mardi 5 janvier 2021

Envol



 kṣaṇamapyatra viśrāmaṃ sahajaṃ yadi bhāvayet /

tadā sa khecaro bhūtvā yoginīmelanaṃ labhet //

"Si l'on évoque, ne serait-ce qu'un instant,

le repos naturel dans (notre essence silencieuse),

alors on s'envole à la rencontre des yoginîs."

Cité par Jayaratha, ad Tantrâloka XIX, 64


raṇaraṇakarasān nijarasabharitabahirbhāvacarvaṇavaśena |

viśrāntidhāma kiñcillabdhvā svātmanyathārpayate || 

Tantrâloka, XIX, 137 ||

"Au moyen de la délectation puissante

des phénomènes extérieurs débordants du nectar inné

parce que l'on savoure plaisir sur plaisir,

on gagne miraculeusement le royaume du repos ;

c'est-à-dire que (tout) est offert dans notre essence intime."

Dans ce verset qui évoque encore le Rituel Primordial (âdiyâga), c'est-à-dire l'union sexuelle avec vin et viande, le mot rasa "délectation", "nectar", apparaît redoublé. Les phénomènes extérieurs, au lieu de disperser la conscience, la ramènent en elle-même, dans le royaume du repos où le vin, etc. sont offerts en oblation. Les cinq sens, l'imagination, la mémoire, le corps entiers, tout semble se précipité comme en oblation au feu de la conscience universelle.

Toujours plus vieux et éternellement jeune



 ātmā mama bhavadbhaktisudhāpānayuvā'pi san |

lokayātrārajorāgātpalitairiva dhūsaraḥ || śivastotrāvalī II, 2 ||

"Mon âme est jeune

d'avoir bu le nectar de ton amour.

Pourtant, elle semble avoir vieilli,

sa chevelure blanchie

par la poussière de la vie."

Utpaladeva remet ici les choses à leur place, sans résignation ni naïveté. Le mot ātmā, ici rendu par "âme", peut désigner le Soi comme conscience divine, mais aussi le corps. En fait, depuis les textes les plus anciens, ce mot exprime ce que nous sommes, à quelque niveau que ce soit. Il ne faut surtout pas réduire le Soi à une entité abstraite, à la "pure conscience" du Sāmkhya-Yoga ou du Vedānta. 

Ksehmarâja explique : Ô Seigneur ! Toi qui est mon âme (jīva), ma vie, je resplendis grâce au nectar de l'amour pour toi (bhavadbhakti). Pourtant, je parais salis et usé par la poussière du voyage en ce monde (lokayātrā=samsāra). Mais la vieillesse n'est qu'apparence, elle n'atteint pas l'être qui a bu le nectar de l'amour, source d'éternelle jeunesse. Au contraire, le cours de la vie est savouré dans la délectation émerveillée pleine d'humour et de joie (vinodahāsarasa). Il suggère ainsi que la vie courante est sa création en tant que conscience universelle.

lundi 4 janvier 2021

"Je n'existe pas"


 L'expression "je ne suis pas", "je n'existe pas", "il n'y a personne" sont des expressions courantes dans le néo-advaita.

Cette expression existe-elle en Inde ? Et que signifie-t-elle alors ?

On la trouve une fois chez Abhinavagupta :

nāhamasmi nacānyo'sti kevalāḥ śaktayastvaham | Tantrâloka XIX, 64

"Je ne suis pas, il n'y a rien d'autre,

je ne suis que shaktis".

Le contexte est celui du rituel d'union sexuel (âdiyâga). Dans cette pratique, le Moi social disparaît, les énergies, c'est-à-dire les facultés (shakti=karana) ne sont plus contractées par la peur de l'impureté. Elles entrent en expansion et révèlent leur véritable nature de félicité omniprésente. A l'extérieur, les shaktis sont les femmes. A l'intérieur, les shaktis sont les facultés du corps et de l'esprit, les "roues secondaires" (anucakra) qui vont "allumer", éveiller et dilater la "roue principale" (mukhyacakra), la conscience.

Il ne s'agit donc pas de disparaître, mais d'entrer en expansion. La conscience, qui est le Moi, est toujours présente, indestructible. Mais elle se contracte en s'identifiant à des objets limités et, surtout, en se soumettant à la dualité qu'elle crée elle-même, à l'image d'un peintre qui prend peur de ses peintures. De plus, la conscience est la totalité de ses pouvoirs (shakti), de même que le feu est l'ensemble de ses pouvoirs d'éclairer, de chauffer, de sécher, etc. Le Moi social n'existe pas, le reste non plus ("il n'y a rien d'autre") : tout apparaît dans la conscience, tout est la conscience apparaissant, comme des reflets dans un miroir. Sauf qu'ici ce ne sont pas des choses extérieures à la conscience qui apparaissent en elle, mais c'est elle qui se manifeste à elle-même, par elle-même, sous les formes du Moi social et du reste du monde. 

On trouve une affirmation semblable dans le Netra Tantra :

nāhamasmi na cānyo'sti dhyeyaṃ cātra na vidyate |

ānandapadasaṃlīnaṃ manaḥ samarasīgatam || III, 13 |

"Je ne suis pas, il n'y a rien d'autre,

et ici il n'existe rien à méditer/visualiser.

Le mental est résorbé dans le domaine de la félicité,

d'une saveur égale."

Ici, aucune référence à une extase sexuelle, à un Moi social qui se dissout dans les énergies incarnées par des femmes. Mais une négation égale du sujet et de l'objet. Ni moi, ni rien d'autre. Aucun point de référence, nul support. Et cette égalité de saveur (samarasa) est félicité. Le mot samarasa a quand même une connotation sexuelle, car il peut désigner le mélange des fluides (rasa) sexuels. La première ligne est importante, car on la retrouve dans de nombreux autres textes sanskrits, dont le Mrigendra Tantra, un tantra ancien, mais aussi divers manuels tantriques. Cette ligne apparaît aussi une dizaine de fois dans le Yoga selon Vasishtha, dans sa dernière partie. Là, l'idée est celle d'une négation de tout affirmation ou négation sur soi : je ne suis ni moi, ni un autre, ni existant, ni inexistant, etc. 

Mais, dans tous les cas, cette négation d'un Moi objectif est la contrepartie d'une affirmation du Moi comme conscience transcendante ou immanente, statique ou dynamique.

Amour sans manières



Les Hymnes à Dieu - śrīśrīśivastotrāvalī

par Utpaladeva


 na dhyāyato na japataḥ syādyasyāvidhipūrvakam |

evameva śivābhāsastaṃ namo bhaktiśālinam || I, 1 ||

"Qui ne visualisant pas, ne récitant pas,

qui serait sans avoir d'abord procédé à un rituel,

et à qui ainsi précisément Dieu se manifeste,

à cet être plein d'amour je rends hommage."

Kshemarâja, dans son Explication de ces Hymnes divins d'Utpaladeva, rend d'abord hommage à la Déesse, afin qu'elle écarte les obstacles à l'émerveillement que sont le langage conventionnel et les inhibitions sociales :

oṃ 

uddharatyandhatamasādviśvamānandavarṣiṇī | 

paripūrṇā jayatyekā devī ciccandracandrikā 

"Om...

Pluie de félicité, elle fait sortir l'univers 

des ténèbres de l'aveuglement,

débordante en plénitude, elle triomphe, unique,

Déesse claire de la lune de la conscience."

Kshemarâja expose ensuite ses motivations : il a été sollicité à l'extrême et de mille façons par de nombreux "êtres plein d'amour" (bhaktiśālibhiḥ). Il va donc expliquer en bref les hymnes composés par l'Auteur du Poème pour la Reconnaissance du Seigneur en soi (īśvarapratyabhijñā), Utpaladeva. Ce maître au nom vénérable fut le maître du maître de Kshemarâja dans l'étude de la philosophie de la Reconnaissance. Il avait reconnu directement le Maître des maîtres, Dieu, en son Soi, son essence intime. Afin de la faire réaliser aussi par autrui à qui il désirait accorder la grâce, il composa l'Hymne essentiel, l'Hymne de la gloire, l'Hymne de l'amour, qui forment des chapitres de ce recueil, et des versets indépendants. Râma et Âditya les ont rassemblé en divers chapitres, ainsi que Vishvâvarta, dit-on. Ces hymnes sont ainsi devenu célèbres. 

Voici l'explication du premier verset de ce premier chapitre : 

La fin dernière est de s'absorber dans le Seigneur suprême, la délectation d'embrasser la Fortune qu'est la délivrance. Pour indiquer ce but, Utpaladeva chante ce verset qui est une célébration des êtres d'amour (bhaktajana) envahis par leur essence qui n'est pas séparée du Seigneur suprême. A ces êtres Dieu se manifeste "ainsi précisément", c'est-à-dire sans recourir à un moyen relevant du domaine de l'illusion, Mâyâ. Pour eux, leur Soi, qui est Dieu, se déploie pleinement. Comment ? Simplement parce qu'ils sont envahis par l'amour, par la dévotion et plein de participation (bhakti). Il n'aspirent à rien de plus. Et donc, hommage soit rendu à ces êtres plein d'amour divin ; nous nous prosternons devant ces êtres plein de participation, plein d'unité avec le Seigneur divin, unité pleinement déployée en vertu du miracle (camatkāra) de l'amour (bhakti). Nous nous prosternons devant eux, c'est-à-dire que nous réalisons à notre tour l'unité avec Dieu. Voilà pourquoi nous leur rendons hommage. 

"Qui ne visualisant pas", etc. suggère une pratique, un chemin (krama) qui n'est pas de ce monde. En effet, partout nous voyons que la visualisation de la divinité et la récitation de son Mantra sont le principal du rite quotidien. Or, tout cela se déploie pour les êtres plein d'amour sans aucun moyen, sans méthode, puisque pour eux tout se manifeste clairement comme leur essence divine, félicité consciente ininterrompue, dotée de toutes les formes et sans forme aucune. Voilà pourquoi ils sont "sans avoir d'abord procédé à un rituel". Procéder à un rituel, c'est suivre une procédure qui présuppose une étude avec un maître, etc. Dès lors, toute procédure, toute pratique est "contractée" (saṃkucita), et donc ne peut servir de moyen à l'égard de notre Essence qui n'est pas "contractée". Et donc, pour ceux qui sont riches d'être possédés par l'Être et envahis par lui, le principal est de se consacrer à leur inspiration divine (pratibhā). Dieu le déclare dans le Tantra de la tradition originelle (srīpūrvaśāstra=Mâlinîvijayottaratantra) : "Ici, rien n'est prescrit"... "Pour qui ne se soucie de rien"... Dans le Chant du Bienheureux (gītāsvapi=Bhagavatgîtâ), de même, Dieu dit "Il s'absorbe en moi"...  

Visualisation et récitation sont, en substance, Lumière et Réalisation (prakāśa-vimarśa, Shiva-Shakti, choses et noms, rûpa-nâma), et donc cette expression enveloppe toutes les pratiques telles que l'adoration (pûjana). Utpaladeva les cite parce qu'elles sont les deux pratiques principales qui contiennent implicitement toutes les autres.

dimanche 3 janvier 2021

Liberté vraie


 āsurarṣijanādasminnasvatantre jagattraye |
svatantrāste svatantrasya ye tavaivā'nujīvinaḥ || 2 ||

En ce triple monde
où nul n'est libre,
depuis les dieux jusqu'aux hommes,
en passant par les poètes ,
seuls sont libres
ceux qui sont animés
par ta liberté.
Utpaladeva, Hymnes à Shiva, III, 2, Arfuyen

Les créatures ne sont pas libres (asvatantre) car, nous dit Kshemarâja, il sont soumis à création et destruction (sṛṣṭisaṃhāragocaratva). En revanche, le Créateur est libre. Et en nous absorbant entièrement, en nous laissant posséder complètement, par celui qui est notre vie et qui est notre Soi, nous aussi nous devenons absolument libres.

Moi, en tant qu'objet, je suis inerte, privé de conscience et et donc de toute liberté, car le pouvoir d'agir n'appartient, en propre, qu'à l'être conscient. Conscience et liberté sont strictement équivalentes. 
Donc, la moindre de mes actions, je l'accompli en étant le Créateur absolument libre. Quand je dis un mot, je replonge en mon essence souveraine. Le moindre geste, la moindre pensée, je ne peux les accomplir qu'en me laissant posséder par le seul véritable Agent. Mais d'ordinaire, je vis ces moments sans les vivres, dans une ombre de conscience. Les actes sont donc limités et limitants. Mais si je m'abandonne en pleine conscience et consentement, alors je participe de plus en plus profondément à cette liberté. Je réalise que tout ce qui est apparemment  inerte et déterminé est en réalité l'être absolu qui se manifeste ainsi librement. Et je prend part, au-delà de tout ce qui se peut dire ou penser, à cette unique parole silencieuse.
 
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