samedi 3 mars 2012

Contemplation et travail



Il est encore important de vous avertir que lorsque vous serez dans un emploi qui n'exige pas de vous une attention actuelle et sérieuse à l'extérieur, vous devrez porter une certaine application d'esprit, douce, tranquille, et pleine d'affection envers Dieu présent dans le fond de votre cœur, et donner une pente à votre âme pour se porter dans l'intérieur vers son divin objet, comme vous voyez des aiguilles touchées de la pierre d'aimant se tourner toujours vers le Nord. 

Il serait encore très utile de se tenir devant Dieu comme tout abandonné à sa conduite, et dans une certaine suspension d'actes qui vous mettent dans une simple attention à cette divine présence : que si le cours ordinaire de la vie vous appelle à quelque exercice dans lequel une attention partagée fatiguerait trop votre esprit, et vous ôterait la liberté de vous acquitter comme il faut de vos obligations il faudra, après un acte de soumission à la volonté de Dieu, vous y appliquer avec l'attention qui est nécessaire pour s'en bien acquitter ; mais il ne faut pas que vous soyez occupé de telle manière que vous y laissiez absorber votre esprit dans un éloignement de Dieu qui soit de durée : et pour cet effet il faudra de temps en temps entretenir cette présence par des mouvements effectifs de votre cœur vers Dieu (...) 

Or si vous êtes fidèle à cette pratique, vous éprouverez bientôt, qu'à force de de vous approcher de Dieu que l'écriture appelle "un feu consumant", vous serez embrasés de son amour, et que vous ne pourrez envisager souvent cette beauté toujours ancienne et toujours nouvelle comme l'appelle Saint-Augustin, sans devenir son esclave et son adorateur.

Maximien de Bernezay, Traité de la vie intérieure, II, pp. 198-199, 1686

Et le tantrisme ?


Comte-Sponville est un philosophe estimable. Sincère, il n'a pas honte d'avouer qu'il pratique la méditation. Son idée est que l'existence, telle qu'elle, à l'état brut, est mystique. Nul besoin de Dieu. Ce qui n'est pas faux. Et le sexe ? Il fait partie de l'existence brute, oui ou non ?
Il vient de publier un livre sur ce que les philosophes disent de la sexualité. Le constat est négatif : plus on est chaste, mieux on se porte.
Van Eersel, qui l'interroge dans la très chic revue "Nouvelles clés", lui demande :
"Les sages orientaux ne voient-ils pas les choses différemment de nos philosophes ?"
A quoi notre estimable philosophe répond : "à l'exception notable du Kama Sutra et de certains textes taoïstes, ils demeurent souvent, au sujet de la sexualité, réticents ou circonspects".
Quoi ?  Comment ? Et le tantrisme alors ? Et les textes sur kāma ? Car enfin, il n'y a pas que le Kāma-sūtra ! Et Bābhravya ? Et Mīnanātha ? Et Kalyāṇamalla ? Et tant d'autres !
Comte-Sponville ajoute :
"Quant à ceux qui font de l'érotisme une voie religieuse, ils ne m'ont jamais convaincu."
Peut-être fait-il allusion au tantrisme ? Auquel cas il se trompe. Car le tantrisme donne seulement au sexe l'importance qui est la sienne dans nos vies. Pas plus, pas moins. En tous les cas, Comte-Sponville ne semble jamais avoir entendu parlé d'Abhinavagupta ou d'un maître bouddhiste comme Mipam qui, moine de son état, n'en composa pas moins le premier texte sur les arts de l'amour en tibétain au début du XXè siècle. Il est vrai qu'il n'existe pas grand-chose en français sur le sujet. Mais il serait temps que les Français se mettent à l'anglais !
Du reste, Comte-Sponville a sur le sexe le même jugement que Platon et les religions du Livre : "Le sexe est foncièrement amoral parce qu'il est égoïste, avide, irrespectueux, parfois violent, toujours transgressif." Cela est sans doute vrai pour les gens qui, comme Comte-Sponville, ont reçu une éducation chrétienne ou puritaine. Mais pour les autres ?
Rien n'en dit plus long sur la force des préjugés que d'entendre un philosophe lutter contre les siens.

jeudi 1 mars 2012

Ce rien penser est tout penser


"Le troisième silence se fait en Dieu, quand notre âme toute entière se transforme en lui et goûte pleinement sa douceur ; elle s'y endort comme en un cellier et se tait sans désirer davantage. Elle s'endort elle-même, oubliant la faiblesse de sa condition, puisqu'elle se voit si bien formée en Dieu auquel elle est unie et revêtue de sa lumière, comme un autre Moïse après avoir pénétré dans le brouillard de la montagne, mieux encore comme Saint-Jean après la Cène, quand il inclina sa tête sur le cœur du Seigneur et qu'ensuite il garda le silence sur tout ce qu'il apprit et comprit.
Il arrive dans ce troisième état de silence que l'entendement est à ce point fermé ou plutôt occupé, qu'il ne comprend rien de tout ce qu'on lui dit, qu'il ne juge rien de ce qui passe près de lui et qu'il ne perçoit rien, bien que ses oreilles entendent. A ce sujet, un vieil homme que je confessai me dit en grand secret qu'il suivait cet exercice depuis plus de cinquante ans et il ajouta, entre autres mystères, qu'il lui arrivait souvent d'entendre les sermons ou propos sur Dieu sans en comprendre une parole. Son entendement était si muet ou si occupé en son intérieur qu'aucune chose créée ne pouvait se former en lui. Moi je lui disais qu'il devait alors se retirer, mais il me répondait que les voix étaient comme la musique de l'organe, son âme y prenait plaisir, bien que sans comprendre, comme s'il composait sur elle un contrepoint et louait le Seigneur d'une manière que l'on ressent, mais que l'on ne peut rendre sensible aux autres.
Il ne t'est pas demandé dans ce traité de faire taire ton intelligence, mais ton entendement. D'après Richard de Saint-Victor, la compréhension des choses invisibles appartient à l'intelligence pure, et l'intelligence pure, c'est l'entendement fixé sur une vérité suprême sans mélange d'imagination. Mais pour en arriver là il faut apprendre à rassembler le troupeau dispersé d'Israël, c'est-à-dire ton entendement en lui imposant le silence. Il te faut réduire avec soin les errements de ta mémoire et t'habituer à demeurer dans l'intimité de toi-même, dans l'oubli des choses extérieures, lorsque tu te travailles pour la contemplation des choses du ciel et que tu soupires pour l'expérience des choses divines.
(...) Ne tient pas ton entendement pour indomptable au point de ne vouloir croire que ce qu'il comprend, car ainsi tu ne sauras que peu de choses.
(...) L'entendement cessant de spéculer, la volonté qui engendre l'amour fait irruption avec grande puissance. Ainsi les recueillis provoquent Dieu devant eux et pensent qu'il est mesquin de chercher des raisons d'aimer celui qui est tout amour. Au contraire ils disent que c'est cela qui devait être fait est que nous ne faisons qu'exécuter ce que disent ces raisons, comme ceux qui se sert des règles de leur art sans les expliquer ni leur prêter attention.
Considère que ce ne rien penser est plus que ne le disent les mots. Il n'est pas possible d'expliquer ce qu'il est, car Dieu vers qui il tend n'est pas explicable, au contraire je te dis que ce rien penser est tout penser."

Francisco de Osuna, Le Recueillement mystique, Cerf, trad.  Michel Darbord, pp. 157-161

Shivaïsme du Cachemire - prochaine rencontre le lundi 12 mars 2012



Juste pour vous rappeler que la prochaine séance sur la philosophie de la Reconnaissance et le shivaïsme du Cachemire aura lieu le :

Lundi 12 mars 2012, au CPEC, 37 bis rue du Sentier, 75002 Paris, 18h30-20h30, M° Sentier

Nous lirons le commentaire d'Abhinavagupta sur la philosophie de la Reconnaissance, la Pratyabhijnâ. Plus précisément ce penseur, original et mystique à la fois, est en train de nous suggérer que la mémoire, loin d'être un obstacle à la reconnaissance de notre vraie nature, en est au contraire le moyen, une voie royale, un "joyau qui exauce les souhaits".

Looking for Sarkozy




Le système Sarko est fondé sur l'émotion. Or, ceci illustre bien le problème de cette spiritualité qui voue un culte maniaque à l'instant présent, à l'émotion, au ressenti, et une haine féroce à l'intellect, aux mots, aux concepts. Quelqu'un qui reste dans l'instant présent de cette façon-là ne peut qu'être victime des mises en scènes de cet homme. Pour se libérer de la fascination, le ressenti ne suffit pas. Il faut, en plus, une mémoire, il faut se référer au passé, analyser les mots, les images, afin de conceptualiser et ainsi prendre du recul. Kant a raison là-dessus. Les concepts, seuls, sont vides, certes. Mais l'intuition, seule, est aveugle.
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