lundi 15 août 2016

Inévitable ressemblance



Maître Eckhart dit :

Je dis un mot, et c'est vrai, à savoir que Dieu ne peut pas plus s'échapper de l'âme qu'il ne peut s'échapper de lui-même. 
Dans la mesure où elle peut le reconnaître et qu'elle est prête à le recevoir dans la ressemblance, il doit se donner lui-même à elle à travers sa sagesse naturelle, et à chaque créature en tant qu'elle en peut recevoir quelque chose, et cela peut s'expliquer par une image : 
Je suis debout ici, et si on tient devant moi plusieurs miroirs, ma ressemblance devra se refléter dans tous les miroirs. Cela, je ne peux y échapper, pas plus que je ne peux échapper à moi-même. Plus le miroir est clair, plus la ressemblance est parfaite.
Ainsi, on peut vraiment reconnaître que Dieu habite dans les créatures.

Maître Eckhart, Le Silence et le Verbe, sermon 93, trad. E. Mangin

Je ressemble à Dieu quand je me laisse transformer par lui, à l'image d'un miroir qui se laisse frotter.
Ressemblance n'est pas identité, certes. Mais est-ce le plus important ? L'essentiel n'est-il pas dans cette transformation en Dieu, par Dieu, seul capable d'accomplir la personne ? 
Du reste, dans la philosophie de la Reconnaissance, l'idée est-elle si différentes ? Je ne le crois pas.
Il n'y a rien à rien, seulement à se laisser faire.
Mais ce laisser-faire est de notre entière responsabilité.




samedi 13 août 2016

Dialectique et dialogue

Même les esprits les plus enclins au dualisme doivent l'admettre : tout discours sur Dieu commence et fini par Dieu ; la boucle toujours se referme - ce qui n'implique pas une fermeture, attendu que ce cercle continue de tourner, que le Souffle spire toujours en lui, comme lui. 
Mais il est certain que toute pensée achevée reboucle la Source sur elle-même. Si, par exemple, je pars des motifs de la création, je ne puis qu'aboutir à la conclusion que le créateur créé pour lui-même. Cependant, si j'abouti trop vite, ou trop tôt, à cette conclusion, ma pensée sera arrêtée, sans toutefois être aboutie. Car la boucle divine n'englobera alors pas la dualité, les dualités, les infiniment infinis sans lesquels le Devenir, l'Histoire, ne restent que des abstractions éloignées du réel. Je dois donc admettre que cette création "pour soi-même" embrasse et dépasse à la fois le désir de créé pour la joie des créatures. 


Abhinava le dit ainsi :

Nous célébrons ce Shiva
qui manifeste d'abord l'univers
dans la séparation
- la "thèse" de prime abord -
avant de la reconduire
à une autre "thèse",
celle de la non-dualité.

Méditation sur la reconnaissance, I, 2

Il célèbre Dieu qui se manifeste d'abord comme dualité pour ensuite la réintégrer en l'unité. Sans cela, ou s'il n'y a qu'une simple "réfutation" de la dualité, il n'y a pas mariage spirituel du Dieu et de la Déesse, et donc point d'assouvissement, de "non-dualité" achevée, mais seulement une non-dualité opposée à la dualité ou à l'unité.

La vie est un dialogue de "je-ne-sais-qui" avec soi-même. Un dialogue où Dieu se manifeste comme autre, puis dépasse cette altérité tout en l'incluant, dans une spirale dialectique ("transcender en incluant") sans terme ni fin.

Ce que la parole donne au silence

Quand je médite le silence, je reconnais tôt ou tard que la parole y ajoute. Sans l'effort d'articulation, le silence resterait lettre morte, comme endormi. 
Chaque inspir est un coup frappé sur cette cloche intangible de l'espace sans limites, chaque expir est un aveux, où le sans-nom donne son nom, offrant ainsi son intimité. 
La parole est donc nécessaire. Parole et silence sont inséparables comme vagues et mer.



Lavelle poursuit une méditation parallèle dans ce beau passage 

Il semble que la parole n'apporte aucun accroissement à la pensée, non plus que la création à la perfection du créateur : et pourtant, sans elles deux, il semble que la pensée sommeille et que le créateur se repose. De part et d'autre nous trouvons une richesse surabondante qui aspire à se répandre dans une générosité sans mesure. De part et d'autre on ne possède rien de ce qu'on garde et tout de ce qu'on donne. Rien ne peut appartenir à la pensée ni à Dieu que tous les êtres n'y participent. On reconnaît ici le caractère des choses infinies qui est de ne rien pouvoir ajouter à ce qu'elles sont et pourtant d'y ajouter toujours.
Louis Lavelle, La parole et l'écriture, I, III, 3

Ici, le silence n'est pas une absence d'objet ou de bruit entre deux présences de bruit, mais un ressenti vibrant, gros, immensément gros, de toutes les paroles, des toutes les inflexions possibles. Ce thème est vital aussi bien dans le christianisme que dans le shivaïsme, qui sont deux théologies de la Parole, du Verbe. 
Quel intérêt pratique ? Il est grand ! Il est de me faire reconnaître la valeur des mots. Il n'y a pas de vie intérieure sans une langue pour l'exprimer. Mais ceci va beaucoup plus loin encore ! La parole, en effet, n'est pas un simple "outil" (!) au service de je-ne-sais-quel silence abstrait, mais la chair même du silence, le Corps de l'Immense, l'intérieur de l'intérieur. La relation entre l'infini et le fini est aussi mystérieuse et réjouissante que celle entre le corps et l'âme. Et l'esprit. C'est là toute notre vie, à chaque instant. La parole n'est pas un événement épisodique. Bien plutôt, la Parole est l'Evènement donc tout événement est un épisode. 

L'Histoire est une Parole.

Et donc le silence est dialogue. Point d'unité sans dualité. Qu'est-ce ? Eh bien ! cela se donne en chaque instant. A vous, à chacun de l'exprimer, loin des stéréotypes castrateurs et des clichés d'une pseudo-spiritualité fatiguée. 


mercredi 10 août 2016

Grandeur de l'effort personnel !

Le Yoga selon Vasishta est le livre de non-dualité le plus influent. Immense par sa taille, profond par son contenu, il est la source principale du non-dualisme aujourd'hui comme il le fut en Inde pendant des siècles.



Son message est que le but de la vie est la sérénité. Cette paix ne peut être gagnée qu'en réalisant que rien n'existe. Tout est imagination, fiction et songe.

Pourtant, ce livre-maître célèbre la grandeur de l'effort humain, personnel (paurusha-mahimâ). La volonté n'a pas de limites, et sans elle, impossible de rien obtenir, a fortiori l'Eveil :

"Si l'on renonce à l'effort personnel,
il est impossible de trouver un autre moyen
pour atteindre la cessation
de toutes les souffrances !"

"C'est seulement par nos propres efforts,
qu'en cette vie même surgira
en notre cœur
la joie d'une fraîcheur
pareille à celle de la lune,
et pas autrement !"

"Ô toi dont l'intellect est vaste !
Rien dans les trois mondes
n'est hors de portée
de l'effort personnel
et intrépide."

On atteint tout 
"par un effort personnel bien employé".

"Les être intelligents transcendent
les grandes difficultés
par leur effort personnel,
aisément... et non par l'inaction."

"Nous sommes notre propre allié,
et notre propre ennemi.
Si l'on ne se protège pas soi-même, 
nul autre ne le fera."

Pour anéantir toutes les émotions,
l'effort personnel excelle tout."

"Que la personne maîtrise le mental par le mental,
au moyen de l'effort personnel,
qu'il l'établisse dans la voie sacrée,
soi-même par soi-même !"

Il est vain d'espérer qu'un autre fasse cet effort à notre place :

"Le médiocre qui vit en se disant 
'quelqu'un me conditionne ainsi',
celui-là renonce à ce qu'il voit.
Il mérite qu'on le laisse tomber !"

Le Destin n'est qu'une excuse pour les faibles :

"Il n'y a pas de Destin".

"Le destin n'existe p as."

"Le Destin est à jamais inexistant." 

"Sauf à être un cadavre,
l'inaction n'existe pas en ce monde.
Or c'est par l'action que l'on obtient des résultats.
La notion de 'Destin' est donc futile !"

"Le Destin a été imaginé par des imbéciles".

"Le destin n'est qu'une consolation 
pour soulager la souffrance 
de ceux dont l'intellect est faible."

etc., etc.

Il est ironique de constater que cette célébration de l'effort personnel est devenue aussi source d'inspiration pour dénoncer l'illusion du libre-arbitre et autres variantes du matérialisme.

Mais je crois que si le pseudo-advaita, qui est un vrai matérialisme, rencontre aujourd'hui un tel succès, c'est à cause des découvertes mal assimilées de la science. Par exemple, de l'expérience de Libet (qui continue de croire au libre-arbitre !), expliquée assez clairement dans cette vidéo :


Le libre-arbitre existe-t-il ?

Pour les "éveillés" non-duels, la personne n'est que le corps-mental, un jeu de forces impersonnelles, aveugles, au milieu d'une immense partie de billard "sans joueurs". La personne est une illusion, de même que le libre-arbitre.




Exemples de discours d'"éveillés".

C'était la thèse de Balsekar, "disciple" de Nisargadatta :


Reprise par eux :


Et lui :


Elle :


Et lui :


Et on pourrait continuer assez longtemps. Être "éveillé", c'est "réaliser" que l'égo (sic) est une illusion et que "personne ne pense", car je ne suis pas l'auteur de mes pensées, pas plus que de mes actes. Ainsi, il n'y a pas de choix. Donc, pas de dilemmes. Et cette découverte débouche sur la paix. Une paix qui n'est la paix de personne, bien entendu...

Cette idée du libre-arbitre comme illusion est d'autant plus populaire qu'elle reprend les arguments du matérialisme le plus banal, tel que formulé ici par Michel Onfray :


A mon sens, on peut même affirmer à bon droit que la doctrine professée par les "éveillés" est un matérialisme : pour eux, il n'y a qu'un jeu de forces aveugles, une nécessité des lois de la nature donc, et nul règne de la liberté. Si liberté il y a, c'est seulement en un sens paradoxal : être libre, c'est être libre de l'illusion du libre-arbitre.

Qu'est-ce que j'en pense ?

J'en pense d'abord qu'il y a une part de vérité dans cette vision des choses. Le libre-arbitre est bien souvent une illusion. Spinoza a bien raison de dire que "la liberté dont les hommes se vantent n'est que l'ignorance où ils sont des vraies causes qui les déterminent". Naïvement, je crois qu'être libre, c'est faire ce que je veux. Mais d'où vient ce vouloir ? Et d'où vient que je veuille ceci et point cela ? La réponse est que ce désir est déterminé par des causes naturelles que je n'ai pas choisies, qui ne dépendent pas de moi, dont le plus souvent je n'ai pas la moindre conscience. Ai-je choisi mes parents ? Mon cerveau dépend t-il de moi ? Non, je ne choisis pas mon tempérament, pas plus que je n'ai choisi de naître à tel moment ; pas plus que je n'ai choisi de naître, du reste.

Le Libre-arbitre (LA) n'est donc pas une toute-puissance, et le LA ne signifie pas que je ne suis pas souvent dans l'illusion quand je prétends agir, choisir et me décider par moi-même.

Mais réduire le LA à ceci, c'est du matérialisme pur et simple. Or, c'est ce que proposent les "éveillés" comme vision libératrice. Selon eux, s'éveiller, ça n'est pas libérer notre moi, mais nous libérer du moi.

Tout ceci est clair, rebattu depuis des millénaires. Les "éveillés" ne font que répéter ce que le bouddhisme ancien, le Védânta, Spinoza et Nietzsche, entre autres, ont dit, et mieux dit... mais là n'est pas la question.

Le libre-arbitre existe-t-il ?

Il est vrai que des déterminismes pèsent sur ma volonté. Ce sont des penchants qui m'inclinent dans telle ou telle direction, comme des fleuves qui coulent vers la mer selon des cours déterminés par la gravité et le relief.

Mais qu'est-ce que le LA ?

Le LA est le pouvoir d'interrompre ou de poursuivre ce qui se présente, à travers le corps ou dans l'entendement. 

Or, ce pouvoir de refuser, d'interrompre une pensée, une parole ou un acte, ne dépend que de moi. Si tout se réduisait au déterminisme (un jeu de forces aveugles, ou "impersonnelles" dans le jargon non-duel), alors tout serait prévisible en droit. Ce qui n'est pas le cas. Loin de là. Ainsi, les sciences humaines ne sont pas des sciences exactes, précisément parce qu'elles portent sur des agents conscients, et donc libres, et qui échappent donc en partie aux mécanismes naturels, et donc imprévisibles... Donc le LA existe. Il n'est pas une illusion.

En outre, le LA est inséparable de la conscience. Comment peut-on affirmer à la fois que l'on est conscience, et que le LA est une illusion ? Je vois là une incroyable incohérence ! Car être conscience, et être libre, sont deux termes strictement synonymes. Un être conscient sans LA est une lumière sans clarté, un corps sans extension ou, pour le dire à la mode bouddhiste, il est "le fils d'une femme stérile". Être conscient, c'est toujours vouloir. Point de conscience sans LA. Il n'y a pas de conscience inerte, seulement une conscience qui ralentit en s'identifiant à des choses figées, des habitudes. La conscience joue à l'inconscience, mais elle ne va jamais jusqu'à abandonner son essence, car ceci est impossible. 

Quant à dire que le "moi" est une illusion, j'y vois une autre illusion. La même, d'ailleurs, que celle du LA. A mon sens, il s'agit là d'une vision partielle et partiale, due à des raisonnements erronés. Dire que "je suis pure conscience privée de LA" est une illusion. Moi, conscience infinie, je joue ainsi à me voiler partiellement, je m'identifie à un "éveillé" qui croit qu'il n'y a pas de moi ni de LA. C'est une posture. Une facette. Un aspect. Mais pourquoi donc prendre la partie pour le tout ?

Pour ma part, je pense que je suis un être conscient, c'est-à-dire un agent, doué de libre-arbitre, capable de choix, doué de volonté, dans un cosmos orienté vers Dieu, au sein d'un univers uni vers l'Un.

Du reste, on observe dans le cosmos une évolution vers une liberté de plus en plus vaste : la plante est plus libre que la pierre, l'animal que la plante, et l'homme que l'animal. Des êtres apparaissent, doués d'un degré de LA croissant. Ainsi, un être vivant est doué d'une certaine indépendance par rapport à son environnement : il se répare, se régule, se déplace, se reproduit... Le cosmos est clairement en évolution vers plus de liberté. Il n'est pas une mécanique aveugle, mais un tout organisé, qui a une histoire. Il est personnel, tout ce qu'il y a de plus vivant, conscient, désirant et vibrant d'élans, de choix, de doutes, de mémoires et de tout ce qui fait une personne.

A côté de cette vision grandiose, la sérénité gagnée par ce suicide total que nous proposent les "éveillés" apparaît comme fade, voire comme une folie ou une maladie de la volonté, une sorte de dépression qui voudrait se donner un visage humain, ou comme un refus de s'engager dans la vie, d'assumer ses responsabilités ; bref, une rhétorique parfaitement compatible avec notre société d'hyperconsommation...

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