dimanche 5 février 2012

Toutes les cultures se valent-elles ?

Je lis sur Yahoo que Claude Guéant à provoqué une polémique en affirmant notamment ceci : "Contrairement à ce que dit l'idéologie relativiste de gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas".
Harlem Désir et d'autres qualifient ces propos de "racisme culturel", paraît-il. Ce serait une "tentative d'infériorisation de l'Autre".

Or, Guéant a raison de dire que son discours est républicain. Donc, être républicain aujourd'hui, c'est être raciste. Comment a-t-on pu en arriver là ? Prenez un discours parmi les plus célèbres de ceux commis par les grandes figures de la laïcité. Prononcez-le en votre nom aujourd'hui, et vous vous ferrez traiter de nazi par le MRAP et compagnie. Incroyable, mais vrai. Les soi-disant militants antiracistes emploient un argument du même type que ci-dessus - une comparaison en vue de formuler un argument ad personam - mais en sens inverse. "Vous aimez les chiens ? Mais Hitler aimait les chiens ! Vous êtes donc bien un nazi !"

De plus, le raisonnement du Ministre se tient ; alors que la position relativiste se réfute elle-même. 

En effet, dire que "toutes les cultures se valent", c'est dire que "toutes les opinions se valent". Mais, si toutes les opinions se valent, alors l'opinion selon laquelle "toutes les opinions se valent" a la même valeur de vérité que celle selon quoi "toutes les opinions ne se valent pas". Je suis peut-être un rationaliste butté, mais cela me semble limpide. Pas vous ?

De plus, les relativistes apparaissent d'abord comme des défenseurs de la tolérance et de la justice, c'est vrai. Mais, à y regarder de plus près, j'ai quelques doutes. Je ne pense pas ici à un procès d'intention, mais à de simples raisonnements sur les implications du relativisme. En effet, si "toutes les cultures se valent", alors que reste t-il aux millions d'hommes, de femmes et d'enfants qui vivent (et meurent) sous l'oppression ? "Vous êtes vendu comme esclave après avoir été capturé au Sud-Soudan ? Certes, c'est bien triste. Mais au nom de quoi vous révolterez-vous ? Toutes les cultures se valent ! L'esclavagisme est une vision du monde comme une autre. Si vous soutenez le contraire, c'est du racisme culturel contre les esclavagistes ! Je vais le dire au MRAP !" On voit combien il est facile de retourner l'argument relativiste pour justifier l'injustifiable, pour dire qu'une tyrannie (économique, militaire, religieuse) n'est, finalement, qu'une "culture" parmi d'autres. De même, il faudrait alors tolérer même les intolérants, ce qui conduirait à la destruction des sociétés tolérantes... Et il en va de même - sur un autre plan - des non-dualistes qui affirment que "tous les concepts sont faux" sans se rendre compte de ce qu'ils disent, peut-être (?) parce qu'ils ne font que répéter sans réfléchir.

Bref, si "toutes les cultures se valent", il n'y a plus de vérité. S'il n'y a plus de vrai, il n'y a plus de faux, donc plus d'affirmation "toutes les opinions se valent" qui tiennent ; et surtout, plus de mal, plus d'injustice, plus d'inégalités, plus rien, à vrai (!) dire. Si bien que, comme dirait Abhinavagupta, "l'humanité périrait sans même un cri"... 

De plus, les relativistes sont relativistes dans leurs discours, mais souvent absolutistes en pratique. Comme, par exemple, un supermarché qui vous berce de slogans sur "A chacun sa vérité", "Parce que vous êtes uniques", etc. et qui en fait n'emploie ces argument relativistes que pour faire du profit, ce qui reste sa référence absolue. De même, certains adeptes des religions invoquent le relativisme quand ça les arrange - "La Genèse, c'est comme la physique quantique !". Et il en va de même en politique. Le relativisme "de gauche" est souvent basé sur un absolutisme caché : l'Histoire, les lois sociales, le conditionnement linguistique, la lutte des classes, voire une référence camouflée à une certaine idée de la nature humaine.

Donc, plutôt que d'avoir des valeurs sans avouer lesquelles, je pense qu'il est préférable de s'interroger ouvertement sur le choix des valeurs.

Ne pas discriminer, c'est encore discriminer.
Ne pas juger, c'est encore juger.
Ne pas hiérarchiser, c'est encore hiérarchiser.
Ne pas conceptualiser, c'est encore conceptualiser.
Ne pas choisir, c'est encore choisir.
 Donc, discriminons, jugeons, hiérarchisons, conceptualisons, choisissons bien, et honnêtement.

Il y a une vérité. Et plusieurs conceptions d'icelle. Mais il y a bien une vérité. Affirmer le contraire est ruineux, et lâche.

Cela n'implique pas que je suis d'accord avec Claude Guéant. 

Pour commencer, je ne crois pas que le relativisme soit "de gauche". C'est un cliché répandu, mais inexact. En effet, ce relativisme est un ingrédient indispensable au consumérisme, et donc au libéralisme économique. "A chacun son opinion" : entendez "pas de valeurs", de normes, de références. C'est-à-dire des références qui changent sans cesse, des repères qui n'en sont pas. Des "ventes flash", de la "flexibilité", une règle de Lesbos en pleine canicule, en somme. Voilà, aussi, ce que permet le relativisme. Une politique de la déréglementation serait-elle possible sans les arguments relativistes ? Je ne le crois pas. Le libéralisme économique repose sur le relativisme. Du reste, Adam Smith n'était-il pas l'ami de David Hume, champion du pragmatisme anglo-saxon ? Il y a un lien logique, nécessaire, entre relativisme, libéralisme économique et consumérisme. "L'homme sans qualité" - sans vérité. La "cible" parfaite. Pas de nature propre - une croissance, une accumulation pendant des éons incalculables !

C'est pourquoi je crois aussi que la Droite ne pourra pas lutter contre les poussées religieuses qui menacent les libertés. Le multiculturalisme - branche du relativisme - est, lui aussi, indispensable au consumérisme, à la bonne marche des affaires. Voyez l'exemple anglais.

Et puis, que l'on ne vienne pas me dire que Guéant tient ces propos uniquement par conviction. Il y a bien sûr de l'opportunisme - rallier les électeurs des Droites extrêmes. Mais cela n'enlève rien à la validité de ce qu'il dit.

Enfin, je précise que je ne voterais pas pour notre cher Président. Mon poste a été supprimé voici trois ans, au début de son mandat. Il n'a depuis cessé d'être remis en question chaque année. Et en fin de mandat, voici que j'apprends que mon poste est de nouveau supprimé ! Des "postes fixes", notez bien. Flexibilité, déréglementation : relativisme. Et puis, il y a le Collège International de Philosophie. Il faut tout de même que j'en dise un mot. Fondé en 1983, il avait notamment pour vocation de permettre à des professeurs de philosophie du second degré de mener une recherche. Il y avait donc des décharges de service à mi-temps. En 2009, notre cher Président supprime tout cela (y compris les milliers de décharges pour des associations qui travaillaient à l'alphabétisation, à l'animation d'activités sportives, etc.), pour le remplacer par quelques détachements - un an ou deux seulement, et vous perdiez votre poste. Et puis, l'an dernier, après une procédure de sélection au sein du Collège et par des intervenants extérieurs, le Ministère (de l'Education) n'a pas daigné donner suite. Ou plutôt, on nous a promis une réponse avant le 20 juillet 2011. Nous attendons toujours... N'est-ce pas un peu beaucoup ? Certes, ce sont là des motifs personnels (mais qui touchent beaucoup de personnes, tout de même) ; quoi qu'il en soit je ne voterais pas pour Sarkozy.

Malgré ce contexte, les propos cités du Ministre me paraissent partiellement vrais, et ceux qui les qualifient de racistes jouent à un jeu dangereux.

vendredi 3 février 2012

Conférence du lundi 6 février 2012


Chers amis,
Je vous rappelle que je conférerai sur "La mémoire, voie royale vers soi-même ?" ce lundi 6 février au Centre Parisien d'Études Critiques, Salle 1 , 37 bis rue du Sentier, 75002 Paris, de 18h30 à 20h30, Métro Sentier, ligne 3

Vous dites ?




Là le vide est tout plein, mais par différence du plein, et sans différence du plein. Là le vide ou indigent, qui n'est cependant ni vide ni indigent, est surcomblé du plein, du plus plein, du très-plein, voire de la même plénitude, au-delà de la plénitude.

Jean de Saint-Samson, Cabinet mistique, I, 8

jeudi 2 février 2012

Qu'est-ce que le yoga ?


Un livre vient de paraître sur le yoga. Un de plus, me direz-vous. Mais il n'est pas comme les autres. Les autres offrent une interprétation du yoga, "science de l'Inde éternelle", selon l'illumination survenue à maître machin, lundi dernier, tandis qu'il glandait depuis une heure devant sa page facebook.

Celui-ci propose des textes. Une vingtaine de petits textes traduits du sanskrit, du pāli, du tibétain ou de l'arabe, chacun introduit par un spécialiste. C'est en anglais. C'est plus difficile à lire que "le yoga de la puissance" et autres chefs-d'œuvre, mais c'est aussi nettement plus enrichissant, m'est avis. Mieux vaut s'adresser au Bon Dieu qu'à ses Saints. J'y ai, entre autres choses, appris ceci :

-Dans un passage du Nafā'is al-funūn fī 'arā'is al-'uyūn, composé vers 1350 en Perse, j'ai appris que les Musulmans avaient quelque connaissance du yoga tantrique, avec sa science du souffle et ses concentrations sur les chakras, issue d'un texte kaula, l'Essence immortelle de Kāmarūpa. Ce qui explique que certains soufis, aujourd'hui encore, récitent des mantras adressés aux yoginīs. Eh oui. Je ne préciserais pas, pour ne pas outre attirer les foudres des fous de Dieu sur ces êtres véritablement pieux. Qu'Allah les protège des fous d'Allah !

-J'ai eu le plaisir de lire le Doha de la reine, attribué à Saraha, mais sans doute composé en tibétain. Preuve définitive que, à cette époque (?) on pratiquait Mahāmudrā. Et Caṇḍalī. Sans contradiction. Mais pas non plus à la mode Sakya. Bref, je me comprends. Un poème magnifique, vraiment.

-Puis j'ai eu la joie de lire Les Questions et réponses de Vajratsattva, un texte proto-dzogchen découvert à Dounhouang, sur la route de la soie. C'est là que l'on peut lire que le" mode de pratique tantrique", c'est quand les accomplissements (siddhi) viennent d'en haut ; alors que, dans le dzogchen, c'est comme quand le peuple "élit" son souverain. Remarquable. Là aussi, dzogchen et dzogrim n'étaient pas vraiment séparés. Quand on dit que Jigmé Lingpa a "mélangé" dzogchen et tantrisme, il a donc - peut-être - renoué avec une manière de pratique des origines.

- Puis j'ai lu (enfin, j'ai essayé) une explication des Six yogas de la Roue du temps (Kālacakra) selon Vajrapāṇi. Et là, j'ai compris deux choses : - que vraiment, les pratiques visionnaires sont déjà très développées dans l'un des plus anciens tantras bouddhistes, le Guhya-samāja ; -et que, quand on nous dit que le Kālacakra est "le plus clair des tantras", on se fout de nous, ou bien c'est de l'euphémisme (ce qui revient peut-être au même). Ce tantra et son yoga sont parmi les plus complexes et les plus obscurs. Il faut avoir lu beaucoup, beaucoup de ce genre de littérature pour commencer à y voir. Comme en alchimie, etc.

-Puis j'ai découvert, éberlué, le véritable secret de l'éveil de la Kuṇḍaliṇī en lisant, enfin (!), la "vraie" Centurie de Gorakṣa. Il s'agit de s'attacher un tissu (genre torchon, mais propre) autour de la langue. Ensuite, on tire et on remue, de gauche à droite. Or, la langue est dans le prolongement direct du canal central. Sarasvatī, c'est la langue. En parfaite cohérence avec les textes les plus anciens. Mais le traducteur explique qu'il y a eu ensuite des petites corruptions du texte, fautes mineures qui ont suffit à rendre le passage incompréhensible, à en faire une histoire de massage du ventre ou je-ne-sais-quoi. Encore une preuve de la puissance du hasard.

-Enfin, j'ai lu avec attention et bonheur un extrait d'un livre dont j'ai parlé ailleurs, La Parade des cygnes (Haṃsa-vilāsa), composé à Bénares au siècle des Lumières, dans lequel l'auteur défend le yoga sexuel-sensuel comme voie parfaitement légitime vers le Soi, après avoir vertement critiqué les contempteurs de la chair.

Bref, une longue délectation.
Juste pour information, ce livre fait partie d'une série. Il y en a d'autres sur le tantrisme, le bouddhisme tibétain, etc.

lundi 30 janvier 2012

Deux anthologies sur la mystique

Si je devais garder deux livres sur la mystique chrétienne, ce seraient ces deux anthologies :

Celle-ci d'abord. Vous remarquerez qu'elle n'est pas publiée. En libre accès, elle constitue un véritable trésor à partir duquel on peut aller piocher dans un auteur à l'aide de googlebooks.

Cette autre ensuite.


Le titre et la présentation semblent classiques, mais il ne faut pas s'y tromper. Il s'agit d'un recueil de cent textes et de milliers de citations, toutes plus magnifiques les unes que les autres, classées par thèmes. Comme pour le recueil précédent, l'auteur est expérimenté.

Une citation sur le silence :


"Que fasse silence le tumulte de la chair, que fassent silence les images de la terre, des eaux et des airs, que les cieux fassent silence, que l'âme elle-même fasse silence et passe au travers d'elle-même sans penser à elle-même ; que les songes et les révélations imaginaires fassent silence, que toute langue, tout signe, tout ce qui ne fait que passer fasse silence, que tout cela soit un grand silence, que ces mots même se taisent, et que parle celui-là seul qui a fait toutes ces choses : qu'il parle non par elles, mais par lui-même, et que nous entendions son Verbe, lui que nous aimons en elles."

Saint Augustin, Confessions, IX, 10
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