Bienvenue dans les pâturages de la Vache cosmique.
Philosophie et mystique, voie de la connaissance et de l'amour. Philo-sophia, amour de la sagesse, désir de vérité, expérience et réflexion. Yoga ou union du cœur et de la tête. La philosophie comme yoga, la philosophie comme pratique, éclairée et nourrie par la tradition du Tantra et autres sources que nous ont léguées nos ancêtres. Cours Tantra traditionnel.
La pollution, générée par la puissance humaine elle-même, est une menace pour l'espèce humaine. Mais qu'est-ce que la pollution ? Regardons ce que le shivaïsme du Cachemire peut nous dire sur ce point vital. Cela nous éclairera aussi sur la vie intérieure, la vie véritable. Selon l'enseignement de Shiva (shiva-shâsana), il y a une triple pollution : kârma, mâyîya et ânava. Selon l’interprétation dualiste (siddhânta), ces trois pollutions sont trois sortes de substances, plus ou moins subtiles. Ainsi, le karma est une substance relativement grossière qui "colle" à la conscience et l'empêche de s'épanouir. Par conséquent, seule une action, une pratique, peut nettoyer la conscience. Principalement la pratique rituelle, à commencer par l'initiation. Mais Mâyâ est aussi une sorte de substance, une matière, ainsi que la pollution "individuelle" (ânava), la plus subtile. Comme ce sont des substances, à chaque fois, c'est une action qui va y remédier, comme on nettoie une plage couverte de mazout. Voilà pourquoi le shivaïsme initiatique dualiste (siddhânta), en lien avec le shivaïsme publique (autrement dit la religion shivaïte), met tant l'accent sur les pratiques. Est ainsi décrite une véritable manière de vivre, d'échanger, de gouverner, de fêter, d'organiser la vie commune. Le shivaïsme non-dualiste (autrement dit, le tantrisme non-dualiste, le shivaïsme du Cachemire, les traditions kaula, etc.) voit la pollution autrement. Selon cette tradition plus ésotérique, ces pollutions sont des croyances, des jugements erronés. Ainsi, le karma est la croyance (erronée) selon laquelle je ne serais qu'un individu soumis à des loi inflexibles. Mâyâ est la croyance en l'existence indépendante de ma conscience, d'un monde étranger. Ânava est le sentiment d'être incomplet. Par conséquent, il y a trois niveaux de remèdes anti-pollution : Au niveau extérieur, politique, moral et environnemental, il y a les pratiques, l'éthique : rituels, symboles de reliaison, de réconciliation de l'individu à l'espèce, de l'espèce au cosmos. Le "yoga" en fait partie. Il est une sorte de rituel parmi d'autres, c'est-à-dire une sorte de langage symbolique qui remet chaque chose à sa place dans la Grande Chaîne de l'Être. C'est le remède à la pollution karmique. Mais cela ne suffit pas. Nous n'avons pas seulement besoin de faire. Nous avons aussi besoin de comprendre. Au niveau intérieur, psychologique, intellectuel, mental, il y a donc la philosophie : écouter, réfléchir, contempler sur les questions fondamentales, comme "Qui suis-je ?" "Où suis-je ?", et ainsi de suite. C'est aller au fond des choses, éclairé par la lumière de la raison, elle-même inspirée et nourrie par les lumières de celles et ceux qui nous ont précédé. Inspiré, mais non pas esclave des Anciens. La tradition est là : il serait présomptueux de l'ignorer ; mais il serait fou de s'y soumettre aveuglément. Dans tous les cas, tout dépend de notre libre-arbitre qui, quoi que limité, est bel et bien une réalité. Par cette pratique philosophique, nous retrouvons du sens, un cadre global à notre vie extérieure. C'est le remède à la pollution de Mâyâ, la croyance en la dualité, à la croyance en un monde totalement indépendant de la conscience. C'est la découverte et la reconnaissance que la conscience est essentielle, et non un accident perdu dans l'infini. Et, du reste, même si, en un sens, la conscience individuelle est perdue dans un infini physique, la contemplation de l'infini cosmique nous aide aussi bien, je crois, à nous laver de la pollution de "mâyâ", cette pollution qui consiste à oublier ce qui est plus vaste que notre personne : le cosmos, le divin. Mais cela ne suffit pas. Nous n'avons pas seulement besoin de faire et de comprendre. Nous avons besoin de sentir. Au niveau le plus intime, en effet, nous avons une intuition d'être incomplets. Cette sensation est une intuition, ce qui veut dire qu'elle est antérieure à l'intellect, au "mental". La compréhension intellectuelle, si claire et profonde soit-elle (et certes, elle peut s'approfondir), ne suffit donc pas. Dès lors, il y a ce qui relève de la vie proprement intérieure, au niveau du ressenti le plus intime, avant même toute idée, avant toute conviction. Et pour remédier à ce mal-être résiduel, à ce noyau d'obscurité, nous avons besoin d'une force plus profonde que l'intellect, antérieure à lui. Et c'est la vibration du coeur, découverte et reconnue à la source de tout mouvement individuel : par exemple, à la source de toute pensée, de toute parole, de tout mouvement corporel. Car cette pollution, dite "individuelle" (ânava) n'est pas intellectuelle, ni mentale. Elle est bien plutôt une croyance implicite à la base de toutes les opinions, un présupposé inexprimé, mais qui s 'exprime indirectement dans les pensées et les actes. C'est une sensation de mal-être. Et son remède, c'est donc la sensation de bien-être. C'est plonger en elle. S'immerger en elle. Se laisser envahir par elle. Encore et encore. C'est une pratique non physique, non mentale, mais qui est compatible avec toutes les autres pratiques, physiques et mentales. De fait, pour nettoyer cette pollution, la plus subtile, il faut un moyen subtile : l'absorption permanente dans la vibration du cœur, dans la sensation "je suis", dans l'acte d'être. Ceci ne contredit aucune pratique, car en réalité, tous les actes, même les plus extérieurs, ont leur source dans cet Acte pur, l'acte d'exister, "je suis je", cette douce pulsation toujours présente en toute expérience, pensée ou acte corporel. Il y a donc trois niveaux de pratique pour purifier ou transmuter les trois niveaux de pollution : 1) contre la soumission aux lois de la nature, il y a les actions naturelles. Yoga, sport, rituel, artisanat, construction... 2) contre la soumission à la croyance en la séparation, il y a la philosophie, la réflexion, la science. 3) contre la soumission à la sensation de mal-être, il y a la plongée dans la vibration du cœur. Telle est, en bref, la triple solution du shivaïsme du Cachemire aux problèmes de pollution. Une alchimie complète, dont le fruit est la liberté, c'est-à-dire la participation au plus intime du cosmos.
Lakshmî On se demande souvent quelle est la place du "sexe" dans le tantrisme. Elle est centrale. Dans toutes les formes de tantrisme, shaiva (shivaïte) ou bauddha (bouddhiste), le discours est infus de termes sexuels, à commencer par le linga et le yoni. Le mythe central du shivaïsme est sexuel : tout l'univers dépend de la relation entre le Dieu et la Déesse. Tout est suspendu à leurs ébats. Par ailleurs, plus on s'élève dans la hiérarchie des révélations/traditions tantriques, plus ce rôle central se traduit dans la pratique. Ainsi, dans les traditions Kaulas, qui incarnent les niveaux les plus ésotériques du tantrisme, le rituel d'union sexuelle est "le premier des rituels" (âdi-yâga), la pratique primordiale dans tous les sens du terme. Le cœur des mystères du Kula, c'est-à-dire de la famille divine, est cette pratique de la hiérogamie. Dans les traditions moins ésotériques, il existe certes des rituels sexuels. En fait il y en a dans toutes les traditions, mêmes en dehors du tantrisme - mais ils servent à engendrer un fils intelligent, fort et donc capable de perpétuer la lignée du père, le tout dans un contexte patriarcal et ascétique. On trouve de tels rituels en annexe de la Brihad Âranyaka Upanishad, l'un des plus anciens textes de sagesse de l'Inde. Mais le but de ce genre de rituel est mondain et non spirituel. Ici, on mange de la vache (eh oui !) pour engendrer un rejeton brillant. Et on bat sa femme si elle manque d'entrain (c'est ce qu'autorise ce texte védique). Alors que, dans la tradition Kaula, le but n'est pas la procréation, mais l'éveil de la conscience (bodha, jîvanmukti). L’épanouissement, la dilatation. Au propre comme au figuré. Le sexe est donc au cœur du tantrisme le plus ésotérique. Certains arguent du fait que, dans le Vijnâna Bhairava Tantra, une collection d'instructions kaula pour l'éveil de la conscience, il n'y a que deux ou trois versets sur le sexe. Mais cet argument est faible, car le nombre ne compte guère ici. Ce qui compte, ce sont les rituels enjoints. Or le sexe est au cœur du rituel kaula. Il est clair, par ailleurs, que le rituel sexuel est considéré comme la pratique la plus puissante. Et les profanes, dit-on, ne peuvent y accéder sans y être initiés. Et, une fois initié, ne pas accomplir ce rituel, au moins aux dates les plus sacrées du calendrier, c'est courir à sa perte spirituelle, dit la tradition Kaula, très explicite sur ce point. Mais, demandera-t-on, comment se fait-il que, d'ordinaire, le sexe ne mène pas à l'éveil ? Selon la tradition, tout est question de savoir (jnâna) et d'attention (avadhâna). Premièrement, le profane ignore jusqu'à la possibilité d'un éveil à cette occasion. Quant à ceux qui savent, par ouï-dire, la plupart ne font pas l'effort d'attention requis. Tout dépend de l'attention. La tradition, en particulier les maîtres du shivaïsme du Cachemire, le répètent encore et encore : tout dépend de l'attention. Tout est déjà là. Il ne manque que mon attention, c'est-à-dire ma dévotion (bhakti, encore et toujours). Car il ne faudrait pas croire que ces pratiques sont compliquées ou inaccessibles. La beauté du shivaïsme du Cachemire est de nous montrer, ou de nous rappeler, que cette pratique est simple, accessible. Il ne dépend que de nous d'y participer (bhakti). Et ce désir, cet élan, dépendent de l'être divin qui est notre centre et le centre de tout. Tout dépend de ce libre désir. Désir de s'éveiller en untel. Désir de s'endormir en tel autre. La grâce, c'est-à-dire la liberté divine. Il n'y a pas de "truc" caché, pas de technique miracle - en dehors de l'attention. L'attention qui est dévotion. Tout est là. Toute la différence est là. Comme nous le rappelle le Vijnâna Bhairava Tantra : "La dualité sujet/objet est commune à tous les êtres incarnés". Même éveillé, je vois cet écran, cette table, cet orteil qui me démange... "Mais le propre des yogis est l'attention qu'ils portent à la relation" du sujet et de l'objet. Tout apparaît dans la conscience. Mais si je n'y prête pas attention, je ne jouirai pas des fruits de la pleine conscience, du yoga. Sous un angle différent, je dois toujours rester attentif au Désir pur, au jaillissement de tout, en moi. C'est la sensation "je suis je", le Mantra à la source de tous les Mantras. Le rituel sexuel sert à la fois à se replonger dans cette extase et à la nourrir. Abhinavagupta explique, dans le Mâlinîvijaya Vârttika, la différence entre l'orgasme "mondain" et l'orgasme "éveillé": tathā hi madhyamāṃ nāḍīm adhiṣṭhāya, akhilaṃ vapuḥ... "Voici : (chacun des partenaires) s'absorbe dans canal central." C'est-à-dire dans la sensation du plaisir sexuel. Tout simplement. ...prāṇayat, paramaṃ tejaḥ prakṣubdhāmṛta/umadhyataḥ // I.897 // visṛṣṭirūpatāṃ gacched yāty ānandacamatkriyām "(Alors), l'éclat suprême (de l'extase divine) anime et vivifie le corps entier. Depuis le centre du nectar excité (par l'étreinte, etc.) / à partir (du moment où) les liquides sexuels (ritu de la femme sont) excités / dès lors que l'énergie sexuelle féminine est excitée, on tend vers l'orgasme, on s'approche du miracle/ de l'émerveillement du plaisir." apūrṇā kevalaṃ ; sā tu pūrṇā tu bhagavanmayī // I.898 // tena vaisargikī śaktir ekaiveyaṃ prajṛmbhate "Isolé de (la conscience de sa divinité) cet état d'orgasme est incomplet. Mais, débordant de (la conscience de) sa divinité, il est complet. C'est donc une seule et même énergie d'orgasme qui se déploie", mais qui engendre une pleine conscience, ou pas, selon que l'on est attentif, ou pas. Toute la différence est dans ce détail, cette différence d'attention. De plus, l'intérêt de pratique "à deux" est aussi de renforcer l'extase : visarga eva prakṣubdhaḥ prayatnadviguṇatvataḥ // 1.899 // "L'extase elle-même est d'autant plus excitée/ animée, qu'elle est multipliée par le double élan (des deux partenaires)". L'orgasme est donc potentiellement divin. Et cette divinité s'actualise par la force de l'attention, qui est aussi dévotion.
The practice of awakening through "om", and introducing the practice of merging in desire, the blissfull source of all movements : praṇavādisamuccārāt plutānte śūnyabhāvānāt | śūnyayā parayā śaktyā śūnyatām eti bhairavi || 39 || "Ô Goddess ! One shall go to emptyness throught the empty power, the supreme power. (How ?) By realizing the empty (awareness) at the end of the long (sound) when spelling/rising (a Mantra) like 'Om', etc." yasya kasyāpi varṇasya pūrvāntāv anubhāvayet | śūnyayā śūnyabhūto 'sau śūnyākāraḥ pumān bhavet || 40 || "One shall become pure awareness, empty of (all content), having become empty through the empty (power) : one should experience the (empty) beginning (or) end of any sound (that one may say)."
A première vue, moi seul puis voir ce que je vois. Un autre peut voir les objets que je vois, de son point de vue nécessairement différent. Ou encore, il peut voir mon cerveau pendant que je vois, voir les corrélats neuronaux de ma vision. Mais nul ne peut voir ma vision, sauf moi. Tel est le gouffre, apparemment infranchissable, entre le sujet et l'objet. Par exemple, je peux voir cette pomme que regarde mon voisin. Mais je ne peux pas voir sa vision de cette pomme. Et réciproquement. Le seul moyen d'échanger nos visions est d'en parler. Et même ce moyen est très loin de permettre un partage fiable. Ce que le langage permet, le plus souvent, c'est de nous faire croire que nous partageons. Ainsi, je ne peux voir que des objets, ou la part objective des perceptions subjectives d'autrui. Je ne peux jamais voir un autre sujet à la manière d'un objet, ni la part proprement subjective de sa perception, son acte de percevoir. Cet acte de percevoir étant la conscience, comprise comme acte ou activité, il s'ensuit que je ne peux pas voir la conscience : du moins, je ne peux pas voir une autre conscience, à la manière d'un objet. Inversement, autrui ne peux me voir, moi, en tant que conscience. Il ne peut voir que ma part objective ou objectivable. Mais l'acte de voir ne peut être objet de vision. Le sujet ne peut devenir objet. Même si je pouvais voir ce que vous voyez en cet instant, je ne pourrais pour autant voir l'acte par lequel vous voyez. Et, plus profondément, je ne peux moi-même objectiver cet acte pour moi-même. Le sujet ne peut s'objectiver lui-même. C'est cela être sujet : être ce qui est, mais qui n'est rien d'objectif. Plus encore, c'est être ce par quoi tout est connu, mais qui n'est connu par rien. "Cela par quoi tout devient connu, mais que rien ne peut connaître". Pourtant, des expériences tendent à prouver que les perceptions peuvent être perçues. Voici un article qui rend compte de ce genre de recherche. Un algorithme peut reconstituer en gros ce qu'un sujet voit : On voit ainsi ce qu'un sujet voit. Un compte-rendu de l'article : https://www.sciencemag.org/news/2018/01/mind-reading-algorithm-can-decode-pictures-your-head# Une vidéo :
Il ne fait guère de doute que ces algorithmes pourront un jour reconstituer parfaitement ce que je vois, ce que j'entends et, même, les mots que j'articule "dans ma tête". Mais pour autant, peut-on dire que cette IA voit ma vision elle-même ? Non. Elle reconstitue (car, à proprement parler, elle ne "voit" rien) le contenu de ma vision, de mon expérience. Sa part objective ou objectivable. Mais elle ne perçoit pas sa part subjective - l'acte de conscience. Car le sujet ne peut devenir objet, sans quoi il n'est plus sujet ! La conscience ne peut se réduire à un objet perçu sans cesser, par là-même, d'être conscience. Elle peut certes se manifester partiellement comme objet, à la manière d'un miroir qui manifeste en effet son essence quand il reflète des objets. Mais elle ne peut elle-même devenir objet sans cesser d'être sujet.
Un autre peut donc voir "ce que je vois", mais non pas l'acte par lequel je vois, ma vision proprement dite, c'est-à-dire moi. A moins d'être moi. Peut-être sommes-nous un seul et même sujet ? Une seule conscience ?
The practice of merging in inner sound, the subtle resonance you hear when you close your ears : anāhate pātrakarṇe 'bhagnaśabde sariddrute | śabdabrahmaṇi niṣṇātaḥ param brahmādhigacchati || 38 || "One shall go to the transcendant Absolute if one merges/ becomes familiar with the (immanent) Absolute as sound, flowing speedily (and) uninterruptedly inside the ear, spontaneously."