jeudi 30 décembre 2010

Intervalle par le chien


Il arrive que les chiens soient les instruments de la plus haute Providence. Prenez Rousseau, ce rêveur-promeneur-solitaire. Le jeudi 24 octobre 1776, il se prit un chien en pleine absence-de-face. Littéralement. Il décrit ainsi son réveil en forme d'éveil à je-ne-sais-quoi :

La nuit s'avançait. J'aperçus le ciel, quelques étoiles et un peu de verdure.
Cette première sensation fût un moment délicieux. Je ne me sentais encore que par là. Je naissais dans cet instant de la vie, et il me semblait que je remplissais de ma légère existence tous les objets que j'apercevais. Tout entier au moment présent je ne me souvenais de rien ; je n'avais nulle notion distincte de mon individu, pas la moindre idée de ce qui venait de m'arriver ; je ne savais ni qui j'étais, ni où j'étais ; je ne sentais ni mal, ni crainte, ni inquiétude. Je voyais couler mon sang comme j'aurais vu couler un ruisseau, sans songer seulement que ce sang m'appartînt en aucune sorte. Je sentais dans tout mon être un calme ravissant auquel, chaque fois que je me le rappelle, je ne trouve rien de comparable dans toute l'activité des plaisirs connus.

Rêveries du promeneur solitaire, Pléiade, p. 661

jeudi 16 décembre 2010

Cela ne ressemble à rien



"Les Éveillés ne voient pas d'esprit,

Aucune situation du type "on doit s'éveiller", "cela m'éveille".

Là où rien ne vous éveille,

Là où personne ne cherche à s'éveiller,

Il n'y a pas d'éveil !

Le cœur de l'éveil,

Est indéfinissable, il n'est pas quelque chose qui se produit.

Il ne ressemble à rien.

Il n'est pas un discours.

Espace... cœur de l'éveil.

L'éveil, c'est une conscience non duelle."


Nâgârjuna, Élucider le Cœur de l'éveil (Bodhicitta-vivaranam) 45-46


Joyeux Noël à tous !

Buée

Un enfant voile un miroir limpide
Par son propre souffle.
De même, l'imbécile
Obscurcit la conscience
Par ses propres constructions mentales.

Cité par Utpala-vaishnava, dans La Lampe de la Vibration (Spanda-pradîpikâ), 20

mercredi 15 décembre 2010

Dieu ou vacuité, faut-il choisir ?

La question du rapport du Bouddha avec Dieu revient régulièrement. Certains, - et non des moindres, tel cet humain extraordinaire que fût Raimundo Panikkar - on soutenu que le Bouddha goûtait bien Dieu. Mais, par respect pour son caractère ineffable il aurait opté pour une pédagogie de la suggestion. Le "silence du Boudddha" serait ainsi un cri, une déclaration léonine de l'existence de Celui qu'un Jean De La Croix croyait pouvoir atteindre par le rien (nada): "rien, rien et encore, rien".

Cette interprétation m'est sympathique, car elle ouvre au dialogue. Mais elle est problématique. Car alors, comment expliquer que le bouddhisme, depuis ses formes originaires jusqu'aux plus incroyables audaces du Grand Véhicule, ait pu se livrer à des réfutations en bonne et due forme de l'existence d'un quelconque Créateur (kartā) ?

Il est vrai que ce Grand Véhicule a eu une idée géniale : pour qui aime, tout est un moyen vers la seule fin qui vaille, vers l'Omniscience sans souffrance mais non pas dépourvue d'empathie. Un Bouddha est au-delà de la souffrance, mais il sent directement la peine d'autrui - c'est l'une de ses "dix forces". La fin (la sagesse) justifie les moyens (les moyens habiles). C'est la doctrine dans laquelle tout (mahā) devient expédient (yāna). Tout fait parti du voyage, nul n'est exclut - pas même ceux qui croient au Père Noël. Dès lors, pourquoi ne pas accueillir même ceux qui vous excluent ?

On trouve des exemples de cette attitude inclusiviste jusque dans les textes tantriques. cela est d'autant plus touchant que ces textes sont contemporains des razzias musulmanes les plus féroces, celles qui vont raser jusqu'aux fondations les plus éclatants centres de vie bouddhiste et indienne : Nālanda, Takṣaśīla, Vikramaśīla...

Dans cette perspective, toutes les croyances sont des préfigurations de la Non croyance ultime - la vacuité, "ni rien, ni autre chose", comme dit Patrick Carré. Toutes les doctrines, les philosophies s'intègrent dans la vision d'un être qui s'éveille au sans-dilemme. Ce sont autant de béquilles, de doses de sens plus ou moins fortes pour des patients plus ou moins avancés dans leur quête de désaddiction.

Voici un exemple, tiré d'un texte très peu connu d'un certain Prabhākara Gupta, sur le yoga, le souffle et "l'éjection de la conscience" (saṃkrānti) dans le Sans demeure.


Qu'il s'adonne à la quiétude ou aux plaisirs (de ce monde)

Aucun être (soi-disant) "accompli"

N'a jamais réussi à démontrer (l'origine)

Des choses faites de Terre et autres (éléments matériels).

Par conséquent, il (faut admettre)

Qu'en ce monde,

Une conscience dépourvue de nature propre,

(Mais) pourvue de tous les pouvoirs

Se manifeste partout et conformément à la nécessité

Des formes, les temps et des lieux.

Tout ceci ne saurait se manifester sans cause[1] ! 1


Par conséquent, il existe une cause du monde entier,

Une cause incompréhensible de la manifestation

Différenciée en plusieurs (éléments) :

Terre, Eau, Feu, Air, Espace et conscience[2].

C'est le Seigneur, l'Omniprésent, pense-t-on,

Ou encore la vacuité.

Selon l'usage, je salue cette universelle souveraineté

Qui peut être atteinte par le yoga. 2


Parce qu'on ne s'y est pas éveillé,

On la comprend de bien des manières...

Dès lors, les érudits aux cœurs impurs[3]

Fomentent des querelles,

Pleins de mépris (les uns pour les autres).

De la sorte, elle demeure inaccessible,

Cette contrée située au plus intime.

(Les érudits ignorants)

Sont comme des aveugles dans les ténèbres,

Terrifiés par la Mort.

Ils tournent en rond dans ce saṃsāra,

Pour renaître encore et encore.

(Pourquoi ?)

Parce qu'ils (imaginent) du bon et du mauvais. 3


Prabhākara Gupta, L'essentiel sur la connaissance de soi (Adhyātma-sāra-śatakam), CIHTS, Varanasi 1997



[1] akasmāt : "partir de personne, de rien".

[2] vijñāna : conscience duelle. Nous avons ici un système à six consciences (cinq sens plus la conscience mentale) distinct du système mieux connu du Yogācāra, lequel postule huit consciences.

[3] Le cœur rempli de doutes, de dilemmes, de concepts antagonistes.

samedi 11 décembre 2010

"Jetez-le à la poubelle !"

Les mystiques de tous les pays et de tous les temps évoquent la perte de soi dans la divinité. C'est le sentiment océanique dont parla Romain Rolland à Sigmund Freud.
Mais la perte de l'ego débouche t-elle toujours sur la félicité ? De même que l'on peut se demander si les messieurs hyperamnésiques de ces documentaires sont heureux, on peut s'interroger sur la valeur de la perte de l'ego.
Ainsi, les rares individus atteints du syndrome de Cotard affirment qu'ils n'existent plus, qu'ils sont morts, ou bien qu'ils n'ont pas de corps. D'autres n'utilisent plus les mots "je" et "moi", un peu comme dans certains milieux non dualistes. Ils vivent dans un monde purement objectif : pour eux (?), personne ne voit, personne n'entend, etc. Il n'y a plus que des pensées sans penseur, des actions sans agent, des phénomènes dépourvus de centre de référence.
Deux psychiatres citent le cas d'une patiente pour qui l'ego était devenu totalement inutile :

"Aux stades les plus avancés [du syndrome] le sujet peut aller jusqu'à nier son existence même, en abandonnant tout usage du pronom personnel "je". Une patiente se désignait elle-même comme "Madame Zéro" afin de souligner sa non existence. Une autre dit, en faisant référence à elle-même : "Cela ne sert à rien. Prenez-le et jetez-"le" à la poubelle".
Cité dans : Enoch et Ball, Uncommon Psychiatric Syndromes, Hodder, London, 1991, p. 167

Un article intéressant de psychiatrie sur les pathologie du corps et du "soi".

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...