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dimanche 13 décembre 2020

"Je ne trouve plus de moi..."

 

"L’âme paisible et également souple à toutes les impulsions les plus délicates de la grâce, est comme un globe sur un plan qui n’a plus de situation propre et naturelle. Il va également en tous sens, et la plus insensible impulsion suffit pour le mouvoir. En cet état, une âme n’a plus qu’un seul amour et elle ne sait plus qu’aimer. L’amour est sa vie, il est comme son être et comme sa substance, parce qu’il est le seul principe de toutes ses affections. Comme cette âme ne se donne aucun mouvement empressé, elle ne fait plus de contretemps dans la main de Dieu qui la pousse : ainsi elle ne sent plus qu’un seul mouvement, savoir celui qui lui est imprimé de même qu’une personne poussée par une autre ne sent plus que cette impulsion, quand elle ne la déconcerte point par une agitation à contretemps. Alors l’âme dit avec simplicité après saint Paul : Je vis, mais ce n’ai pas moi, c’est Jésus-Christ qui vit en moi. Jésus-Christ se manifeste dans sa chair mortelle , comme l’apôtre veut qu’il se manifeste en nous tous. Alors l’image de Dieu, obscurcie et presque effacée en nous par le péché, s’y retrace plus parfaitement et renouvelle une ressemblance qu’on a nommée transformation. Alors si cette âme parle d’elle par simple conscience, elle dit comme sainte Catherine de Gênes : Je ne trouve plus de moi; il n’y a plus d’autre moi que Dieu."

Fénelon, Explication des maximes des saints, 1697


samedi 12 décembre 2020

Comme des dessins tracés sur l'eau



Se faire égal comme le miroir, fluide comme l'eau, comme...

 "… une eau tranquille devient comme la glace pure d’un miroir. Elle reçoit sans altération toutes les images des divers objets, et elle n’en garde aucune. L’âme pure et paisible est de même. Dieu y imprime son image et celle de tous les objets qu’il veut y imprimer. Tout s’imprime, tout s’efface. Cette âme n’a aucune forme propre, et elle a également toutes celles que la grâce lui donne. Il ne lui reste rien, et tout s’efface comme dans l’eau dès que Dieu veut faire des impressions nouvelles. Il n’y a que le pur amour qui donne cette paix et cette docilité parfaite. Cet état passif n’est point une contemplation toujours actuelle. La contemplation qui ne dure que des temps bornés fait seulement partie de cet état habituel. L’amour désintéressé ne doit pas être moins désintéressé, ni par conséquent moins paisible dans les actes distincts des vertus que dans les actes indistincts de la pure contemplation."

Fénelon, Explication des maximes des saints

dimanche 29 octobre 2017

Infiniment infini

Saint-Sulpice n'est pas seulement le nom d'une église parisienne
à l'esthétique un peu lourde.
C'est aussi le nom d'une organisation catholique fondée par Jean-Jacques Olier
au XVIIe siècle.
Il fut animé par une vie intérieure intense,
manifestée notamment dans une écriture abondante.



Voici un passage, publié il y a quelques années, où 
Olier propose une méditation sur les attributs divins en nous,
une pratique intermédiaire entre la méditation mentale
et la contemplation silencieuse :

L'éternité est une infinité de Dieu ;
l'immensité en est une autre.
La connaissance et l'amour en sont d'autres.
Tout est infini en Dieu,
et Dieu de la sorte est infiniment infini,
parce que Dieu a en lui des qualités et des perfections
qui sont infinies en nombre (et plus que les grains de sable de la mer),
quoique pourtant nous n'en voyions qu'un certain nombre
qui se compte par les théologiens.
Dieu a donc en lui des perfections et qualités divines et adorables
qui sont infinies en nombre, et, outre cela,
chacune de ses perfections est infinie.
C'est tout de même que s'il y avait un soleil infini,
dont les rayons fussent infinis en nombre,
et chacun par-dessus serait infini en soi ;
dans toute manière ce soleil serait infiniment infini en soi,
et serait comme incompréhensible.
De même en est-il de Dieu, il est infini en lui-même.
Il a en lui des perfections infinies en nombre,
et chaque perfection est infinie en elle-même,
et elle infiniment infinie,
et ainsi il est incompréhensible à la pensée de tous les hommes.

(L'âme cristal, pp. 143-144)

Difficile de ne pas faire le rapprochement avec la théorie du "tout est en tout"
(sarvam sarvamayam) que l'on trouve en Inde.
Une différence est que le bouddhisme applique ces mêmes
raisonnements au monde et à toutes choses,
comme dans les passages célèbres et vertigineux du Soûtra de Vimalakîrti
et à la fin de la quête de Soudhâna, dans le Ganda Vyoûha Soûtra. D'ailleurs, c'est là un trait général du bouddhisme : au lieu d'appliquer les raisonnements transcendants à l'absolu seul, il les applique également aux phénomènes. Et inversement. Alors que le Védânta dit que le monde n'est "ni être, ni non-être", mais que l'absolu est "être", le bouddhisme affirme que l'absolu est, lui-aussi - quoique dans
des sens un peu différent - "ni être, ni non-être". Le Yoga selon Vasishta, fortement inspiré par le bouddhisme, bien qu'il ne soit pas bouddhiste, adopte cette même rhétorique, qui présente
l'avantage de faciliter la compréhension de la non-dualité de l'absolu et des phénomène - puisque qu'on leur applique le même langage.

lundi 18 septembre 2017

"Alors le coeur s'élargit..."

S'abandonner soi-même est simple. 
Du point de vue de l'ego, c'est impossible.



Mais de fait, "il y a peu à faire", 
dit Fénelon, qui n'est décidément pas cet homme
de lettres un peu fade que la culture bien-pensante
nous racole :

"Quand on est ainsi prêt à tout, c’est dans le fond de l’abîme que l’on commence à prendre pied[104] ; on est aussi tranquille sur le passé que sur l’avenir. On suppose de soi tout le pis qu’on en peut supposer; mais on se jette aveuglément dans les bras de Dieu ; on s’oublie, on se perd ; et c’est la plus parfaite pénitence que cet oubli de soi-même, car toute la conversion ne consiste qu’à se renoncer pour s’occuper de Dieu. Cet oubli est le martyre de l’amour-propre ; on aimerait cent fois mieux se contredire, se condamner, se tourmenter le corps et l’esprit, que de s’oublier. Cet oubli est un anéantissement de l’amour-propre, où il ne trouve aucune ressource. Alors le cœur s’élargit ; on est soulagé en se déchargeant de tout le poids de soi-même dont on s’accablait ; on est étonné de voir combien la voie est droite et simple. On croyait qu’il fallait une contention perpétuelle et toujours quelque nouvelle action sans relâche ; au contraire, on aperçoit qu’il y a peu à faire."

Fénelon, Oeuvres I, Pléiade, p. 577

Nous croyons qu'il y a beaucoup à faire.
En un sens, oui.
Mais pas par nous.
Seulement,
pour que tout se fasse 
à travers nous,
nous devons dire "oui"
encore et encore.
C'est tout ce que nous avons à faire.

Se laisser faire,
c'est tout faire.

Non pas union, mais unité

Une fois la paix intérieure goûtée, 
nous voudrions pouvoir la savourer
sans interruption.
C'est toute l'oeuvre intérieure.
Mais comment ?


Le grand Fénelon, profond mystique et rigoureux penseur,
essaie de nous faire entendre en quoi consiste
"l'état d'oraison perpétuelle"
- et en quoi il ne consiste pas :

"Cette union à Dieu ne peut être ni par effort ni par excitation du cœur, ni par contention d’esprit ni par une vue distincte. 

Rien de tout cela ne peut être absolument continuel : car tout ce qui est distinct et marqué, ne l’est que par être différent de ce qui précède et de ce qui suit ; d’où il faut conclure que toutes ces choses distinctes ne sont que passagères. 

Aussi voyons-nous que ceux qui parlent de cette Oraison sans interruption, ne veulent pas même la nommer union mais unité, pour en exclure toute action distincte. C’est ce que dit saint François de Sales : c’est pour cela que le même saint dit que l’Oraison, dont il parle, dure même en dormant. C’est cette présence de Dieu que l’Écriture représente comme continuelle dans certains hommes de l’Ancien Testament : Ils marchaient en la présence de Dieu. Toute leur voie, toute leur conduite , toutes leurs actions communes n’étaient que présence de Dieu."

Puis l'archevêque de Cambrai essaie de nous faire comprendre,
à la lumière de la métaphore de... la lumière,
comment Dieu est toujours déjà présent en nous,
ou plutôt, nous en lui,
mais sans que nous l’apercevions :

"On ne pense pas toujours à la lumière, mais on la voit toujours sans réflexion et c’est par elle qu’on voit tout le reste. Il en est de même pour certaines âmes .Elles ne pensent pas toujours à Dieu d’une façon distincte et aperçue : mais elles en ont toujours une certaine occupation d’autant plus secrète et confuse, qu’elle est plus intime et devenue plus naturelle. Ils ne font point des actes d’amour, mais ils aiment sans penser à aimer ; comme tous les hommes aiment sans cesse à être heureux, sans chercher distinctement [338] ni plaisir, ni intérêt, ni bonheur. L’âme pénétrée de Dieu est de même pour lui. Voilà donc un état où l’on fait Oraison en tout temps et en tout lieu sans intermission. C’est-à-dire que toutes les fois que l’âme s’aperçoit elle-même, elle se trouve non pas disposée à faire des actes ; mais dans une conversion constante, habituelle, et fixe vers Dieu qui est une espèce d’unité avec lui. Dans le moment où l’âme aperçoit Dieu , elle ne commence point à s’unir ; mais elle se trouve déjà toute unie et elle sent qu’elle l’a toujours été, lors même qu’elle n’y pensait pas actuellement.
Voilà ce que les mystiques appellent état d’oraison continuelle."

(tiré des Justifications, 1720)

"Dans le moment où l’âme aperçoit Dieu , elle ne commence point à s’unir ; mais elle se trouve déjà toute unie et elle sent qu’elle l’a toujours été, lors même qu’elle n’y pensait pas actuellement."

Toute est dans cette phrase : la présence divine, toujours prévenante, 
est seulement reconnue, aperçue. 
Le divin a toujours l'initiative. 
Il est don gratuit. 
Vivre de lui consiste à s'y rendre disponible,
à le choisir à chaque instant par un choix intime, 
immédiat,
sans délibération d'images ni de concepts.

dimanche 28 mai 2017

Trois sortes de méditation selon Madame Guyon

Madame Guyon, morte en 1717,
est l'un des plus profonds maîtres de méditation.
Et l'un des moins reconnus.



Quoi qu'il en soit, 
elle a donné de nombreux enseignements 
sur la voie la plus courte
vers l'union à Dieu, qu'elle appelle "état fixe" ou consommé.

Selon elle, il y a deux sortes de méditation,
qu'elle nomme joliment "simple regard".

D'abord, il y a la méditation comme effort d'abstraction intellectuel.
C'est la méditation métaphysique d'un Descartes, par exemple.
Ou bien c'est la considération des attributs de Dieu, de ses Noms,
la pensée de ses mystères et autres thèmes élevés.
Dans cette sorte de méditation, il y a aussi l'effort pour envisager
"Dieu tel qu'il est", en faisant effort pour écarter tout le reste.
Cela ressemble à ce que l'on appelle, aujourd'hui, méditation :
un état d'attention concentrée, détachée de tout contenu,
atteint au moyen d'une pratique répétée.

Ensuite, il y a la seconde sorte de méditation "de simple regard",
qui consiste à se laisser aller à aimer Dieu, à s'enfonçer en lui
"non par effort ni par contention d'esprit, 
mais par amour".

La première méditation est bonne mais, selon cette mystique expérimentée,
ça n'est pas la meilleure. Tant que l'on médite sans amour, en effet, on est actif
et on espère contrôler ses pensées. Alors que par l'amour, on arrive au "dénuement...
mille fois plus excellent que l'abstraction : il est permanent et durable".
L'amour "met l'âme dans un silence goûté", savoureux. "Par cette voie, l'âme trouve en peu de temps son centre, ce qui n'arrive pas par la simple abstraction de l'esprit car, quoique l'âme y ait une certaine paix qui vient de l'abstraction des objets multipliés [, et donc un certain calme mental], cette paix n'est ni savoureuse ni si profonde que par la voie de la volonté". 
Par "volonté", ici, il ne faut pas comprendre la faculté de faire effort mais,
au contraire, le pouvoir de s'ouvrir, de se rendre disponible
à l'amour divin. La volonté est ici la faculté d'aimer, faculté qui est en chacun de nous.

Il y a donc deux voies de méditation :
- une voie de l'abstraction par effort, qui est laborieuse,
aride et qui ne donne que des résultats provisoires.
- une voie de l'amour.
Cette dernière a aussi ses difficultés :
la principale est qu'il faut y être passif, disponible,
à l'écoute d'un chant qui ne peut s'entendre
que dans le silence intérieur sans retour sur soi.
Ne pas faire d'effort demande un effort surhumain.
Plus encore : ne rien faire, c'est-à-dire se laisser faire
par ce qui est plus vaste que nous est, paradoxalement,
la pratique la plus difficile ; mais assurément,
elle est excellente et magique.

On se met donc en silence,
à l'écoute de la sensation intérieure, subtile,
de félicité. Et on se laisse bercer par elle.
On goûte ainsi le silence intérieur,
l'âme est peu à peu transformée.
Nos réactions au quotidien nous indiquent
nos résistances. Mais grâce à cette amour, à cette félicité intérieure,
ces obstacles fondent.
Evidemment, les douleurs et même les souffrances 
les plus profondes ne disparaissent jamais complètement,
de même que
les qualités divines ne sont jamais parfaitement incarnées...
mais on sent qu'il y a là un trésor inépuisable,
une manne véritable qui vaut tout le reste, et plus.

C'est la vie intérieure.

(les extraits viennent des Discours intérieurs, I, 43)

jeudi 18 mai 2017

Rien


Inspirée par un dessin de Jean de la Croix, Madame Guyon,
profonde en vie intérieure, nous donne ce conseil radical :

"Ce qui nous anéantit devant Dieu, devant les hommes
et à nos propres yeux, est la plus sûre voie,
quoique non pas la plus agréable à l'homme,
qui veut toujours subsister en quelque chose,
soit en soi ou dans les autres,
d'une manière ou d'une autre.
S'il renonce à la nature,
soit par la pénitence, soit d'une autre manière,
c'est pour mieux subsister dans la grâce.
Nul ne veut n'être rien, rien, rien,
et cependant c'est sur le rien
que Dieu fait les plus grandes choses,
parce qu'il en a toute la gloire.
Le rien ne dérobe rien,
ne s'attribue rien,
n'usurpe rien,
ne prétend rien,
il ne croit rien mériter.
Le rien n'attend rien de soi,
n'en espère rien.
Le rien reste dans son rien,
non pour être quelque chose,
mais pour rester dans le rien."

(Discours I, 30)


lundi 21 décembre 2015

Comment exprimer ?

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"Dites-moi, mon Époux,
ai-je mal parlé et mal pensé
quand je vous ai montré et fait comprendre
que je ne dois pas échapper à cette situation
de ne rien pouvoir exprimer de votre amour ?

En effet, la jouissance et la possession
que nous y prenons l'un et l'autre sont au-delà de toute explication,
car cela se passe en une vision et un repos
infiniment indicibles.
Elles ne peuvent être exprimées
par quelques idées représentatives,
élaborées ou infuses,
qui ne pourraient être qu'à une infinie distance
de ce qu'est notre union.

A quoi sert-il d'exprimer les choses-qui-sont
par les choses-qui-ne-sont-pas,
ou, pareillement, d'exprimer celles qui-ne-sont-pas
par celles-qui-sont ?

Car, dites-moi, ma Vie et mon Amour,
où est la vérité de tout ce qui se rapporte
à l'Objet qui me ravit de lui et en lui,
dans la plénitude de ce qu'il est,
plénitude dont je me sens déborder
plus abondamment qu'on ne peut le penser ?

Où est-elle cette vérité,
sinon en vous, qui êtes au-delà de l'être,
en l'éminence de l'être et en l'éminence du non-être,
en l'être et au-delà de l'être,
connu pa la voie de la suréminente négation."

Jean de Saint-Samson, Epithalame, 15

lundi 14 décembre 2015

Les deux sortes de méditation

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Tout le monde, ou presque, s'accorde à reconnaître que la méditation est un regard simple sur ce qui est : sans images ni pensées articulées.
Mais ce que peu reconnaissent, c'est qu'il existe deux sortes de méditation ainsi entendue : - d'une part, la méditation qui prend l'absence de pensée, ou le silence intérieur, comme moyen ; - et, d'autre part, la méditation qui prend l'amour comme moyen. 
Dans le passage suivant, Madame Guyon, une mystique du XVIIè, précise cette distinction vitale :

"Il y a deux sortes de simples regards [=de méditation], l'un bon et l'autre dangereux.

Le dangereux est de s'abstraire de toutes sortes d'objets sans en avoir aucun [=de faire le vide], et cela activement [=grâce à une technique], en sorte que, quoique l'âme ne soit pas intérieure ou très peu, étant encore dans l'activité [=vivant encore sous la croyance qu'elle peut vivre et agir séparément de Dieu], elle s'abstrait à la manière des philosophes de tous les objets, fantômes, imaginations qui empêchent une certaine recherche naturelle [=dans les limites du mental] de la vérité."

En effet, l'imagination et les sensations font obstacle à la vision de la vérité. Par exemple, pour faire des mathématiques, il faut être capable de se concentrer et de mettre de côté les images. De même, pour faire de la science, il faut savoir mettre de côté ses croyances naïves (nos "intuitions") pour commencer à penser. Et aussi en métaphysique. Or, c'est exactement ce que font, par exemple, les adeptes de la non-dualité de nos jours : ils font abstraction de leurs croyances, de leurs sensations, etc., pour déboucher sur un état de vide, un état sans jugement, pris pour l'état "ultime". Mais en réalité, ce n'est qu'un état mental, mondain, "naturel", une sorte d'état créé artificiellement en repoussant tous les états. Et surtout, même si l'on y goûte une certaine paix, elle reste basée sur l'idée que l'on peut agir séparément de Dieu, même si l'on affirme alors que "je n'existe pas" ou que "la personne est une illusion". Tout cela reste dans le champ de la nature, de cette manière d'être où l'homme s'est détourné de Dieu. Voilà pourquoi ce genre de démarche est stérile. Et même la paix y est récupérée par l'ego, comme le dira Madame Guyon dans la suite de ce passage.
Mais poursuivons sa lecture :

"Ceux qui se sont abstrait de la sorte on eu à la vérité quelque connaissance d'un Être Souverain [ou quelque soit le nom qu'on lui donne : vacuité, Soi, conscience...] supérieur à tout autre, et cela par une tension surprenante [=un effort de concentration ] de leur esprit et une abstraction de tout le reste. Ce n'est point là un état d'oraison [=de méditation].

Il existe une autre sorte de méditation, où l'on reste sans pensées, dans un état de pure présence de pure conscience :

"Il y a un autre simple regard, qui envisage Dieu tel qu'il est, s'abstrayant avec effort de tout le reste pour tendre plus purement à ce pur et sublime objet. Cet état est bon, mais ce n'est ni le meilleur, ni le plus court pour arriver à Dieu."

C'est l'état atteint par les adeptes de la non-dualité dans ses divers variantes. Cela est beau et bon. Mais ce n'est pas le meilleur.

Mais alors, qu'est-ce que la meilleure méditation, le meilleur état ?

"Le meilleur de tous les états est de recueillir au-dedans l'esprit par le moyen de la volonté amoureuse de son Dieu, qui rassemble autour d'elle les puissances [=les énergies du corps et de l'esprit] et semble se les réunir.

C'est une contemplation amoureuse qui n'envisage rien de distinct en Dieu, mais qui l'aime d'autant plus que l'esprit s'abîme dans une foi implicite [=un amour non exprimé en mots ou pensées articulées], non par l'effort, ni par contention d'esprit [=concentration], mais par amour. On ne fait nul effort d'esprit pour s'abstraire, mais l'âme s'enfonçant de plus en plus dans l'amour, accoutume l'esprit à laisser tomber toutes les pensées, non par l'effort ou raisonnement, mais cessant de les retenir, elles tombent d'elles-mêmes."

La clé est l'amour.
Sans amour, rien d'authentique ne se passe, même si l'on atteint un état sans pensées, même si l'on acquière une certitude simple d'être l'ultime, le vide ou la conscience, même si l'on croit réaliser l'absolu. Tout cela reste stérile, et tourne mal dès que les circonstances s'y prêtent. Ou bien même,  cette "non-dualité" elle-même devient vide, absurde. On a l'impression d'être épuisé, que rien n'a de goût. Mais le symptôme le plus décisif reste que l'ego y demeure tel quel. Dans cette voie, tout revient finalement à l'ego : la paix, la clarté, le confort du corps, les capacités mentales, et même l'amour, tout est récupéré tôt ou tard. D'où des désillusions et des dérives comme on en voit tant. On peut bien dire que l'on existe plus, se complaire dans un vide factice, raconter qu'on est dans l'indicible, l'amour inconditionnel, la liberté, ou même se livrer à des exercices de privation, d'auto-humiliation, rien n'y fait. Comme dans une sorte de cauchemar, tout revient à l'ego. Tout progrès semble illusoire.

Mais si l'on s'ouvre à l'amour :

"Alors l'âme prend la véritable voie qui est le recueillement intime, où elle trouve la présence de Dieu et un concours merveilleux de sa bonté qui lui fait tomber insensiblement toute multiplicité, tout acte, toute parole, et met l'âme dans un silence goûté."

(Madame Guyon, Discours..., tome I, 46)

La différence entre les deux méditation se ramène à ceci : dans la voie de l'ego, on pratique pour atteindre Dieu - même si l'on prétend être dans le non-agir etc. Dans la voie de l'amour, on se laisse faire. Comme c'est Dieu qui fait, c'est bien fait. Voilà tout.

La différence est d'expérience : dans la première méditation, on a un certain repos. Mais bien insipide, en comparaison de ce que l'amour fait goûter. En fait, c'est seulement l'expérience de l'amour qui nous fait prendre conscience de la vanité des autres voies. Cette approche est la vie. On réalise aussi sa simplicité, accessible à tous. Bref. Il y aurait tant à développer. Mais que chacun goûte, maintenant, par soi-même. Juste se laisser prendre. Infini. 
Dans le prochain billet, nous verrons pourquoi cette voie est "savoureuse".


vendredi 11 décembre 2015

Qu'est-ce que l'oraison ?

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Sur l'oraison de silence :


"C'est donc une oraison, mais une oraison de silence.
La langue ne sait que dire de lui, il est ineffable.
L'esprit ne sait que penser, il est incompréhensible. La volonté ne sait que vouloir ni que désirer, il est infiniment aimable.
La mémoire n'ose se ressouvenir de rien, en se ressouvenant de celui qui est tout.
Pourquoi aussi feindre en l'imagination des images de piété ?
L'âme goûte et possède sensiblement la vérité.
Ce silence qui se fait avec grâce et avec attrait est suivi d'un grand repos.
Car contempler ce n'est pas simplement cesser d'agir, c'est se reposer en Dieu et concentrer dans ce repos toutes ses actions."



François Malaval, La belle ténèbre, 1670

vendredi 4 décembre 2015

Contre un Dieu sans mystique

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Il y a les mystiques sans Dieu. Mais il y a aussi ceux qui veulent avoir Dieu sans mystique, sans mystère, sans être ravis et réduis à l'état de mutisme par cette muette musique. Ils s'attachent à une religion toute extérieure, toute en images et sans contemplation silencieuse. Selon eux, Dieu est inconnaissable, et cette inconnaissance doit nous laisser sans contact direct avec Dieu. Il faudrait alors se contenter des œuvres, comme d'une morale sans conscience, comme d'un corps sans âme. L'aveugle de Marseille leur répond :

"Chose étrange, on veut me faire croire que je ne vois pas le soleil parce qu'il y en a qui ne le voient point. On me dit que ma contemplation est une chimère parce qu'on ne peut la concevoir sans images. Et, ce qui est plus admirable, c'est que jouissant d'une grande paix et d'une profonde tranquillité, comme je les assure, on entreprend de me persuader qu'il n'est point vrai que je sois dans ce repos, et que, si je veux l'acquérir, il me faut toujours méditer, toujours penser et toujours agir."

François Malaval, La Belle ténèbre, p. 176

Ici, "méditer" veut dire se représenter des images, par exemple des scènes de la vie de Jésus ou bien évoquer des attributs de Dieu comme sa bonté ou sa simplicité. La contemplation, elle, consiste à se mettre en présence de Dieu, sans images ni discours, sauf éventuellement quelques paroles pour se lancer.
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