lundi 19 décembre 2022

Où est la conscience ?


 

Comme tout le monde, j'ai tendance à réduire la conscience à la vie. Est doué de conscience ce qui est animé. "Tout est conscience", mais seuls les êtres doués de conscience ont une vie interne, capable d'évoluer en une vie intérieure. 

Or, la chose n'est peut-être pas aussi certaine. 

On dit que la transmigration, le cycle des réincarnations, ne concerne que ces êtres bien vivants, ceux du règne animal : les dieux, les démons, les humains et les autres animaux. Cela semble très ouvert. Mais certains enseignements nous invitent à élargir encore davantage.

Parmi ces esprits larges, il y a le Yoga selon Vasishta, dont j'ai traduit une version abrégée. Dans ces Mille et une nuits de la non-dualité, toute chose peut cacher un être doué de conscience. Non seulement les animaux, mais encore les plantes, et même les pierres, les montagnes et l'espace. Le vide est peuplé, il n'est pas vide. Y habitent des "monades" (anu) qui sont des êtres doués de conscience. Nous ne les voyons pas, ils ne nous voient pas. Mais ils vivent, ils sont des individus soumis à l'aveuglement dualiste. Ils peuvent donc atteindre la délivrance, l'éveil.

Certes, leur expérience est rudimentaire, comparée à la notre. Mais cela suffit, et d'autres êtres sont plus complexes que nous, sur d'autres mondes, dans d'autres dimensions. Ainsi, selon Vasishta, les étoiles sont des individus, avec leur histoire et leur personnalité. Il est possible de se réincarner en un soleil. Et il est possible d'atteindre l'éveil spirituel en tant que soleil. Il existe d'ailleurs des récits d'étoiles qui s'éveillent. 

Inversement, des dieux créateurs de mondes entiers peuvent rester soumis à l'aveuglement de l'ego, de l'imagination, de l'illusion d'une réalité, à commencer par la réalité du monde qu'il créent, et dans lequel les êtres qu'ils rêvent, rêvent à leur tour d'autres mondes, dans lesquels d'autres êtres rêvent aussi, et ainsi de suite, à l'infini... 

Vasishta le dit explicitement : il y a des éveillés parmi les insectes et il y a des imbéciles parmi les dieux. La clé a deux facettes : l'audace et l'esprit critique. Peu importe le statut et le rang, seul compte la capacité à interroger les évidences. Ce yoga de la connaissance est lui-même très audacieux, n'hésitant pas à détrôner les dieux de l'Inde.

Il raconte même l'histoire d'un virus, celui du choléra, qui atteint l'éveil. Un virus, un être a mi-chemin entre l'inerte et le vivant. Ainsi, nous baignons littéralement dans des océans d'âmes qui contiennent, chacune, d'autres océans d'âmes, à l'infini. Notre monde est lui-même le rêve d'un individu, qui lui-même est rêvé par un autre, sans fin.

La beauté de cette vision est que tout est possible. Si tout est conscience, il n'y a pas de loi absolu, pas de principe, rien de donné "avant" la conscience. Donc tout est possible. La conscience est partout. Elle peut s'individualiser, s'incarner, partout. 

Cette vision est vertigineuse, n'est-il pas ? 

lundi 5 décembre 2022

L'éveil par le souffle


"La conscience se transforme d'abord en souffle" dit la tradition.

La conscience est notre vraie nature, la plus évidente et la plus mystérieuse. 

Elle n'est pas statique, mais en mouvement, mouvement du temps, du changement, de l'impermanence.

Selon le Tantra, c'est elle qui habite dans la bouche et anime la respiration. La respiration est la base du temps et de toutes choses. L'attention au souffle est la pratique fondamentale, l'adoration naturelle de la déesse-vie.

Un tantra dit qu'elle est "à la pointe du nez" et "dans le cœur" dans l'expir et dans l'inspir. Elle va et vient entre les deux. Avec l'inspir, elle manifeste le monde, avec l'expire, elle le résorbe. 

Et si l'attention se pose sur les intervalles à la fin de l'expir, "elle dévore" inspir et expir. La respiration se calme, le mouvement devient plus subtil, la conscience "dévore le temps". Le souffle vertical s'active, la Kundalinî d'éveille. "En un instant", elle s'élance dans l'espace. L'énergie contractée rejoint l'espace de la présence originelle. 

Elle est la puissance du désir, de l'élan de vie qui devient ensuite perception, pensée et activité. 

jeudi 24 novembre 2022

Morts et renaissances de l'idéalisme

 L'idéalisme, c'est la théorie selon laquelle "tout est conscience". Avec des variantes mais, en gros, c'est cela. Attention, il ne s'agit du tout pas de l'idéalisme au sens moral !


Il y a eu plusieurs femmes pour défendre le point de vue idéaliste. L'une d'elles est Anne Conway, anglaise elle aussi, mais au XVIIIè siècle.

Il existe plusieurs théories idéalistes en Inde comme en Europe.

Voici une vidéo qui, en anglais (mais avec des sous-titres à activer), explique très clairement l'élan idéaliste qui a animé l'Angleterre des années 1880 à 1920. C'est passionnant car on constate que, toujours et partout, le même scénario se répète : un élan idéaliste, "tout est conscience", contre lequel s'oppose puissamment un courant réductionniste "il n'y a que les pensées et les perceptions, aucune conscience en plus". 

Ceci est tout à fait fascinant, car ceci se retrouve en Inde : l'idéalisme brahmanique contre le réductionnisme bouddhiste de Dharmakîrti et ses disciples. Puis la Reconnaissance (pratyabhijnâ), la philosophie indienne idéaliste la plus aboutie.

En Occident, on a de même l'idéalisme platonicien face au nominalisme, puis l'idéalisme anglais face à logicisme de Russel et de Wittgenstein, ce dernier étant proche d'un certain esprit zen.

Ces parallélismes confirment qu'il existe des réponses universelles face à des questions universelles.  

jeudi 17 novembre 2022

Au-delà de la conscience ? Le cas du bouddhisme "pragmatique"

 Dans le modèle bouddhiste des neuf états de méditation (dhyâna) sont mentionnés quatre états "non matériels" (arûpa), dont un état dit de "conscience infinie", situé entre "l'espace infini" et "le Rien", ākiṃcanya-āyatana, litt. "le rien comme support".

un bouddha grec

Il est intéressant de relever les descriptions et interprétations proposées par les adeptes contemporains, surtout dans la branche dite "pragmatique". Car cela renvoie au plus profond de nos vies intimes.

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Ainsi, Daniel Ingram décrit le passage de l'espace à la conscience par la réalisation "que l'on est conscient" de cet espace sans limites. Selon lui, cet état est celui que les ignorants prennent, à tord, pour un "Soi", un "Tao", un "Fond", un "Témoin permanent", "une Conscience éternelle", etc. C'est un piège, une illusion. 

Si l'on croit cela, en effet, il faut alors "s'alarmer", allumer les lumières d'alerte, "laisser la terre trembler sous nos pieds" pour nous sortir de ce piège, etc. 

Pourquoi ? Quels sont ses arguments ? Il n'en donne pas. 

Ensuite, on passe au "Rien". Comment ? On ne sait pas trop. Pourquoi ? A cause d'un désenchantement. Mais on n'en saura pas plus, malgré les centaines de pages de cet auteur prolixe. 

Qui a conscience de ce "Rien" ? Personne. Circulez. Mais c'est bien une expérience !?! Qui fait cette expérience ? Comme souvent dans le bouddhisme ancien, l'absence de réponse est censée tenir lieu de réponse, en sous-entendant que ce silence est profond. Circulez. Mais cela ne répond pas aux questions légitimes posées plus haut. Circulez, on vous dit !

Ingram ajoute que, dans l'état de Rien, il y a "des sensations qui suggèrent le Rien". Il y a donc "sensation" ! Mais il n'y a pourtant aucune "conscience" ? Cela a-t-il un sens ?

Maintenant, voici la question la plus importante :

Si l'état de conscience infinie est une illusion, QUI est victime de cette illusion ?

Pas de réponse.

Et ce n'est pas fini !

Après le Rien, vient l'état de "ni perception, ni non-perception". 

Et ça n'est pas fini !

Après cela, vient l'état de cessation des perceptions.

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Si ces états sont des états de dissolution progressive des phénomènes dans la conscience (en Dieu, dans le Tao, etc.), alors tout cela fait sens.

Malheureusement, le bouddhisme (ancien) ne donne pas ce simple fil d'Ariane. Du coup, on se retrouve avec une pléthore d'interprétations contradictoires.

 Ainsi, comme il manque ce fil d'Ariane, certains en ajoutent un : la "sensation de plaisir" (c'est ainsi qu'ils interprètent le sanskrit prîti, le pâlî pîti). Mais, comme cette mystérieuse "sensation de plaisir" ressemble au Soi tantrique, aux expériences de Kundalinî et autres symptômes pas très bouddhiques, ils ne sont pas à l'aise avec ce fil, pourtant indispensable, même à leurs yeux. On les sent gênés. 

Et pour cause : cette "sensation de plaisir" est le Je suis, la vibration qui est le cœur de la conscience, c'est-à-dire de toute expérience, de toute sensation. Mais le Bouddhiste ne peut suivre ce fil jusqu'au bout sans craindre de perdre son identité bouddhiste. N'est-ce pas ironique ?

Du coup, nombre de ces adeptes sont adeptes, en plus du bouddhisme, d'autres idées, enseignements ou traditions. 

Pour ne citer que les plus connus actuellement :

Daniel Ingram est un "éveillé" (arhat), mais il est aussi fan d'Aleister Crowley et de sa "magie du chaos". Et aussi de la guitare électrique. 

Shinzen Young trouve un secours dans la bhakti, il est fasciné par shaktipâta et par la mystique chrétienne.

Feu John Yates affirme que le dzogchen et le chamanisme sont bien plus puissants que les neuf états de méditation.

Catherine Shaila cite Papaji (Poonja) comme son maître.

Sam Harris cite Papaji et des maîtres tibétains.

Leigh Brasington est plus sobre, et plus ouvertement matérialiste. Mais il admet que la "sensation de plaisir", plus sensible dans "le cœur" selon lui, est indispensable. 

Tous ces enseignants sont globalement "à gauche" et plutôt matérialistes, rationalistes, progressistes, naturalistes ou scientistes. Ils ne sont pas très à l'aise avec l'idée d'une transcendance ou même, simplement, d'un élément affectif, personnel, qui aurait du sens et qui ne serait pas simplement du domaine des faits objectifs. Mais ils n'arrivent pas à se débarrasser de la "sensation de plaisir", souvent basée sur le souffle ou une mystérieuse sensation "dans le cœur".

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Qu'est-ce que j'en dis ?

J'en dis que cette "sensation de plaisir" est plus qu'un simple adjuvant. Il y a là quelque chose de vrai, un signe de quelque chose de plus profond, dont nul ne saurait se passer dans sa vie intérieure, quelques soient par ailleurs ses opinions. 

Pour autant, ce "bouddhisme ancien" porte lui aussi un message important : il est vital de mourir, intérieurement, c'est-à-dire de lâcher prise, de se laisser aller vers le vide, vers l'espace, vers le silence. Mais sans la "sensation de plaisir", sans vibration, sans l'acte pur "je suis", ce vide sera une impasse. Il ne sera pas le vide béni qui permet d'être rempli par... autre chose.

C'est du moins mon expérience et celles de bien d'autres personnes qui m'inspirent. Et c'est celle aussi de ces enseignants de méditation, même si cela ne colle pas avec leurs opinions.

mercredi 16 novembre 2022

Tantra et démocratie ?

Selon l'index publié par The Economist, la démocratie ne cesse de reculer dans le monde depuis 2014.

le vocabulaire sanskrit autour de la démocratie

Le philosophe Alexandre Douguine, inspiré par des traditionnalistes comme Heidegger, René Guénon et Julius Evola, appelle à détruire l'humanité par l'arme nucléaire afin de l'"exorciser" de son libéralisme satanique.

Après Platon et tant d'autres, Tolkien lui-même, récemment "purifié" par un wokisme outrancier dans la série Les Anneaux de pouvoir, ne disait-il pas : « Je ne suis pas "un démocrate", simplement parce que "l'humilité" et l'égalité sont des principes spirituels corrompus par la tentative de les mécaniser et de les formaliser, en conséquence de quoi nous n'obtenons pas la petitesse et l'humilité universelle, mais la grandeur universelle et la fierté, avant qu'un certain orque ne se procure un anneau de pouvoir - et alors nous obtenons l'esclavage" (Lettres)?

Que dit le Tantra sur le démocratie ?

A première vue, le Tantra a émergé dans un contexte monarchique. Et de fait, le Tantra (bouddhiste, shaiva ou autre) s'adresse à des rois, jamais au peuple. Il y a maints rituels d'intronisation et de protection des "rois" du féodalisme indien médiéval, mais guère d'allusion à une société civile, à des libertés ou à des principes d'égale dignité.

Cependant, il en va autrement dans le Tantra non-dualiste, ésotérique, shâkta, centré sur le féminin. Je pense plus précisément à la tradition Kaula, avec ses branches incroyablement fécondes.

Il y a dans la tradition Kaula quelques graines de démocratie :

- la valorisation du féminin. Une femme peut atteindre l'éveil plus facilement et rapidement qu'un homme.

- l'existence de maîtres et d'adeptes dans toutes les catégories sociales.

- l'accent mis sur la fluidité du genre. La déesse est appelée Dieu (prabhu au masculin, parfois), elle est "transgenre" (napumsakâ).

- chaque individu contient tous les pouvoirs car "tout est dans tout", sarvamsarvâtmakam.

- la liberté, l'indépendance, base de la souveraineté individuelle et nationale.

- l'idée de "non-hiérarchie", anuttara. Il y a des hiérarchies, mais chaque niveau est directement relié à la source. Voilà d'ailleurs pourquoi la voie spirituelle peut-être graduelle et directe à la fois.

- en sanskrit contemporain, "démocratie" se dit loka-tantra "qui dépend du peuple", ou jana-tantra, le Tantra du peuple.

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Pour chacun de ces points, il existe des références précises.

L'étude du Tantra peut donc participer à une réflexion sur la démocratie et sur les règles d'une société libérale. Contrairement à ce que disent certains, le Tantra, du moins shâkta-kaula, est loin d'être incompatible avec le libéralisme.

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