mercredi 3 mars 2021

Tapas


 

L'ardeur couve

dans l'immensité.

Œuf chaud 

dans la céleste fraîcheur,

arrimée au piquet 

d'un regard ouvert.

Ovale du champ de la vue

où sèment les étincelles 

du je-ne-sais-quoi,

avant les récoltes du vide.


a

Petites pattes



A l'ouverture des yeux du myste,

des galets bien ronds

roulent dans mes muscles 

plein d'abeilles abreuvées

aux clartés de l'aube.


Un jet vertical

me soulève, tel une langue

fraîche et puissante

qui s'en va goûter les promesses

du silence plein de printemps.


Elle pousse, l'herbe gonflée 

comme voile au grand large,

elle balance, la tige dorée

gorgée de sang fondu,

à l'éclat qui vous ouvre la face.


Elle chante, la moinette

réchappée des minables perruches,

des mouettes goulues et débiles ;

ses battements de plumes

soufflent les poussière de la ville.


Elle se ballotte, la fourmi solitaire,

ultime miracle de la vie des petits,

discrète disparition

au recoin des plastiques de la vanité,

sur les rebords des enfers virtuels

flibustés de leur grenelle.

Pattes inaudibles, elle danse après 

un final d'avoines,

avant l'hiver tropical.


Le chant de l'eau vivante.

mardi 2 mars 2021

Paléo-technique

Je lis parfois que "le Tantra/Yoga est vieux de 5000 ans". Mais je crois plutôt que la "technique pour atteindre le silence au-delà du mental", s'il doit y en avoir une, est aussi ancienne que l'humanité, voire plus ancienne. Je ne vois pas pourquoi les néandertaliens et les hominidés n'auraient pu y avoir accès.

Quoiqu'il en soit, c'est très, très ancien. Ces techniques sont simples : s'asseoir les yeux grands ouverts.

Un passage d'une Oupanishad relativement ancienne l'évoque en citant des versets anonymes :

tadabhyāsena prāṇāpānau saṃyamya tatra ślokā bhavanti ॥
vṛṣaṇāpānayormadhye pāṇī āsthāya saṃśrayet ।
saṃdaśya śanakairjihvāṃ yavamātre vinirgatām ॥ 18॥
māṣamātrāṃ tathā dṛṣṭiṃ śrotre sthāpya tathā bhuvi ।
śravaṇe nāsike gandhā yataḥ svaṃ na ca saṃśrayet ॥ 19॥
atha śaivapadaṃ yatra tadbrahma brahma tatparam ।
tadabhyāsena labhyeta pūrvajanmārjitātmanām ॥ 20॥
aṃbhūtairvāyusaṃśrāvairhṛdayaṃ tapa ucyate ।
ūrdhvaṃ prapadyate dehādbhittvā mūrdhānamavyayam ॥ 21॥
svadehasya tu mūrdhānaṃ ye prāpya paramāṃ gatim ।
bhūyaste na nivartante parāvaravido janāḥ ॥ 22॥

En substance, ils disent qu'il suffit d'écouter la respiration, et de poser l'attention sur le champ visuel. La conscience transcende alors le corps, s'élève au-dessus de la tête et l'on "connaît le suprême et l'inférieur". C'est la "destinée ultime".

Très simple. Et je crois que cela n'a pas existé seulement en Inde, mais aussi en Europe, comme le suggère ces statues :


Cyclades

Cyclades

Bibracte, France

Tombe gauloise


Samadhi, Gaule

 Personnage assis à Saint Marcel

Il y a, en France, pléthore de dieux assis et de défunts inhumés en position assise, datant de l'ère préchrétienne.



Roquepertuse

Roquepertuse ?

A Meillant dans le Berry

Bouray, France

Bouriège, France


Gundestrup

Etang sur Arroux

Chateauroux


Reims

Amiens

Comme on voit, il est faux de dire que "les Occidentaux ne savent pas s'asseoir en tailleur", etc. Tout cela n'est qu'ignorance crasse et racisme.

Mâlinîshlokavârttika 17-20 : Tout est dans l'Un



Shiva porte le croissant de Lune, d'où irradient la Lumière du Tantra, 

avec ses rayons innombrables : 


aniyantrita-sadbhāvād bhāva-abheda-eka-bhāginaḥ /

yat prāg jātaṃ mahā-jñānaṃ tad-raśmi-bhara-vaibhavam // 15

tataṃ tādṛk sva-māyīya-heya-upādeya-varjitam /

vitatī-bhāvanā-citra-raśmitā-mātra-bheditam // 16

abhimarśa-svabhāvaṃ tad dhṛdayaṃ parameśituḥ /

"La connaissance intégrale 

est d'abord engendrée

par l'essence absolument libre :

une, elle est une avec tout !

Elle est la puissance, 

source des rayons de la Lune.

Une fois en expansion, 

elle demeure ainsi :

affranchie de toute acceptation, 

de tout rejet,

lesquels sont engendrés 

par sa propre magie.

Cette connaissance intégrale

est révélée en devenant 

ses rayons de Lune,

rien d'autre.

Elle se diversifie 

à partir de la simple expansion

de ses rayons lunaires.

Telle est la connaissance intégrale, 

pensée sans mots (abhimarsha),

cœur du Maître ultime.

Abhinava Goupta, Mâlinîvârttika

__________________________

"Pensée sans mots" : je traduis ainsi abhimarsha, de la même famille que vimarsha "pensée, jugement", qui désigne la Shakti, la Déesse dans le Tantra non-duel. 

C'est une pensée intuitive, encore indifférenciée, comme une vision globale, comme la vision d'une cité depuis le sommet d'une colline, dit ailleurs Abhinava Goupta. Cette vision ressemble à l'Intellect (nous) platonicien, une vision globale de tout l'Être. Une pleine conscience, encore indifférenciée, mais pleine des différences à venir. 

Et ces différences sont le monde, le Tantra, les traditions et les expériences individuelles, tout à la fois. Et elles ne sont que l'expansion de cette Vision primordiale, comme une intuition non verbale qui s'articule peu à peu. 

Tel est le Yoga Intégral, source de tout. La Conscience et l'Être devient les mots et les choses, les noms et les formes. 

Mais pourtant, elle demeure une, sans rien rejeter, car elle englobe tout. "Une, elle est une avec tout". Telle est la non-dualité. L'unité pure ne perd rien dans la dualité pure, non parce que la dualité serait pure illusion, mais parce que la dualité est la venue au jour de l'unité, sa révélation (bhedita), l'offrande de son secret, de son essence réelle, de son être intime. Car il est dans la nature de la Conscience de créer, de même qu'il est dans la nature du miroir de refléter. Plus le miroir est pur, plus il reflète. 

Ainsi, tout rejet et toute acceptation - c'est-à-dire le samsâra, le mental - sont embrassés dans l'extase infinie qu'est le Vibration primordiale. 

Ainsi, le monde, le mental, le Tantra, ont-ils la même source. Ce sont différentes branches du même tronc. Cet enseignement porte donc à la fois sur le monde, le corps, le langage, et le développement des traditions tantriques.

Nous entrons là au cœur du Tantra.

lundi 1 mars 2021

Mâlinîvârttika 13-14 : Shiva et les tantras



ye 'harniśaṃ prakāśante sarvasya ca na gocare /

numo 'bhinavaguptāṃs tāñ śivacandrāṃśusaṃcayān // 13

"Nous rendons hommage jour et nuit

aux rayons de la Lune de Shiva

qui brillent, (mais) qui ne sont (pourtant) pas du domaine de tous,

(et qui) sont (donc à la fois) "toujours nouveaux" (abhinava) et "cachés" (gupta)."


jayanti jagadānandavipakṣakṣapaṇakṣamāḥ /

parameśamukhodbhūtajñānacandramarīcayaḥ // 14

(Premier verset de la Déesse-alphabet :)

"Les rayons de la Lune de la connaissance

émanent de la face du Seigneur suprême,

habiles à détruire les obstacles à cette félicité qu'est le monde :

gloire à eux !"

Abhinava Goupta, Mâlinîvârttikam

_________________________________

Le maître rend maintenant hommage à Dieu, afin que nous tous lui rendions hommage - afin que Dieu, la Conscience - se rende hommage, de sa forme contractée en sa forme épanouie. 

Rendre hommage, c'est 1) se faire humble, se reconnaître inférieur et 2) reconnaître la supériorité de ce devant quoi l'on s'incline. Nous avons, dans ces deux versets, ces deux aspects, puis que nous avons d'abord l'hommage (numah, l'humilité), puis la gloire (jayanti, la supériorité). Selon le Tantra, cet hommage consiste à immerger notre corps, nos sensations, notre pensée et jusqu'à notre inconscience, dans la Conscience "je suis je" (aham aham), la pleine conscience, la Conscience universelle.

Les "rayons de la Lune" sont tous les phénomènes. Mais ici, ce sont aussi les tantras, fragments du Tantra, de la connaissance divine primordiale, c'est-à-dire de la conscience parfaite que la Conscience a d'elle-même.

Ces tantras s'écoulent à travers cinq ou six "faces" qui sont différents aspects de l'Être (Shiva) ou de la Conscience (Shakti). Dieu et Déesse étant deux faces inséparables de la même pièce. Et je rappelle que, selon le Tantra, Shiva n'est pas la conscience immobile face à Shakti qui serait "l'énergie" en mouvement. Ceci est la doctrine du Sâmkhya, non celle du Tantra. 

Le but de cette Lumière des tantras est de détruire ce qui fait obstacle à la Lumière, à la reconnaissance que "le monde est félicité". Le monde n'est pas une illusion inexplicable, comme dans le Vedânta. Il est la félicité qui est la Conscience même, car tout est conscience. "L'obstacle", c'est le monde dans la mesure où il n'est pas encore reconnu pour ce qu'il est. La conscience se fait obstacle à elle-même. Elle s'égare dans ses propres pouvoirs. Mais, une fois reconnus, ces "pouvoirs" (le corps, le souffle, le mental, etc.) deviennent les "alliés" de la conscience, de l'éveil, ils redeviennent ses pouvoirs (shaktis), ses "rayons de Lune". Tout est conscience, expansion de conscience. 

Enfin, la Conscience est évidente, cette Lumière est évidente. Ce qui revient à dire que la conscience se connaît elle-même par elle-même. Elle n'a pas besoin du corps, du souffle ou du mental ou d'un instrument extérieur. Elle est "à elle-même sa propre preuve", car quand quelque chose "brille", fut-ce le sommeil profond, alors elle brille, car elle est la Lumière qui s'illustre en toute chose. De plus, rien ne peut lui faire obstacle, car si sa Lumière était occultée par une chose, cette chose ne pourrait alors "briller", apparaître. C'est le point essentiel, l'éveil fondamental. Et ainsi la Conscience irradie sans cesse "nouvelle" (abhinava), fraîche, jeune, neuve, sans âge, limpide, immaculée.

En même temps, elle est aussi "cachée" (gupta), elle n'est "pas du domaine de tous" (na sarvasya gocare), car elle est douée d'un pouvoir mystérieux nommé "attention" (apoha-shakti) qui lui permet d'oublier, de négliger, alors même qu'elle brille. Par exemple, je peux me concentrer sur un objet et faire comme si le reste n'existait pas. Eh bien, c'est là ce mystérieux pouvoir que l'on nomme aussi Mâyâ, Magie. Et comme on voit, ce pouvoir est omniprésent dans la vie quotidienne. Voilà pourquoi, même si la Conscience brille toujours, elle doit faire effort pour s'éveiller. La Conscience, en effet, n'est pas toute d'un bloc, car alors il n'y aurait certes rien à faire, mais rien n'existerait, il n'y aurait ni monde, ni rien. Or, il y a un monde, car la conscience n'est pas "statique" : elle a des pouvoirs, elle est pouvoir. Et l'un de ces pouvoirs est le pouvoir d'attention. Pour se réveiller, la Conscience individuelle (=contractée) doit donc faire attention, se retourner vers elle-même, plonger en sa source et ainsi s'ouvrir, entrer à nouveau en expansion, se mettre à l'unisson de la Conscience universelle dont elle n'est certes jamais réellement séparée.

La suite du texte est largement une explication de ce premier verset du Tantra de la Déesse-alphabet.

iti shivam


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