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mardi 13 janvier 2015

Voie claire et voie occulte

Quand on est attiré par la vie intérieure, on est aussi souvent intéressé par les mystères de l'occulte. 

Quand j'avais lu Candide au pays des gourous de Daniel Roumanoff (drôle et instructif), j'avais été frappé par l'image qu'il avait eu en marchant autour de la colline d'Arounâchala en Inde. A un moment, une petite colline cache la grande colline, symbole de Shiva, de Dieu, du Soi. Roumanoff y avait vu le miroir aux alouettes que représente l'occultisme et la recherche des pouvoirs surnaturels. La soif de pouvoir qui cache la liberté spirituelle.

Je suis d'accord avec lui, quoi que je sois assez éloigné de la sensibilité protestante, iconoclaste. J'aime les images, les représentations, les couleurs. Comme je l'ai dit souvent, je suis pour une unité qui accueille la dualité, et non pour une exclusion du Multiple au nom de l'Un. 

Néanmoins, la recherche des pouvoirs (siddhi en sanskrit) me parait dangereuse. Comme tout le monde, je me suis intéressé à l'occulte dans ma première jeunesse. A treize ans, je lisais Robert Charroux et Le Matin des magiciens. Mais toujours avec un arrière-goût amer. 

J'avais notamment été marqué par le personnage du Comte de Saint-Germain, un homme soi-disant immortel qui a fait parler de lui juste avant la Révolution de 1789.
Or au hasard de la toile, voici que je tombe sur cette interview de 1975 :


Je creuse un peu. Ce prétendu alchimiste immortel est Richard Chanfray, né en 1940 à St-Trop. Fils d'ouvrier, délinquant, il s'invente ce personnage pour échapper à sa classe et approcher des stars. De fait, peu après l'interview ci-dessus, il séduit Dalida, qui avait pourtant rencontré la sobre spiritualité de Swami Prajnanpad à travers sa liaison avec Desjardin. Chansay alias "le Comte St-Germain" enregistre plusieurs chansons avec elle et/ou pour elle, dont ce chef-d'oeuvre co(s)mique :


Mais Dalida le quitte en 1981. Il se suicide en 1983. 
Dans le téléfilm consacré à Dalida en 2005, son rôle est interprété par Christophe Lambert.

Leçon de cette fable tragi-comique : 
"A celui qui a, tout sera enlevé. A qui n'a rien, tout sera donné".

mercredi 20 février 2013

Corps de lumière ou corps d'ignorance ?

Beaucoup de gens affirment que la transformation du corps physique en un corps de lumière immortel est le propre de leur tradition. Ainsi Jean-Luc Achard répète depuis vingt ans que l'obtention de ce corps de lumière est l’apanage du dzogchen. Les adeptes du tantra de la Roue du temps (kâlacakra) affirment de même pour leur "yoga en six étapes". A côté de ces traditions bouddhistes vénérables, on retrouve ces mêmes prétentions dans toutes les traditions tantriques, toutes fondées sur l'aspiration à une immortalité corporelle. On la rencontre aussi dans les autres religions, comme le taoïsme ou le christianisme. 

En Inde du Sud, Chidambara Ramalinga s'est enfermé dans une pièce en 1874, avant de se transformer en un corps de lumière immortel, visible aux seuls élus et aux purs. Aujourd'hui encore, le mouvement qu'il a fondé - antitradition, antisuperstition, non hiérarchique, anticaste, végétarien -, est très vivant et compte des millions d'adeptes à travers le monde. Leur but est de transformer leur corps de chair en un corps de lumière. Ils se situent dans la mouvance des "parfaits" (siddha) de langue tamoule, à qui on attribue un vaste corpus d'enseignements sur le yoga, la méditation, la médecine et l'alchimie. 
Sur la médecine des siddhas :

 

Évidemment, des gens se réclament aujourd'hui encore de son exemple moral pour transmettre "l'énergie divine" et "l'immense lumière de compassion" (arul-perum-jyoti en tamoul). Voici un extrait d'un de leurs textes, qui n'hésite pas à invoquer une mystérieuse "connaissance scientifique" que la science est censée ignorer :

"Les participants à la retraite Level One recevront également la puissante et unique Dikshâ de l'hélium, donnée à Pranashakty par le seigneur Ganesha. Cette activation va changer l'ADN de votre organisme et activer le système inhérent intelligent. Les parties de la chaîne d'ADN que la science a actuellement identifié comme la «double hélice» ne représentent que les portions superficielles de la substance chimique, élémentaire et les composants électriques des brins actifs. La science n'a pas encore identifié les spectres MULTIDIMENSIONNELLE de la manifestation de l'ADN et n'a pas encore réalisé que dans les structures du détectable, il y a des niveaux de structure et de fonction qui dirigent les opérations de l'ensemble du plan génétique, qui ne sont actuellement pas détectable par la science contemporaine."

"Participants of the Level One retreat will also receive the powerful and unique Helium Diksha, given to Pranashakty by Lord Ganesha.  This activation will change your body’s DNA and activate the inherent intelligent system.  The portions of the DNA chain that science has presently identified as the ‘double helix’ represent only the surface portions of the chemical, elemental and electrical components of the active strands.  Science has yet to identify the MULTIDIMENSIONAL spectra of DNA manifestation and has yet to realize that within the structures of the detectable, there are levels of structure and function that direct the operations of the entire genetic blueprint, which are not currently detectably by the contemporary scientific method."


Oui, vous avez bien lu : une initiation à l'hélium ! Plus fort que le dzogchen et la contemplation du soleil !
Ce ne sont là que quelques exemples. Il y en a encore bien d'autres que je vous laisse la joie de découvrir. Aurobindo et la Mère recherchaient aussi l'immortalité physique. Comme ils eurent moins de succès que leurs voisins tamouls, aujourd'hui encore c'est là un sujet de discorde entre les tamouls et les bengalis de Pondichérry...

Un "parfait immortel" peu avant sa mort à Madras (alias Chennai) :


Quoi qu'il en soit, tout cela n'est que billevesées. N'en déplaise aux gens bien éduqués qui professent ces fables, il n'existe à ce jour aucune preuve de ces miracles. Comme dit Hume, la crédulité humaine et le mensonge sont des explications bien plus crédibles qu'une violation des lois de la physique. Sagan ajoute qu'une affirmation extraordinaire requiert des preuves extraordinaires. Et Hitchens conclut : ce qui est affirmé sans preuve peut être rejeté sans preuve.

Vouloir transformer le corps en lumière témoigne de la souffrance du corps. Chercher à guérir de cette souffrance n'est certes pas vain. Mais dans ce domaine, la science dépasse de loin les acquis des traditions yogiques ou autres. 

Le véritable corps est le corps de silence. Le véritable corps est la conscience qui contient tous les corps.

A mon sens, ces histoires de "corps de lumière" sont une manière de décrire une expérience subjective. A ce titre, les techniques du dzogchen ou de divers yogas pour transformer l'expérience subjective du corps restent dignes d'intérêt. Mais croire qu'objectivement, publiquement, le corps peut échapper à la mort, c'est une illusion. Et ceux qui perpétuent ce fantasme sont des égarés ou des menteurs. Seule la science est aujourd'hui capable de nous faire envisager une immortalité personnelle, par exemple sous la forme d'un "téléchargement" de la personne sur un support plus durable. Voyez à ce sujet les nouvelles et les romans de Greg Egan.

La conscience est émerveillement. La science est émerveillement. Les "lumières" du surnaturel sont une fausse lumière.

P.S. : Quelques précisions à propos du dzogchen et des autres traditions qui cultivent l'idéal d'un corps de lumière :
Je ne dis pas que le dzogchen et les autres traditions sont identiques. Je ne nie pas leur singularité, les détails de leur langue propre, etc. Mais je dis que ce sont différents individus appartenant à la même espèce. De même, il me semble que, même si le corpus dzogchen contient de fait des instructions plus détaillées que n'importe quelle autre tradition sur le sujet, il n'en reste pas moins que sa généalogie ne peut être expliquée sans faire référence aux corpus Guhyasamâja, Kâlacakra, et surtout aux textes shivaïtes en la matière (dont, je le répète, le tantra "racine" du Trika, le Mâlinîvijaya). Je ne comprend pas pourquoi les spécialistes du dzogchen qui prétendent être des scientifiques refusent de tenir compte des faits. La tradition kaula - shivaïte ou shâkta comme on voudra - est LE terreau et la source de l'esthétique du vajrayâna comme de nombre de ses techniques. J'en ai proposé quelques exemples. A. Sanderson en a produit bien davantage. Malgré cet ensemble d’éléments, les "tibétologues" continuent de nier l'influence du shivaïsme kâpâlika-kaula sur le vajrayâna et sur le dzogchen en particulier. Comme si l'organisation des études universitaires devait refléter les divisions religieuses et sectaires... C'est pour le moins regrettable. On attend encore l'individu qui serait à la fois indianiste et tibétologue, affranchi de cette sorte de racisme (?) tacite - dans un sens ou dans l'autre - qui paralyse les études sur le tantrisme.
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