vendredi 19 novembre 2010

Un cristal incolore ?

Cristal de glace, Mongolie 2008


Pur comme le plus fin des ors, ferme comme un roc,
De part en part limpide comme un cristal; ainsi doit être ton cœur.

L'âme est un cristal et la divinité sa lumière :
Le corps où tu vis est l'écrin de tous deux.

Le Voyageur chérubinique, trad. Maël Renouard, p. 53 et 69, Rivages poche


De par sa nature même,

Le cristal reste en lui même

Parfaitement limpide,

Voilà pourquoi on le voit

Toujours coloré par autre (chose).

De même, Ô Seigneur,

Ta forme parfaitement limpide

Est (toujours) jointe aux choses[1] :

Voilà pourquoi tu n'es pas

Aperçu distinctement d'elles.

(Mais) il y a cette (différence) :

Ce cristal n'existe pas

A part de ce qui le colore[2],

(Alors que) Ton corps splendide

Est limpide, c'est-à-dire

Totalement indépendant de la forme[3] des choses.

Ô Seigneur !

Même quand (la conscience) est colorée / conditionnée,

Elle ne perd pas sa pureté.

Car si (elle) délaissait complètement

Son état naturel nommé "conscience",

Pourquoi prendrait-on refuge en elle ?[4]

Alors, (pour autant que l'on est) incapable d'obtenir

Cet état naturel,

Une autre forme s'ensuit (encore et encore).

Mais cette autre forme de la (conscience)

Ne peut être vue

Que parce que sa cause est présente.[5]

Lumière de la conscience (Saṃvit-prakāśa)


Extraits parallèles sur la teinture et le cristal, tirés du Tantra de Lakṣmī, traduits à partir de la traduction anglaise de Sanjukta Gupta :


De même qu'un cristal, etc.

Ne peut être aperçu dans sa forme propre

Quand il est coloré par des fleurs rouges, etc.

En raison de son extrême limpidité,

De même, moi, la Déesse Lakṣmī,

Je ne suis pas aperçue par les profanes

Distinctement des objets tangibles

Créés selon mon désir,

Car je suis transparente.

Cela ne veut pas dire

Que je n'existe pas (distinctement des objets tangibles).

Une étoffe blanche à l'origine et teinte en rouge

Ne peut recevoir une nouvelle teinture d'une autre couleur

Sans d'abord retrouver sa couleur originelle.

De même, comment celui qui perçoit du bleu, etc.

Pourrait-il percevoir du jaune, etc.

Dans passer par l'étape intermédiaire

Qui consiste à retourner en moi, pure conscience ?

De même, quand on énonce une phrase,

Comment pourrait-on passer d'une lettre à une autre

Sans venir reposer en moi, pure conscience, entre chaque lettre ?

Ainsi, bien que je sois par ma nature

Libre et pure (même quand j'assume telle ou telle forme),

Je retrouve ma forme limpide

Durant l'intervalle entre une forme et la suivante.


Pour finir, n'oublions pas que le cristal, comme l'espace, ne sont que des métaphores imparfaites, car la conscience éprouve les formes qu'elle accueil :

« L’essence de la Lumière[6] est l’Acte de conscience », ont déclaré ceux qui savent. Autrement cette Lumière, même colorée par son objet, (n’aurait pas conscience de cet objet), à l’image d’un cristal de roche inerte (qui n’a pas conscience des choses qui se reflètent en lui)."

Auto-commentaire : "La prise de conscience de soi est l’attribut essentiel de la Lumière. Sans elle, (la Lumière), même informée par un objet distinct, serait seulement transparente et non point douée de conscience, car (elle) ne serait pas « savourée »."

Utpaladeva, Stances pour reconnaître le Seigneur en soi-même, I, V, 11


[1] bhāva : les choses, les phénomènes, les états de conscience.

[2] Le cristal reflète passivement ; il subit, n'a aucun pouvoir sur ce qu'il reflète, il ne le ressent pas.

[3] rūpa : la matière, la couleur, la forme.

[4] Traduction conjecturale. On peut aussi comprendre : "Sur quoi s'appuierait-on pour la nommer "conscience ?".

[5] Autrement dit : même si nous ne percevons que des choses, et jamais la conscience de ces choses en tant que telle, cela ne change rien au fait qu'en voyant ces choses, nous voyons nécessairement ce qui rend ces choses visibles, à savoir la conscience. De même, si l'on voit les reflets, on voit nécessairement le support de ces reflets, à savoir le miroir, même si ce dernier n'est pas aperçut distinctement des reflets.

[6] prakāśa : la lumière qui éclaire et manifeste les choses, la manifestation.

mercredi 17 novembre 2010

Teintures

Dharamsala, Aout 2007



La teinture

Contemple la teinture et tu verras clairement

Ce qu'est la rédemption et la déification.

Angelus Silesius, Le Voyageur chérubinique, trad. Maël Renoueard, I, 258



Cette Expérience perpétuellement pure

Est colorée par chacune des formes (qu'elle assume),

Mais elle est incolore au moment

Où elle assume une nouvelle forme.

Quand un tissu blanc à l'origine

Est teinté d'une couleur quelconque,

Il doit retrouver sa blancheur avant d'être teint

D'une autre couleur.

De même quand la conscience, pure à l'origine,

Est colorée par une forme,

Elle est présente en sa pureté

Dans l'intervalle situé entre

L'abandon de cette forme

Et le trajet vers la forme suivante.

Lumière de la conscience (Saṃvit-prakāśa de Vāmanadatta)


Teinture sonore : râga Shahana Kanara

vendredi 12 novembre 2010

Le salut par Ici

Chöd, Monastère de Lama Wangdu, Kathmandou 2008



Ô mère !

Ce qui manifeste

Ne peut être vu

Dans l'objet manifesté,

De même ton (essence)

Se confond avec la conscience,

Si bien qu'elle ne peut jamais devenir objet de conscience.

Siddha


Cette manifestation

Que voici,

Qui dépasse l'immensité,

Depuis Dieu jusqu'à (l'élément) Terre,

Tout cela n'existe que dans la conscience[1],

Car c'est elle qui en prend conscience !

Mataṅga-parameśvara Tantra[2]


Ma Magie est difficile à démasquer,

Car elle est divine, étant faite des modalités (de la Nature).

Seuls ceux qui s'abandonnent à Moi

Transcendent cette Magie.

Bhagavad Gītā


[1] Litt. "ne devient connaissable".

[2] Un tantra "dualiste".

mercredi 10 novembre 2010

Retournes la flèche de ton attention

Où est le loup ? - chasse près du lac de Khögöl, Mongolie


C'est une étrange cécité de l'intelligence humaine qu'elle ne puisse vérifier ce sans quoi elle ne peut connaître ni voir. Il en va comme de l'œil : quand il s'applique à distinguer la multiplicité des couleurs, il ne prête pas attention à la lumière grâce à laquelle il voit toutes les autres choses, ou s'il voit la lumière, il n'y prête pas attention pour autant. Il en va de même pour notre œil spirituel : quand il regarde tel ou tel être, il néglige et ne discerne pas l'Être qui est absolument pur et simple par lequel il distingue les autres.

Henri Suso, Tel un aigle, trad. W. Wackernagel, Rivages poche, p. 64



Comme l'œil, l'Immense n'est pas un objet visible,

Et comme l'œil, il est ce qui voit.

On ne peut en faire l'expérience

Qu'en soi-même.

Sa vision n'est pas comme celle d'une jarre.

Siddha



Ô fils !

Laisse tout cela,

Tout ce qui est visible,

Tout ce qui est saisi par la vision.

Regarde ce grâce à quoi tu regardes.

Si tu vois cela,

Tu vois tout.

L'instruction essentielle (Iṣṭopadeśa)

dimanche 7 novembre 2010

Reconnaissance


"Nos peines et nos tristesses viennent de ce que nous cherchons les choses où elles abondent, tandis que nous fuyons celles qui renferment la joie et la vie. Ainsi sommes-nous les artisans de nos propres misères. Oui, nos désirs sont nos bourreaux.

Cependant, la fin de tous nos désirs sont la jouissance et le repos. Les mondains eux-mêmes ne cherchent pas autre chose ; ils travaillent dans la jeunesse pour se reposer dans la vieillesse et l'on plaint comme malheureux ceux qui sont toujours dans le travail et ne se reposent jamais.

C'est dans ce sens que Saint Thomas blâma les personnes spirituelles qui passent leur vie à chercher Dieu, au lieu de jouir de lui, et il assure que leurs exercices sont moins parfaits par cela même. Celui qui bâtit une maison compte sans doute l'habiter, et celui qui plante une vigne prétend bien en recueillir les fruits. "Quel est le pâtre, demande l'Apôtre, qui, content de paître ses vaches, ne boit pas leur lait ?" (1 Co 9, 7).

N'était-ce point encore dans ce sens que Jésus disait à Jérusalem : "Ah, si tu avais connu la paix qui s'était offerte ! Mais non, ce grand bien est caché à tes yeux" (Lc 19, 42). Ces paroles, en effet, peuvent très bien s'interpréter de cette manière : "Tu possèdes ce qu'il te faut pour être heureuse : il ne te manque que de le savoir pour jouir de la paix." Ce qui rend donc l'âme inquiète, c'est l'agitation avec laquelle elle poursuit un bien qu'elle croit ne pas avoir ; si elle savait le posséder, assurément elle se reposerait dans sa jouissance.

Voyez un homme qui en cherche un autre auquel il a besoin de parler ; lors même qu'il l'a trouvé, s'il ne le reconnaît pas, il continue à s'agiter encore, parce que son désir n'est pas satisfait.

Voilà ce qui arriva à sainte Marie-Magdeleine, à la résurrection du Sauveur ; elle le cherchait avec inquiétude, et, lors même qu'elle l'eût retrouvé, elle ne fut point en repos jusqu'à ce qu'elle sût que c'était lui. Quel est l'homme assez insensé pour préparer sans cesse sa nourriture sans jamais la prendre ? "Il y a, dit l'Esprit Saint dans l'Ecclésiaste, un autre mal que j'ai vu sous le soleil : un homme que Dieu a comblé de biens, en sorte que rien ne lui manque, et à qui il n'a pas donné le pouvoir d'en manger."

Balthasar Alvarez, Sur l'oraison de repos et de silence, Arfuyen, pp. 48-50

"Et pourtant, bien qu’il soit vu, le (Soi) n’est pas identifié comme étant ce (Seigneur dont parlent les Ecritures) en vertu de l’égarement. C’est pourquoi on donne à voir cette reconnaissance en dévoilant ses Puissances.

Cependant le Seigneur – qui est pourtant établi pour autant qu'il est notre conscience – n’est pas pris à cœur en vertu de l’égarement. C’est pourquoi (à présent) on donne juste à voir la reconnaissance (du Seigneur en soi-même). Elle est une ferme certitude (acquise) à travers la mise en lumière des Puissances qui lui sont propres et auxquelles on le reconnaît

De même que le bien-aimé qui, grâce à des tentatives répétées, finit par se trouver auprès de la fille amoureuse, ne (la) satisfait pas parce qu’elle ne l’a pas reconnu comme tel dans la mesure où il ressemble au commun, de même, pour les gens, ce Seigneur universel n’est pas en mesure de manifester sa gloire innée, bien qu’il soit notre Soi, car ses qualités ne sont pas examinées."

Utpaladeva, Stances pour la reconnaissance du Seigneur (Īśvarapratyabhijñākārikā)

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