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samedi 9 janvier 2016

Yoga de l'espace

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L'esprit d'éveil
est vacuité et compassion inséparables,
puissance qui dévore être et non-être,
paix sans origine ni cause.

...

Les choses ne naissent pas :
dès lors, il n'y a ni pratique,
ni état à atteindre.
Tel est l'état que l'on célèbre
et que l'on atteint
par le yoga de l'espace.

...

Les choses sont claire lumière,
elles sont transparentes depuis toujours,
pareilles au ciel :
cet éveil est la profonde et solide
voie de l'éveil.

...

L'esprit d'éveil :
pas d'autre bonheur dans les trois mondes !
Ce bonheur de l'esprit d'éveil
est la porte de tous les bonheurs !

Tantra final de la Quintessence des mystères

Traduit du sanskrit par un ragondin égaré sur les rives de la Marne.

"Les choses ne naissent pas" : quand l'esprit s'arrête.
"L'esprit d'éveil" : jargon bouddhiste, silence intérieur, transparence, conscience nue, toute simple.

vendredi 3 septembre 2010

Par-delà Bien et Mal

Extrait d'un texte important mais, mais peu lu. Il est associé au Guhyasamâjatantra de la tradition "de Nâgârjuna". Mais sa portée est très générale. Voir aussi un extrait précédemment publié, sur la même question :


Ce que les naïfs tiennent pour vrai

Est précisément ce que les yogins tiennent pour faux.

Celui qui comprend cela

N’est ni asservi, ni délivré.

Ceux qui pensent en termes de samsara et de nirvana

Ne voient pas la réalité.

Ceux qui ne pensent pas en termes de samsara et de nirvana

Voient la réalité.

Car c’est le doute (vikalpa)

Ce grand démon qui nous emporte dans l’océan du samsara.

L’absence de doute délivre les magnanimes

Des liens de l’existence.

Les (naïfs) sont paralysés par le poison de la peur (shankâ)

Comme des hommes pas un poison.

Celui qui a de la compassion doit la mettre en œuvre

Après avoir extirpé cette (peur).

De même qu’un cristal limpide

Est coloré par les couleurs d’autres (objets)[1],

De même, ce joyau qu’est l’esprit

Est conditionné par des passions[2] imaginaires.

Une fois distingué de l’ordinaire des passions imaginaires

Ce joyau qu’est l’esprit

(Se dévoile être) pur depuis toujours,

Sans naissance, sans nature propre, limpide.

Ce que les naïfs s’interdisent,

On doit le faire avec zèle,

Identifié à sa divinité tutélaire,

Car c’est ainsi que l’esprit sera purifié.

Pour le yogin dont les intentions sont pures,

(Même si son esprit) est subjugué par ce poison qu’est le feu de la passion,

Le désir qu’il nourri envers les femmes désirables

Est de fait un désir qui le conduit à être délivré des désirs.

De même, si on s’imagine être un garuda

Ce garuda peut ingérer le poison (sans en souffrir).

On a alors neutralisé le poison.

On ne sera donc pas terrassé par lui.

Et de fait, la tradition rapporte

Que celui qui (imagine) une roue de douze lieues

Tournoyant au-dessus de sa tête,

Celui-là est purifié (de ses péchés) dès lors qu’il aura produit l’esprit d’éveil.

A partir du moment où l‘esprit d’éveil est produit

Rien n’est interdit

A celui qui vise le parfait Eveil

Dans l’intention de délivrer le monde.


Aryadeva, Traité pour la purification de l'âme (Cittavishuddhiprakarana)

P.S. :
Joy Vriens, dans un commentaire ci-dessous, rapproche le débat bouddhique sagesse VS méthode du débat qui opposa, dans la France du Grand Siècle, les partisans du quiétisme (en fait, ils parlaient de "pur amour") aux défenseurs des œuvres. Bossuet, leur, champion, n'était pas contre un dépassement des œuvres et des limites imposées par l'Église "extérieure", mais ce dépassement ne pouvait être que purement intérieur. On trouverais également des équivalents en Inde, dans le bouddhisme et ailleurs. L'accomplissement de la méthode autorise-t-il à se passer de cette méthode ? Mais alors, qui donnera l'exemple ? Ou même - question plus radicale - toute méthode n'est-elle pas un arrêt, un détour inutile, voire un obstacle ? Ces questions sont universelles. Si vous avez le temps, jetez un coup d'œil sur les Dialogues posthumes sur le quiétisme du sieur La Bruyère :





[1] Qui se trouvent derrière ou sous lui.

[2] Jeu de mots sur râga, à la fois couleur et passion, « couleur émotionnelle », conditionnement, ambiance, atmosphère.

vendredi 12 mars 2010

Morale des intentions ou morale des conséquences ?

Yoginî, temple de Virûpâkshanâtha, Hampi.



Nous vivons une période difficile pour les maîtres (guru) plus ou moins tantriques. On les accuse de tous les crimes en Inde : proxénètes, dépravés, manipulateurs, assassins, margoulins ...
Mais que dit le tantrisme au sujet de l'éthique ? D'ailleurs, y a-t-il quelque chose comme une morale tantrique, ou bien le "Tantra" est-il simplement a-moral, au-dessus de la morale, "par-delà le Bien et le Mal", comme aiment à le penser certains ?
En fait, les textes prescrivent des règles (samaya, vrata, cârya, vidhi/pratishedha, etc.). Mais des règles ne font pas une morale. Il faut pour cela une réflexion sur l'acte (karman), sur l'intention (cetana) et ses conséquences, ce qui suppose une prise de recul par rapport à la pratique. Or, force est de constater qu'en général les textes tantriques sont peu réflexifs. Mais il y a quelques exceptions : d'une part, Abhinavagupta du côté hindou; et d'autre part le bouddhisme tantrique (vajrayâna). Je propose la lecture d'un texte passionnant à cet égard, un texte bouddhiste attribué à Aryadeva, disciple de Nâgârjuna. Ce choix s'impose par la densité du texte, qui aborde de front les questions qu'on se pose, dans un format accessible (134 versets). Il se rattache d'autre part à la tradition d'un des plus anciens cycles tantriques bouddhistes à proposer des pratiques sexuelles, le Guhya-samâja. Ce texte, même s'il n'est guère lu par les Tibétains d'aujourd'hui, a eu un impact considérable. Voici le début, sur le principe de l'éthique qui préside à la pratique du bouddhisme tantrique :


Pour la pureté de l'âme

(Citta-vishuddhi-prakarana)


par Āryadeva



Sans commencement ni fin, tranquille,

Ni chose ni absence de chose,

Sans dilemme, sans support,

Sans état, sans dualité,



Sans exemple, inexplicable,

Inconcevable, indémontrable,

Sans fondement ni référence,

Sans visage, incomposé,



Eveillé, refuge pour tous,

Incarnation de la compassion,

Source de méthodes variées

Pour les êtres aux dispositions diverses,



Je salue la (méthode de la) grande passion,

Le Seigneur de la Dance du Lotus.

Je vais parler un peu

Pour examiner mon esprit !


Si l'on suit la pratique du yoga[1],

Alors tout est bien assuré.

Voilà tout notre propos.

On s'agit donc le mettre en pratique.



Les actes barbares

Par lesquels les êtres (ordinaires) s'asservissent eux-mêmes,

Sont les actes mêmes par lesquels ils se délivrent de l'existence,

A condition de les faire avec méthode.



Seul un être pur

Engendre un résultat pur.

/La pureté (d'un acte) résulte

De la pureté de l'être, et de rien d'autre[2].


C'est ce que dit clairement

Le Chemin Universel[3],

Très clairement et par le menu.

Le Silencieux[4] a enseigné

Qu'il n'y a que l'esprit[5],

Car il n'y a pas de Soi[6],

Ni dans les êtres ni dans les choses.

Voilà pourquoi tout est possible,

Intelligible et clair[7].

C'est ce qu'il a dit à ceux qui sont possédés

Par le démon de la croyance aux choses.

Dans les textes sacrés aussi,

Celui qui est la compassion incarnée

L'a dit et redit clairement.



De toutes les choses, l'esprit est le principe.

Il est le meilleur, le plus rapide,

Car c'est grâce à l'esprit

Que l'on parle ou que l'on agit.



Si un moine dit à son aîné

"Presses-toi !"

Et que ce dernier meurt d'une mauvaise chute,

Il ne commet là aucun acte inexpiable[8].

Si un saint[9] aux portes de la mort

Ordonne à un moine novice de l'étrangler,

Ce novice n'est pas coupable

De sa mort.



De même, celui qui tue par ignorance

Ne souffre aucune culpabilité.

S'il n'y a pas d'intention méchante, alors il n'y a pas faute :

Voilà ce que déclare la Discipline[10].

Si l'on déterre un stūpa[11]

Dans l'idée de le rénover,

Il s'ensuivra une pure montagne de vertu,

Même si (cet acte est normalement considéré) comme quasiment inexpiable[12].


Si l'on met une paire de chaussures

Sur la tête du Silencieux avec une bonne intention,

Et si ces chaussures sont ensuite retirées (avec cette même intention),

Alors les deux (auteurs) obtiennent d'être des rois[13].


Ainsi, seule l'intention

Permet de distinguer la vertu du péché.

Voilà ce que déclarent les textes sacrés.

Il n'y a donc pas de culpabilité possible

Pour qui a de bonnes intentions.



[1] Yogācāra, nom de la doctrine idéaliste bouddhique, source philosophique principale du bouddhisme tantrique.

[2] La valeur morale d'un acte dépend uniquement de l'intention qui y préside.

[3] Le bouddhisme du Mahāyāna, dont se réclame le bouddhisme tantrique.

[4] Le Bouddha.

[5] Cittamātra, autre appellation de la doctrine de l'idéalisme bouddhique.

[6] Il n'y a pas de substance, de réalité.

[7] Tout est pareil à un rêve, donc tout est possible.

[8] Litt. "à rétribution immédiate", c'est à dire la sorte d'acte la plus grave, qui mène directement aux Enfers. L'idée est que seule compte l'intention d'un acte, et non ses conséquences.

[9][9] Un Arhat, un homme délivré du saṃsāra selon le Chemin Etroit (hīnayāna).

[10] Vinaya : les textes qui stipulent les règles du code monastique.

[11] Monument bouddhique et objet de vénération.

[12] A côté des cinq actes inexpiables, il y en a cinq autres, "quasiment" (upa-) inexpiables.

[13] Verset compliqué en apparence, mais fort simple en fait. Supposons un homme pieux qui aperçoit une statue du Bouddha prenant la pluie. Sa piété le poussera peut-être à le couvrir d'une paire de bottes, s'il n'a que cela sous la main. Puis, la pluie passée, survient un autre homme qui, voyant cette image du Bienheureux ainsi souillée, retire les chaussures. Eh bien, dans la perspective d'une morale des intentions, ces deux actes sont également vertueux, quand bien même tout les oppose en apparence.


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