépouillement, une simplification. Il y a dans le doute quelque chose qui exprime l'expérience spirituelle la plus profonde. Notez que je ne suis pas pour le scepticisme, ou le doute absolu, permanent et universel : ce serait justement être trop certain. Non, je suis plutôt dans le dialogue entre théorie et pratique. Cela ne semble guère spectaculaire, mais c'est libérateur, parce que c'est une attitude de liberté. 

Prenons une image : notre esprit est encombré par les interprétations, les opinions, un peu comme une maison peut être envahie par les objets, ou un jardin par les plantes. Il est bon et sain de dégager de l'espace régulièrement. Faire du vide. Non que ce vide soit un but en soi, mais cela fait de la place. La lumière, l'air peuvent entrer, et ça laisse la place pour d'autres choses ou pour d'autres agencements. Que ce soit le silence intérieur, le jeûne, le rangement ou le tri, cela fait partie de mon hygiène de vie.

Et puis, cela vous rajeunit. Alors, rajeunissons ! Questionnons ! Réfléchissons ! Objectons ! Remettons les choses à plat ! Revenons aux faits et reprenons nos interprétations à zéro !

lundi 8 juillet 2019

Le sens du monde



Le monde a-t-il un sens ?

Dans plusieurs articles précédents, j'avais tenté d'établir une distinction forte entre les faits et leurs interprétations.

Les faits, c'est ce qui est donné dans l'expérience brute, sans déformation. Les interprétations, c'est l'effort pour trouver du sens dans ces faits, mais au prix d'une déformation.

Les faits, c'est pour moi l'expérience fondamentale : silence intérieur et ressenti viscéral. Les interprétations, c'est par exemple de dire que "tout est conscience", "L'individu est le jeu de la conscience", "L'évolution a un sens", "La conscience évolue vers le Bien" et ainsi de suite. Comme on voit, ces interprétations parlent du sens de l'expérience. 

L'avantage de cette distinction est qu'elle semble préserver ces deux domaines : si une interprétation s'avère fausse ou dépassée, cela n'affecte en rien l'expérience. De plus, une telle attitude semble permettre une certaine tolérance. Cependant le prix à payer est d'admettre que l'expérience en elle-même n'a en quelque sorte rien à voir avec aucune interprétation, elle n'a pas de sens.

Or, c'est là une interprétation : je veux dire que cette distinction entre fait et expérience, accompagnée de l'affirmation que l'expérience n'a, en elle-même, aucun sens, est elle aussi une interprétation, pas une expérience.

Plus encore, l'expérience du silence et du ressenti est-elle dépourvue de sens ? Est-il vrai qu'en elle-même, l'expérience brute ne veut rien dire ? 

Je répondrai que ça n'est pas mon expérience. Quand je plonge en moi, en ce Moi qui m'est plus intime que moi, je ne me trouve pas face à un fait neutre, insignifiant et muet. Si je devais risquer une analogie, je dirais que l'expérience est pour moi comme un livre. Un texte écrit dans une langue qui dépasse mon entendement mais qui, pour sûr, veut dire quelque chose. Le ressenti est une parole. Il exprime, communique, signifie, pour une raison simple : ce ressenti est conscience ; or, toute conscience est "conscience de", c'est-à-dire mouvement de signification ; donc langage.
Par "mouvement de signification", j'entends simplement la propriété que possède la conscience de désigner quelque chose, autre chose apparemment, qu'elle-même, ou bien elle-même. Par exemple, quand je regarde ce verre, ma conscience du verre est, aussi bien, "prise de conscience du verre" et, donc, "énonciation du verre". Tout se passe comme si cette conscience-du-verre était une parole silence qui "dit", sous forme de perception et en cet acte, le verre. La vision de ce verre est comme un discours, et le verre, là, sur la table, est le contenu de ce discours, ce qu'il dit. "Conscience" et "dire" sont synonymes. Dès lors, tout expérience, étant conscience, est parole. Tout expérience est un "dire". Donc toute expérience a un sens. 

A partir de là, il devient impossible de séparer faits et interprétations puisque tout fait est de l'ordre du langage, donc de l'interprétation. 
Cependant, cela ne revient pas à dire que toute "lecture" soit individuelle seulement. Quand je lis un texte, je l'interprète, mais je ne l'invente pas. Je le découvre. 
Dans le cas de l'expérience du silence et du ressenti, je découvre une plénitude de sens, c'est-à-dire un sens dont aucun discours ne saurait venir à bout. Une parole simple, mais paradoxalement inépuisable. Je peux donc distinguer entre l'expérience brute, qui est une parole infinie, absolue, et mes interprétations, qui sont des efforts partiels pour traduire cette plénitude de sens dans les catégories de mon entendement. Mais c'est très différent d'une attitude qui consisterait à dire que l'expérience - le monde - n'a, en elle-même, aucun sens en dehors de ceux que je déciderai de projeter sur elle. 

L'expérience a un sens. Le monde a un sens. L'expérience est intuition. Et le sens de la vie individuelle est justement de traduire cette intuition en discours. Donc je propose aujourd'hui de remplacer la distinction fait/interprétations par celle entre intuition et discours. L'expérience est comme un livre que je suis poussé à traduire, sachant qu'ainsi je le trahit. Mais c'est le paradoxe de la vie intérieure : l'intuition elle-même nous pousse à discourir alors qu'aucun discours ne sera jamais à la hauteur de l'intuition. C'est le paradoxe de la mystique qu'évoque Bergson : le mystique ne peut se résoudre à taire ce qui ne peut être dit. Et ce désir de l'impossible, comme tous les désirs, se nourrit précisément de la conscience de cette impossibilité. La frustration est source de créativité.

Chaque expérience a un sens, un sens qui dépasse l'entendement. Le sens de la vie est de traduire, d'exprimer et de partager ce sens. Si j'en viens à dire que "le monde n'a pas de sens", c'est seulement dans le sens où, parfois, la conscience de la plénitude du sens du monde me rend trop vive la conscience de la vanité de mes interprétations de ce livre infini. L'intuition humilie le discours. Mais c'est, finalement et toujours, pour mieux le relancer en le ressourçant. Le monde a donc un sens.
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