jeudi 10 mars 2011

Art of Dhrupad

Vous n'entendez rien à ces traductions dont je vous inonde ?
Alors écoutez :


mercredi 9 mars 2011

Le fin mot de l'histoire

L'univers "extérieur" apparaît objectivement et à la manière d'un voile[1],

Sur le mode du "cela".

On ne peut considérer ni qu'il est absolument réel[2],

Ni qu'il est absolument irréel[3]. 7

Voilà pourquoi il possède une réalité imaginaire.

Il est manifesté par l'intellect discursif[4].

C'est là seulement, au niveau de la dualité,

Que l'exclusion[5] devient possible

Par conceptualisation d'une pluralité. 8


Cette manifestation du "je" dans un (objet) limité[6]

Comme le corps, l'intellect, la sensation interne ou le vide

N'est elle aussi qu'un pur concept, comme (n'importe quel) objet[7],

Car (elle se pose comme) différente de tout ce qui est différencié d'elle. 9


Les adeptes accomplis s'accordent à considérer que

Tout ce qui est du domaine de la parole[8]

Est apparence (de la conscience)[9].

D'autres partisans de l'apparence

Présument que l'ignorance

Est la cause de cette (apparence)[10]. 10


En revanche, ceux qui voient la liberté (de la conscience)

Pensent que la cause de l'apparence

Est la liberté absolue du Grand Seigneur,

Liberté qui consiste en la totalité des pouvoirs. 11


Les maîtres ont conçus cette réalité ou cette irréalité

De l'ensemble de la manifestation

Pour éveiller les disciples.

Mais en vérité ultime,

Il n'y a aucune différence. 12


Le langage ordinaire qui

S'exprime sur le mode du "cela"

Est dualité. (Mais) il est réel,

Car l'univers apparaît[11].

Quand tout est à la fois dualité et non dualité,

L'univers est aussi réel,

A la manière de notre corps[12]. 13


Ce dernier commerce est pur[13],

Car l'objectivité (y apparaît, mais) comme recouverte par la subjectivité.

Au plan de la parfaite non dualité, tout est toujours parfait, réel,

Ce que signifie l'expression "je". 14


Mais en réalité tout est la réalité ultime,

La vérité finale - tout est Śiva,

Tout est parfait.

Fort de sa liberté,

Il est le germe de la manifestation du cours des choses[14],

Réel ou non. 15


Il est au-delà de la parole et de l'intellect,

Libre de tout contact avec le langage conventionnel[15],

Il ne peut être réalisé que par soi, comme étant soi,

Ce Soi insurpassable[16], extraordinaire[17]. 15


Car voici le fin mot de l'histoire[18] :

Je suis Śiva par nature[19],

Libre et parfaite conscience.

Mais les autres - les bestiaux -

Ne l'entendent pas ainsi. 16


Balajinnātha Paṇḍita, Le Miroir de la liberté (Svātantrya-darpaṇaḥ), Munshiram Manoharlal, Delhi, 1993



[1] saṃvṛtyā : "par enveloppement". Terme typiquement bouddhiste pour désigner les apparences par opposition à la réalité, en tant que ces apparences cachent la réalité. Mais l'auteur, dans sa glose en anglais, interprète le terme autrement : pour lui, saṃvṛti désigne l'imagination, "activité d'enveloppement".

[2] On ne peut considérer que l'univers est absolument réel, car sa réalité dépend de la conscience. Il est réel seulement comme conscience se manifestant à elle-même.

[3] On ne peut considérer que l'univers est absolument irréel, car il se manifeste. Et rien de ce qui se manifeste ne peut est nié absolument. La manifestation est une illusion, si et seulement si, on la considère en oubliant la conscience.

[4] vikalpa-buddhi : l'intellect qui conceptualise. Il faut préciser qu'ici comme ailleurs, le mot vikalpa ne désigne pas la conceptualisation au sens philosophique, et encore moins hégélien. Ce n'est pas une activité de synthèse qui fait progresser l'esprit vers le Vrai ; il s'agit plutôt d'une activité de construction qui produit aussi bien des concepts - des idées générales des choses - que des représentations imaginaires. Le vikalpa n'est pas nécessairement abstrait. Il peut consister en un individu. D'ailleurs le vers suivant va préciser que l'individu est une construction conceptuelle. Il est une construction à partir d'apparences disparates. Enfin, il faut informer nos lecteurs habitués à d'autres systèmes non dualistes que le vikalpa n'est pas le fait de l'ego. L'ego (le moi construit) est un vikalpa. Il ne construit pas de vikalpas. Seule la conscience peut conceptualiser, car conceptualiser est une action, or seule la conscience est capable d'agir. DOnc, dire, comme le fait l'A., que l'univers est manifesté par l'intellect n'est pas le dernier mot de la Pratyabhijñā sur la question. Seule la conscience manifeste les vikalpas, en se manifestant ainsi, parce qu'elle joue à ce jeu, gratuitement. Bien entendu, la plupart des vikalpas sont construits par la conscience s'identifiant à ce moi factice. Mais selon Abhinavagupta, les vikalpas qui surviennent spontanément -même s'ils sont des souvenirs - tels les songes éveillés, les pensées obsédantes, etc. - sont des productions directes de la conscience, du Soi, du Seigneur. Quand "ça" pense, c'est Dieu qui pense... Enfin, il faut noter que vikalpa a aussi le sens de "doute", "alternative", voire "dilemme".

[5] apoha : autre terme bouddhiste emprunté au système de Dharmakīrti. Il désigne l'acte d'exclusion de non-x qui permet, du même coup, de poser x. Ceci sert à expliquer comment l'on peut former des concept des choses, sans que jamais ces concepts entrent en contact avec les choses (réelles !). Car, selon Dharmakīrti, la connaissance par concept n'a aucun rapport avec le réel.

[6] En fait, il ne s'agit pas d'une manifestation "dans", mais plutôt d'une identification (abhimāna) au corps, etc.

[7] Ce corps est un concept construit comme le vase. L'un comme l'autre se posent par exclusion de ce qui n'est pas eux (anya-apohanāt), par différenciation (bhedāt).

[8] Tout ce qui est objet du commerce mondain et de la parole conventionnelle (vyavahṛti).

[9] Libre manifestation de la conscience.

[10] Dans ce cas, toute apparence est trompeuse. Alors que pour la Pratyabhijñā, la seule apparence trompeuse est celle qui est prise pour la manifestation d'un objet indépendant de la conscience. Toute apparence n'est donc pas trompeuse. Ceux qui présument (prakalpante) que l'apparence est toujours une illusion sont les partisans du Vedānta et les Bouddhistes, selon l'A.

[11] Ce qui se manifeste ne peut être totalement irréel, comme "le fils d'une femme stérile". De plus, les concepts ont une utilité pratique. Ils sont utiles et même indispensables au commerce humain.

[12] La manifestation est comme un corps universel. Il n'est pas notre essence, même s'il n'est pas non plus une sorte de fantôme venu d'on ne sait où (comme le prétendent les partisans du Vedānta).

[13] Il y a donc trois façon de parler, de considérer les phénomènes : la manière dualiste où l'on voie seulement l'objet en oubliant qu'il est la conscience se manifestant ; la manière à la fois dualiste et non dualiste, dans laquelle on ressaisit l'objet sur fond de conscience de soi, de subjectivité. On considère l'objet tel qu'il est, mais aussi comme une forme de prise de conscience de soi. C'est une situation paradoxale, faite à la fois de dualité et de non dualité. Cet état est celui du "délivré dès cette vie", celui qui a reconnu sa vraie nature de libre conscience. Et, enfin, la manière non dualiste. Mais attention, cette vision n'exclut pas la dualité. Elle n'est que le degré le plus intense de la manière précédente. L'univers est entièrement digéré dans un "je suis je" parfaitement symétrique.

[14] Encore une fois, il s'agit du terme vyavahāra, terme plurivoque qui désigne le langage, les échanges, la communication et, par extension, la vie mondaine, ordinaire.

[15] Encore vyavahāra !

[16] Rien ne peut exister indépendamment de lui, pas même "rien".

[17] kimapi : ce "quelqu'un" anonyme, cet être inconcevable.

[18] paramārtha : la vérité ultime, la fin dernière, le fond de la chose.

[19] Je le suis par nature (svabhāvāt), mais j'en prends conscience par grâce (anugrahāt).

samedi 5 mars 2011

La lettre de l'esprit

Excellente étude et traductions d'œuvres de Zongmi


Le zen est souvent présenté en Occident comme une voie "en dehors des textes". Les maîtres zen apparaissent comme des excentriques anti-intellectuels. Pourtant, ce point de vue largement propagé par les japonais de l'école Soto ne reflète qu'une partie de l'héritage du zen. Il y a eu des maîtres zen érudits. Ainsi Guifeng Zongmi, auteur de vastes commentaires sur les soutras comme l'Avataṃsaka ou l'Eveil parfait. Son amour des lettres ne l'a pas empêché de pratiquer l'assise zen jusqu'à la fin de ses jours. Les reflets ne cachent pas la transparence du miroir. La transparence du miroir n'efface pas les reflets. Pour l'avoir compris, Zongmi est marginalisé.

Il n'est pas le seul cas. Advayavajra fût un maître érudit et un grand yogin. Marginalisé aussi.

Abhinavagupta développa de conserve une recherche intellectuellement très exigeante avec une pratique mystique des plus profondes. Célèbre, sans doute. Mais qui le lit ?

Longchenpa fût un "docteur abyssal" et un yogin du simple laisser-être. Son dzogchen reste largement ignoré. Simplicité absolue de la contemplation. Richesse inépuisable de la composition. Non pas Docteur Jekyll et Mister Hyde, mais vacuité et forme, forme qui n'est autre que la vacuité. Plus la compréhension de la vacuité de la forme est profonde, plus la forme s'épanche à profusion. "Vérité de surface pure" (shuddha-samvriti, dixit Maitripa).

Et Maître Eckhart. Et Ibn Arabî.

La tentation de jeter tout ce qui fait plus de deux lignes à la poubelle est grande dans la spiritualité contemporaine, obnubilée par l'esprit du "plug-and-play". Que cela est fort dommage !

PS : Le Soutra de l'Eveil parfait est accessible en français, dans cette excellente collection.


Pièce de guqin, instrument par excellence des lettrés de la Chine du Chan :


vendredi 4 mars 2011

Où que l'esprit aille...

Où que l'esprit aille...

Les idées évoluent, prospèrent ou bien meurent, comme les espèces. Observer les transformations d'un morceau de texte, d'une bonne locution, est une bonne manière d'en prendre conscience. Le vers mentionné dans un précédent billet a toute une histoire. Voici d'abord ce vers tel qu'il est mentionné dans Les principes (de chaque système philosophique) : une guirlande de joyaux (Tattvaratnāvalī) attribuée au grand érudit et "renonçant" (avadhûta) Advayavajra :


Où que l'esprit aille,

On doit le fixer à cet objet.

(Même) agité, où pourrait-il aller ?

Car tout, absolument tout, est cela !


Advayavajra attribue cette méthode de méditation à la branche Sākāravādin du Yogācāra. C'est "une méditation qui consiste à percevoir directement la non dualité de la multiplicité réelle (des phénomènes, sac-citra), une fois débarrassé de tous les concepts".

Le même vers est cité par Vīryaśrīmitra dans son commentaire au poème d'un des principaux disciples d'Advayavajra (Śūnyasamādhi : "Contemplation vide"), La Parfaite réalisation de la connaissance du réel (Tattvajñānasaṃsiddhi). Après avoir cité le même vers qu'Advayavajra, Vīryaśrīmitra ajoute cette autre stance :


Quel que soit le phénomène

Auquel l'esprit des hommes s'attache,

Ils s'identifient à lui,

Comme un joyau qui (revêt) toutes les formes.


Le premier de ces deux versets se retrouve dans le célèbre recueil śivaïte de méthodes d'éveil, le Vijñāna-bhairava-tantra, "instructions secrètes de Śiva" (śivopaniṣat) selon Abhinavagupta. Et dans le Vijñāna-bhairava (116) également :


Où que l'esprit aille,

A l'extérieur ou bien à l'intérieur, ma belle,

C'est là que s'actualise l'état ultime,

Car (il) imbibe tout.


Dans le Tantrāloka d'Abhinavagupta, on lit ceci :


Où que l'esprit aille,

C'est là qu'on doit le fixer.

(Même) agité, où cela te mènera-t-il,

Puisque tout est Śiva ?


Et dans la Tejobindu Upaniṣad (vers 35), un extrait d'un tantra perdu, ceci :


Où que l'esprit aille,

On y contemplera l'absolu.


Et dans la Prāṇatoṣiṇī, une compilation tantrique tardive (bengalie ?), ceci :


Quand l'identification au corps a disparue,

Quand on a l'expérience du Soi suprême,

Où que l'esprit aille,

C'est là que se trouvent les samādhis.


Et dans le Rudrayāmala Tantra (II, 45, 41a), ceci :


Où que l'esprit aille,

On deviendra identique à cela au même instant.


Et dans le Lakṣmī Tantra (43, 30b-31a), ceci :


Où que l'esprit aille,

C'est là qu'on doit méditer Lakṣmī.

(Même) agité, comment pourrait-il aller (ailleurs),

Puisque tout est cela ?


Pour en revenir au vers cité par Advayavajra et Vīryaśrīmitra, il se trouve aussi dans le Svacchanda Tantra, l'un des tantras les plus importants historiquement (IV, 313), avec Śiva eu lieu de "cela" (tat) :


Où que l'esprit aille,

C'est cet objet que l'on doit méditer.

(Même) agité, où pourrait-il aller,

Puisque tout est Śiva ?


Et je vous épargne les citations dans les commentaires...

Ah, et puis tant que j'y suis, le second vers cité par Vīryaśrīmitra a aussi des petits cousins. Par exemple, dans le commentaire de Kṣemarāja au Netra Tantra (III, 25) :


Quelle que soit la forme que l'adepte

Médite sans interruption,

Il s'identifiera à elle :

Le Seigneur est comme un joyau qui exauce les souhaits.


Mais il a aussi de purs jumeaux, comme dans le Parameśvarī Tantra (p. 40a)...

Bref, un bon vers est comme un gène avantageux : on finit par le retrouver dans différentes espèces.

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