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lundi 2 novembre 2020

Si tout est conscience, tout est subjectif ?

La vérité sortant de son puit, Jean-Léon Gerome


 Si tout est conscience, tout est subjectif ?

Et si tout est subjectif, tout est relatif ?


- Si tout est conscience, alors tout semble subjectif, car la conscience est subjectivité.

"Tout est conscience" (mais tout n'est pas conscient), car tout dépend de la conscience pour être ce qu'il est et ce qu'il n'est pas. Cela est prouvé par notre expérience. Du reste, "conscience" et "expérience" sont synonymes. L'idée d'un "dehors" de la conscience est une idée, donc un acte de conscience, donc cela même n'existe que "dans" la conscience. "Dans" désigne ici l'identité de la chose avec la conscience, son absolue dépendance de la conscience. Mais les choses ne sont pas dans la conscience comme elles sont dans l'espace, car les choses ne sont pas espace, même si les corps on besoin d'espace pour s'étendre et donc pour exister. Les choses sont dans la conscience signifie qu'elles sont conscience, sans aucune part exceptée. 

Mais l'acte de conscience, dira t-on, est toujours point de vue. Toute conscience étant "conscience de", regard jeté vers, élan, est point de vue. D'ailleurs, on dit bien "viser" (lakshana) en sanskrit. 

Or, qui dit point de vue, dit situation. On regarde "d'un certain point de vue" situé, c'est-à-dire déterminé dans l'espace et le temps. Il n'existerait donc qu'une myriade de points de vue. Dès lors, tout n'est-il pas relatif à un point de vue ? Situé, déterminé, sans jamais pouvoir prétendre à aucune transcendance ? Si tout est conscience, ne sommes-nous pas condamnés au relativisme ? Et je pourrais ajouter que tout est ma conscience : je peux donc créer, selon mon point de vue. La vérité se verrait donc assigner une double peine. Bannie de la conscience réduite à un point de vue relatif ; et emprisonnée dans une posture de petit tyran qui crée "son" monde. Le pouvoir au prix de l'impuissance, en somme. Car, s'il n'y a pas vraiment d'autre, si tout n'est que point de vue, si tout se vaut, rien ne vaut. A quoi bon créer ce que l'on ne peut partager ? 

- Dire cela, c'est oublier que la conscience ne cesse de se transcender. Doublement : elle se transcende en ne coïncidant jamais avec elle-même, toujours "conscience de" quelque chose, jetée hors d'elle vers un autre. Et elle se transcendance dans le fait qu'une fois l'objet engendré, elle le quitte pour un autre, en replongeant en elle-même dans l'intervalle. Le changement, c'est-à-dire le temps, est donc la preuve que la conscience n'est pas confinée en elle-même. Elle n'est pas prisonnière de son identité. Elle engendre de l'autre, elle le vise, l'embrasse, le rejette. Mais elle va sans cesse vers l'autre, puis vers un autre autre.  

Mais si tout est conscience, comme l'Autre est-il possible ? Il serait tentant de répondre que l'Autre est impossible. Qu'il est simple apparence, illusion, faux-semblant. Ou qu'il est réellement un Autre, sans rapport avec la conscience. Nous sommes ainsi mis en présence de deux extrêmes : l'extrême de l'identité ("il n'y a que CELA QUI EST", etc.) et l'extrême de l'altérité ("nous sommes des îles isolées", etc.). 

En réalité, il n'y a qu'une possibilité : l'Autre, c'est la conscience elle-même qui s'engendre comme autre. Comment ? En prenant conscience d'elle-même. Si toute conscience est "conscience de", alors il faut ajouter que toute conscience est conscience de soi. Mais sous une forme plus ou moins adéquate, complète, vaste, etc. Quand je perçois le néant, c'est moi qui me manifeste ainsi, comme néant. Quand je désire cette pomme, c'est moi qui me désire ainsi sous cette forme.

Mais tout ne reste t-il pas subjectif ? - Si, mais subjectif ne signifie pas nécessairement arbitraire. Il existe, en effet, d'autres critères de vérité que l'objectivité. Si tout n'est que point de vue, nous pouvons néanmoins hiérarchiser ces points de vue selon leur efficacité, leur utilité, leur cohérences relativement aux autres points de vue. C'est d'ailleurs ce que toute conscience fait spontanément. Nous collectons des points de vue, nous les comparons, nous leur attribuons une crédibilité déterminée, mais révisable, et ainsi de suite. Par ailleurs, il y a quand même place pour une certaine objectivité, puisque je peux et je dois distinguer entre le point de vue de la conscience universelle et les points de vue des consciences individuelles. Bien sûr, si tout est conscience, il n'y a, en définitive, qu'une seule conscience. Mais il y a le point de vue de la conscience en tant qu'elle ne s'identifie à aucun corps en particulier ; et il y a, ensuite, les points de vue de la conscience en tant qu'elle s'identifie à tel ou tel individu. Quand j'élabore des opinions, je suis la conscience universelle qui crée, car il n'y a rien en dehors de la conscience. Seulement, je ne le sais pas. Je suis alors la conscience universelle, mais qui joue à être tel individu, et qui crée à partir de cette identification, c'est-à-dire dans l'oubli de na véritable nature. Et ces points de vue-là ne sont pas de la même valeur que ceux qui sont créés directement pas la conscience universelle. Ainsi, le monde "objectif", commun à toutes les consciences individuelles, est directement créé par la conscience universelle. Et les conscience individuelles, qui sont la conscience universelle qui joue à s'identifiée à tel et tel corps, projette sur cette création première, leurs créations secondes. Et donc, je peux distinguer entre les points de vues objectifs de la conscience universelle et les points de vue subjectifs des consciences individuelles, avec les limites liées à leurs corps, leurs organes, etc. 

Et donc, même si "tout est conscience", il y a place pour une distinction entre subjectivité et objectivité. Et tout n'est pas subjectif, au sens où certains points de vue individuels sont plus en accord que d'autres avec le "point de vue" universel et objectif de la conscience universelle. L'objectivité, c'est la subjectivité de la conscience universelle, c'est-à-dire non identifiée à un corps délimité dans l'espace et le temps. L'objectivité, c'est la subjectivité totale. Notre "objectivité" est la subjectivité de la conscience universel. Notre "monde objectif" est le monde subjectif de la conscience universelle. Nous rêvons sur la base du rêve universel de la conscience universelle. Et l'individu n'a, en tant que conscience identifié à cet individu, que les pouvoirs de cet individu. Les lois de la nature sont les désirs de la conscience universelle, dans lesquels nos désirs individuels doivent nécessairement s'inscrire, s'ils désirent leurs fruits. Certes, je suis la conscience universelle. Mais, en tant que je suis identifié à tel individu, je n'ai que les pouvoirs de cet individu. La tentation est grande d'inverser la hiérarchie et de dire que je peux me réidentifier provisoirement à la conscience universelle, afin de puiser dans ses pouvoirs infinis, afin de satisfaire ensuite mes désirs individuels... C'est l'impasse de l'occultisme. Mais cela ne marche pas, car en réalité, tout ce que l'individu ordinaire fait ordinairement, il le fait déjà en se réidentifiant (confusément) à la conscience universelle. 

Tout est donc subjectif au sens où tout est conscience, mais tout n'est pas pour autant subjectif au sens où tout serait individuel. Il y a de l'universel, de la conscience universelle : c'est le monde, la réalité. Mais je peux, moi, conscience individuelle enracinée dans la conscience universelle, savourer dans mon expérience individuelle, un peu de l'expérience universelle. C'est ce qui se passe quand les filtres individuels s'estompent un peu. C'est la magie, la poésie, la grâce, ce sentiment d'unité qui est le moteur de toute création. Et dès lors, tout n'est pas relatif. Tout est relié, certes, mais les critères de vérité bien connus (objectivité, efficacité, cohérence) demeurent parfaitement valides. Celles et ceux qui veulent utiliser le fait que "tout est conscience" pour donner libre carrière à leurs délires où à leurs fantasmes immatures, ne font que se tromper eux-mêmes et tromper les autres. Même si "tout est conscience", on peut et, donc, on doit, distinguer entre des opinions fausses, des opinions vraies, et la science. De même que la physique quantique, l'idéalisme ("tout est conscience") ne peut donc pas et ne doit pas, servir d'excuse aux escrocs et autres charlatans.

samedi 29 août 2020

Raisonner plutôt que résonner

Hard to know - Book Review - History of philosophy - TLS
Aspasie et les philosophes, Corneille II, vers 1670


A - Séduire et chercher la vérité : ce sont deux attitudes bien différentes. Si je suis séducteur, je présuppose que je détiens quelque chose que l'autre n'a pas et dont il a besoin. Par exemple mon savoir, mon intelligence, ma beauté ou un art. Si je cherche la vérité, je ne présuppose rien, sauf ce désir d'aller vers le vrai. Si je me mets en présence d'autrui pour chercher la vérité, il est mon égal. Tout ce que je peux lui apporter, c'est un soutien moral, des idées nouvelles et des objections. C'est faire à deux ce que l'on peut faire seul.

B - Mais se sentir séduit, c'est important ! Sans cet élément érotique, le désir ne s'éveille pas et la connaissance n'est pas transmise. Rien ne se passe, littéralement.

A - Non. Bien souvent, nous apprenons dans une relation neutre, voire dans une relation antagoniste.

B - Mais sans désir de l'autre, sans désir d'être reconnu ou de vaincre, comment chercher le vrai ?

A - Par désir du vrai. Il suffit. A vrai dire, tout autre désir se ramène à un désir du vrai subordonné à une représentation plus ou moins... vraie. Par exemple "Si j’acquière tel savoir, qui est vrai, je serai vraiment heureux." D'autre part, je constate que je peux apprendre et finir par être convaincu d'une vérité, même si, au départ, elle me déplaît, et même si celui qui l'énonce me déplaît. Et cette instinct qui, en moi, me contraint de l'intérieur à admettre cette vérité déplaisante, je l'appelle "raison". Et comme, en outre, cet instinct est inséparable d'une certaine intégrité, la raison n'est pas différente de la conscience morale.

B - Mais moi, je n'adhère qu'à ce qui me parle, à ce qui "résonne" pour moi.

A - Cette attitude, fort répandue, est le meilleur moyen de rester enfermé dans ses préjugés et de rester loin de la vérité. Au lieu de résonner, il faut raisonner. La vérité s'impose à nous. Nous avons certes, en nous, instinct de vérité, mais nous pouvons toujours faire le choix de ne pas l'écouter et d'écouter plutôt la voix du préjugé. Le préjugé m'entraîne vers des personnes qui partagent les miens. La raison m'entraîne vers la vérité, elle tend à m'élever au-delà du préjugé ou de l'ignorance pure et simple, vers la vérité. Ce que l'on entend par "résonance" n'est souvent qu'un effet de group, une forme de pression sociale plus ou moins subtile. Je "sens" que ça "résonne", parce que j'ai intérioriser des injonctions, le plus souvent sans en avoir la moindre conscience. La véritable résonance est la consonance du sujet et de l'objet, autrement dit de la pensée et de l'être. Dans cet accord il y a harmonie, résonance et sympathie : ce sont là des images que l'on peut bien employer tant que l'on a une claire compréhension de ce qu'elles représentent.

lundi 23 mars 2020

Différence entre raison et intelligence

Différence entre intelligence et raison

La vie mystique est l'expérience directe de Dieu. Or, ceci n'est pas possible dans la raison. Il y a donc une autre partie de l'entendement, l'intelligence ou intuition intellectuelle, encore désignée par de nombreux synonymes hérités de la tradition platonicienne : fond de l'âme, un de l'âme, fine pointe, fleur de l'intellect, cime de l'esprit. "Intelligence" traduit le grec noésis, que l'on rend également par "intellect". Ainsi, dans le texte mystique ci-dessous, l'intellect n'est pas une faculté discursive, mais le pouvoir de connaître Dieu directement et indiciblement. 

"Intellectuel" n'est donc pas synonyme d'une vie médiatique et mentale intense, mais d'une contemplation du divin en soi et dans l'univers. Selon la tradition, platonicienne, les anges (c'est-à-dire les dieux) vivent de cette contemplation, contemplation dont l'intensité comprend une infinité de degrés, car la vision de Dieu, même directe, peut s'approfondir à l'infini, attendu que Dieu est infini. La raison joue alors un rôle ambigu : dans le platonisme et chez les mystiques chrétiens qui s'en inspirent le plus, la raison prépare à la contemplation mystique, à l'intellection ou intuition de Dieu. Mais dans d'autres traditions (celle des Franciscains principalement), la raison est davantage définie comme un obstacle à l'union mystique, et c'est la volonté, faculté de l'amour, qui est alors privilégié.
Mais la plupart des mystiques s'accordent à reconnaître qu'il n'y a pas d'intelligence sans amour, et que l'amour est une sorte de connaissance.
Il y a donc deux façons de connaître : par le raisonnement et par l'intelligence. Le raisonnement est discursif et progressif. L'intelligence est intuitive et atemporelle. Elle connaît d'un coup - ce que l'on désigne par le terme de "concept", qui ne désigne pas ici une construction mentale, mais une compréhension globale et simultanée de tous les aspects d'un objet.

Dans ce passage, mystique aveugle de Marseille, docteur de la Sorbonne et fondateur de l'Académie de Marseille en 1715, explique la distinction traditionnelle entre raison et intelligence :

"L'entendement de l'âme est un, mais il a une double vertu, comme une même fleur a diverses propriétés. 
Sa première vertu est une force de raisonner en tirant une conclusion à partir de ses principes, et cela s'appelle ratiocination ou discours. 
L'autre est une force d'entendre sans raisonner, ce qui se fait par l'unique et simple regard de l'objet qui se présente et on l'appelle intelligence.
...
"L'intelligence ainsi entendue est nommée par les mystiques : sommet ou partie supérieure de l'entendement, ou en d'autres termes qui signifient la même chose, c'est-à-dire une manière plus simple et plus universelle de concevoir. Celui qui raisonne prend les parties de son objet les unes après les autres, les examine, les définit, les divise, les démontre. Mais celui qui regarde les choses d'une simple vue, se propose tout son objet à la fois sans rechercher ni principe ni conséquence, et ainsi il jouit sans peine d'un concept universel de toutes les vérités particulières qui se trouvent dans son étendue."

François Malaval, La belle ténèbre, II, 3, p. 154

Le Graduel d'Aliénor :

mardi 19 mars 2019

A quoi reconnaît-on le vrai selon la Reconnaissance ?

Attention ! Attention ! Attention !
Ceci est "intellectuel"




Selon la philosophie de la Reconnaissance, je suis déjà ce que je désire : un être omniscient et omniprésent. Et je le perçois, j'en ai l'expérience en un sens, car c'est que je suis. C'est aussi l'étoffe de tout ce qui est. 
Mais tant que je n'ai pas reconnu ces pouvoirs, je ne jouis pas pleinement de ce que je suis, mais seulement de manière très incomplète. Tant que je m'identifie à un être limité, mon expérience est limitée.

Mais à quoi reconnait-on le vrai ? 

Il y a trois sources de connaissance :

1) - d'abord la connaissance directe, l'intuition, pratyaksha. Je ne traduis pas par "perception", mais plutôt par "intuition", un terme adéquat car il désigne, en son acception première, une connaissance directe. En outre, "perception" laisse croire que l'expérience directe est seulement sensorielle, alors qu'il peut aussi s'agir de l'expérience directe d'un rêve, d'une image "mentale", d'un souvenir, ou des impressions les plus subtiles et les plus privées. Il existe aussi l'intuition yogique, dont la télépathie fait partie. L'intuition, comprise donc comme connaissance directe, sans intermédiaire, immédiate, est la connaissance première, la source de toutes les autres sources de connaissance. C'est la connaissance la plus forte.
2) - ensuite il y a la connaissance dérivée (anumâna) de la connaissance directe ou intuition. Cette connaissance dérivée est principalement l'inférence, du type : "je vois de la fumée sur cette colline, donc il y a du feu". Il s'agit des différentes formes de raisonnement (induction, déduction, supposition, etc.). On traduit aussi anumâna par "inférence". A quoi sert l'inférence ? A compléter l'intuition. En gros, le raisonnement intervient quand la perception est limitée, comme dans l'exemple de la fumée et du feu. Cependant, cette connaissance est seconde, au sens où elle dérive toujours de la connaissance directe, de l'intuition. En ce sens, toute connaissance est empirique, dérivée de l'expérience brute ou appuyée sur elle. Cette connaissance se fait par concepts (vikalpa) : elle forme un objet en excluant ses supposés contraires. La notion de vache est formée en excluant tout ce qui est "non-vache". L'intuition, en revanche, n'exclut rien, même si son contenu est limité. Dans toute connaissance (ou cognition, "acte de connaître"), il y a un premier instant d'intuition/perception brut, donné, non manipulé, non associé au mot, sans concepts. Cette connaissance ne peut donc être fausse, car elle n'oppose pas une chose à une autre, elle ne compare pas, ne juge pas. Puis, dans un second instant, cette intuition est manipulée, analysée, découpée, comparée à d'autres, complétée : c'est la connaissance dérivée, l'inférence ou raisonnement. Cette connaissance manipule le donné du premier instant, est conditionné par le langage. Et, comme il s'agit d'ajouter une représentation ("ceci est un arbre") à une autre (l'intuition, la perception brute de l'arbre), l'erreur est possible. De cette façon, si je vois double ("deux lunes", par exemple), la vision de la lune double n'est pas fausse en elle-même, car elle se présente sans se comparer à autre chose. En revanche, la représentation "Oh ! Il y a deux lunes dans le ciel !" est fausse, car elle interprète le donné intuitif de manière erronée, en prenant un phénomène purement subjectif, privé, pour une réalité objective et publique ou "partagée", disons. Dès lors, nous voyons clairement s'esquisser une opposition entre connaissance brute, directe, intuitive, et connaissance dérivée, manipulée, interprétée, discursive ("associée au discours"). L'absolu se situe plutôt du côté de l'intuition. Le raisonnement (qui comprend à peu près toutes les connaissance dicibles) est du côté du relatif, du conventionnel, de l'échange verbal, vyavahâra et donc de l'erreur. Mais cette vision est en fait celle du bouddhisme, dont la Reconnaissance s'inspire, en s'en distinguant toutefois de façon radicale. Selon la Reconnaissance, il n'y a pas de différence de nature entre intuition et raison, entre l'intuitif et le discursif, entre percept et concept, etc. Bien plutôt, ces deux formes de connaissance sont deux moments ou deux phases d'un même acte de connaître. Il n'y a, entre intuition et raison, ou interprétation, que des différences de degrés. En d'autres termes, tout ce qui est dans la connaissance rationnelle ou inférentielle est déjà présent dans la connaissance intuitive, "brute". Le raisonnement n'est que le développement ou l'explication de ce qui est déjà dans l'intuition. Cette théorie de la connaissance est le pendant de la théorie de la causation appelée "théorie de la préexistence de l'effet dans sa cause", selon quoi la poule est déjà présente dans l’œuf, mais à l'état indifférencié. Créer quelque chose ou causer un effet, c'est simplement manifester clairement et dans une certaine distinction ce qui est déjà présent subtilement et sans différenciation. Plus profondément, causer ou créer, c'est se manifester soi-même en soi-même comme extérieur à soi-même. De même, connaître, c'est se connaître de façon plus ou moins distincte. Selon la Reconnaissance, il n'y a pas de différence réelle entre exister, connaître et créer : ce sont différentes manières de parler du même acte, c'est-à-dire de l'acte conscience, de la réalisation de soi. Au fond, tout - création, perception, raisonnement, etc. - est acte de réalisation de soi, car il n'y a rien en dehors de soi, en dehors de la conscience. Donc l'intuition est simplement une réalisation de soi moins différenciée que le raisonnement. Mais c'est le même processus. Par conséquent, l'intuition contient déjà les raisonnements. Dans le "percept pur" pour reprendre un jargon à la mode, contient déjà tous les concepts. Il n'y a donc pas de différences essentielle entre percept et concept. Il n'y a donc pas lieu de les opposer autre mesure. Souligner au contraire l'opposition est le propre du bouddhisme, qui conclut que tous les concepts sont faux. Cette thèse, reprise aujourd'hui par tous, n'est PAS celle de la Reconnaissance. Ceux qui prêchent la glorification du percept en répétant que le concept n'est que mensonge, n'enseignent pas la philosophie de la Reconnaissance. Soient ils l'ignorent, soit ils mentent. Toute l'originalité de la Reconnaissance tient dans cette vision toute en continuité entre des formes d'expérience que le commun des mortels oppose. L'attention portée à l'intuition nous fait reconnaître sa richesse. Les êtres "riches en attention" discernent les concepts subtils déjà présents dans l'intuition la plus brute, la moins différenciée. Cette présence de l'idée au cœur de l'intelligence intuitive est un pont possible entre la Reconnaissance et le néoplatonisme, pont qui, à ma connaissance, n'a jamais été exploré. La Reconnaissance ne partage certes pas la thèse d'un monde des archétypes inspiré d'un modèle mathématique. Néanmoins, il y a bien, dans la Reconnaissance, la thèse de la présence, dans la conscience indifférenciée, des idées différenciées ou, du moins, de leur germes. Ces archétypes sont, en un sens, symbolisées, entre autres, par les lettres de l'alphabet sanskrit. Ainsi, les douze voyelles du sanskrit représentent une sorte de gamme des idées préexistantes dans la conscience universelles. C'est aussi pour cette raison que la Reconnaissance affirme que la pure conscience indifférenciée est Parole. Indifférenciée, oui, mais parole quand même. Il y a un langage d'avant les mots, un langage subtil entre pure conscience pareille à une mer d'huile et langage incarné dans des mots. Et même la pure conscience pareille à une mer d'huile est Parole, car elle est frémissante, ébulliante pour ainsi dire. La mer n'est jamais dépourvue de vague, de mouvement. La conscience n'est jamais sans se réaliser. toute conscience est conscience de soi. S'il est juste d'admettre que "toute conscience de...", alors il faut ajouter que toute conscience est conscience de soi. Cette conscience pure est aussi pleine. Car la conscience, c'est la subjectivité, c'est le pouvoir de dire "je". Or le pouvoir de dire "je" se déploie en relation à ce qui est intérieur à soi. Le "je suis" n'est pas une lumière abstraite ou un simple symbole vague, mais le fait que les choses existent dans la conscience, et non l'inverse. L'ego ou la subjectivité limitée est limitée car elle ne voit que les sensations ou les pensées à l'intérieur de soi, s'y identifiant du même coup. La subjectivité en sa plénitude est pleine car elle réalise que tout existe en elle, tout est "mon corps", ma chair, mon incarnation. Et cette réalisation est félicité, car elle est une sortie de soi en soi-même, une extase, un mouvement et un repos, une assurance et une aventure, bref une vibration. Et donc, les concepts ne sont pas faux. En outre, ils ne sont pas faux car ils sont utiles et efficaces dans la vie quotidienne. Si les concepts ne sont que des erreurs, comment expliquer leur efficacité ? Car le propre d'une erreur, c'est d'être inefficace et de ne pas manifester son objet : l'illusion du serpent projeté sur la corde "cache" la corde, sans quoi elle ne serait pas une erreur. Mais les concepts sont connaissance, même les bouddhistes l'admettent. Donc ce ne sont pas des erreurs. D'ailleurs, les bouddhistes admettent que même un concept, en tant que j'en ai une connaissance directe, n'est pas faux. Même l'illusion "Ah, il y a un serpent !" n'est pas fausse en elle-même, mais seulement en tant qu'elle se rapporte à autre chose, à savoir à la corde. Pour la Reconnaissance, toute cognition est vraie en elle-même. C'est seulement en relation à d'autres cognition qu'elle se vérifie ou se falsifie, qu'elle "devient" vraie ou fausse. Tant que je rêve, comment puis-je savoir que je rêve ? Il faut nécessairement une référence, un "point" de comparaison. Le véritable critère du vrai est donc la cohérence. Une connaissance est valide dans la mesure où elle est en harmonie avec d'autres connaissances. C'est vrai aussi bien pour les intuitions que pour les raisonnement. C'est aussi la base du langage (la syntaxe) et de l'art (l'harmonie). Et c'est également vraie dans le domaine spirituel : l'éveil est une compréhension, c'est-à-dire la reconnaissance d'une plus vaste cohérence. Il y a, en ce sens, des degrés d'éveil possibles. La réalisation spirituelle totale est la cohérence totale, l'harmonie des contraires, la totalité vivante. Elle inclut jusqu'à l'exclusion elle-même comme l'un de ses moments. J'emploie volontairement un vocabulaire hégélien, non parce que je verrais en Hegel un pendant européen de la Reconnaissance, mais parce que je vois dans cette congruence l'influence des source néoplatoniciennes de Hegel, et par là une confirmation des affinités profondes entre la Reconnaissance et les grands systèmes néoplatoniciens, à commencer par celui de Proclus. Ainsi, rien n'est exclu, tout est cohérent, sans nier le mystère. 
Mais, demandera-t-on, il y a là le défaut d'un cercle logique, car nous avons employé le critère de la cohérence pour choisir la cohérence comme critère du vrai. Oui, mais un tel cercle est inévitable dans un idéalisme. C'est le problème de la recherche du critère du vrai mis en évidence par Platon. Pour reconnaître la vérité, il faut déjà la connaître... Mais selon la Reconnaissance, ça n'est pas un problème, car justement, il s'agit non pas de connaître, c'est-à-dire d'acquérir des informations nouvelles, mais de reconnaître que que l'on sait déjà confusément. Réminiscence de l'inné, dirait Socrate, et non gain venu de l'extérieur.
3) - ce qui nous conduit naturellement à la troisième connaissance. Quand l'intuition, même complétée par la raison, ne suffit plus, nous faisons appel au "témoignage valide", digne de confiance (âpta, shruti, âgama, etc.). Si mon intuition de l'espace et mes déductions ne suffisent pas à être sûr de la direction à prendre, je m'arrête et je demande. Si possible à quelqu'un qui parait digne de confiance. C'est le rôle de la Tradition. AU-delà des limites de l'intuition et de la raison, la tradition me permet d'envisager des possibilité inouïes, des évidences oubliées. Grâce à l'Autre, je sors de mes schémas, de mes habitudes. la conscience peut retrouver sa souplesse. Bien sûr, en faisant ce choix je prend un risque. Comment savoir que ce témoignage est digne de confiance ? Là encore, la Reconnaissance répond que tout témoignage est une révélation de la connaissance totale. Les religions et même les savoirs profanes sont des fragments de la Tradition Primordiale, si j'ose dire. Et cette Tradition, je sais qu'elle est vraie, car, en son fond, elle n'est autre que la conscience, même confuse, que j'ai de moi-même en tant que conscience universelle. La Tradition n'est pas seulement un corpus de savoirs et de savoirs-faire. Elle est surtout l'instinct du vrai (prasiddhi, pratibhâ), qui existe bien car je suis conscience universelle, atemporelle, omniprésente, omnisciente et omnicréante. L'écoute d'une tradition est encore réalisation de soi, reconnaissance de soi, réminiscence. La découverte d'un texte réveilleur est retrouvaille de ce que j'ai toujours su intuitivement. c'est ainsi que la tradition, en son tréfonds, rejoint l'intuition prise en sa racine. En ce sens, le critère du vrai est l'évidence : une connaissance connue par soi. Pourquoi donner crédit à tel témoignage alors que mes sens et ma raison sont limités ? Pourquoi tel témoignage plutôt que tel autre ? Parce que j'ai, en moi, un critère de discernement. J'ai une boussole et, en vérité, je suis cette boussole. 

Voila comment, en bref, le vrai, l'intuition, la raison, le langage, la tradition, l'évidence, les chemins et le but, et ainsi de suite, sont différentes facettes de l'unique diamant de l'Âme, de la réalisation totale, de la reconnaissance.


samedi 3 novembre 2018

Existence et vérité



La vie intérieure done accès à des univers, des mondes avec leurs êtres, leurs ambiances et leurs parfums propres.

Dans ces mondes, je comprends aussi le monde de l'amour, révélé par le ressenti viscéral. C'est un monde d'unité, de sens, de valeur, d'inspiration, un monde qui nourrit l'âme, dans lequel l'âme grandit et se révèle à elle-même. C'est le monde de tous les possibles, le monde de la guérison et de la consolation. 

Or, le bon sens m'apprend que ces mondes n'existent pas, ou bien qu'il n'y a pas de preuve de leur existence. 

Le bon sens culmine dans la raison, laquelle se donne une méthode d'une puissance extraordinaire dans la science. Mais la science découvre un monde dépourvu de sens, de plan, de destin, de providence. Evidemment, c'est un monde merveilleux, bouleversant même, quand tout va bien par ailleurs. Mais ça n'est pas un monde de valeur donnée : pas de sens, pas d'âme, pas d'au-delà. Un monde impersonnel, parfaitement étranger à l'amour, au ressenti. C'est aussi un monde contre-intuitif, qui échappe à mon contrôle et dans lequel je ne suis qu'une chose parmi les choses. Difficile d'y trouver un remède...

Face à cette dualité entre un monde d'amour purement subjectif et un monde objectif mais inhumain, plusieurs réactions sont possibles :

je peux chercher à prouver l'existence des mondes subtils, en dénigrant la science ("la science ne parle que des choses") ou en invoquant la pseudo-science ("tout est vibration"), ou encore en me réfugiant dans ces mondes, me détournant de tout autre monde. 

Mais toutes ces réactions présupposent que ces mondes subtils doivent à tout prix exister, sans quoi les expériences que j'en ai perdraient toute valeur.

Or, cela est loin d'aller de soi.
L'expérience m'enseigne que je peux, par exemple, me plonger dans l'univers du Seigneur des Anneaux, le savourant et le vivant pleinement, tout en ayant pleinement conscience que ce monde n'existe pas, ou du moins que je n'ai aucune preuve de son existence.
Et même, dans l'appréciation des fictions, la conscience de ce caractère fictif est parfois indispensable, notamment dans les mondes imaginaires violents, les films d'épouvante, par exemple.

Quand je me plonge dans une histoire, un conte, une fable, quand j'écoute une musique, quand j'avale un poème, je ne me demande pas du tout si cela existe. Ce serait grossier et déplacé. Je n'ai pas besoin de croire que les corbeaux et les renards parlent pour apprécier la fable, n'est-ce pas ?

Alors pourquoi, dans le monde dit "spirituel", cette obsession de prouver l'existence de choses que l'on est incapable de prouver ? Pourquoi ce mélange des genres, alors qu'ailleurs la fiction marche ?

Quand je me mets à l'écoute d'un mythe je sais, au fond, que l'existence de Zeus ou d'Ulysse importe peu. Car ce qui compte, c'est la vérité de ces mythes, leur message. Une fable peut dire le vrai en convoquant des êtres qui n'existent pas. Voilà une vérité d'expérience essentielle. Le vrai n'est pas esclave de l'existence.

Alors, pour l'heure, je savoure les merveilles découvertes par la science ; je savoure aussi le ressenti viscéral qui me relie au monde de l'amour. Je sens que tout est bien, que tout sera bien, que tout sera juste, que tout sera guéri, réparé, rendu à une harmonie inouïe - même si je ne sais ni l'expliquer, ni le prouver.

Cette manière de voir les choses est très libératrice. Elle m'autorise à exercer pleinement mon jugement critique, tout en me laissant jouir de ce ressenti magique que l'on appelle l'amour, et qui nous laisse entrevoir tant de merveilles.

Voilà pourquoi je trouve bien pathétiques les pseudosciences. 
Voilà pourquoi je suis à la fois pleinement dans les mondes de la raison et du bon sens ; et pleinement dans les mondes subtils, les mondes magiques, les mondes imaginaires, les mondes de vérité enchantés, ces univers innombrables qui sont comme des vérités ses en forme. 

Pas besoin que cela existe pour que cela me nourrisse et me guérisse. Je ne sais pas si cela existe. Je n'ai pas de preuves, cela est une certitude, et je dois être honnête. Mais peut-être que tous ces mondes existent, peut-être que des êtres vivent et meurent en Terre du Milieu. Peut-être qu'ils existent seulement des vérités, des parfums spirituels qu'ils incarnent. 

En attendant, je reste entier, à la fois pleinement rationnel et plus que jamais enchanté par ces voix qui murmurent aux bordures de notre attention.

mardi 23 février 2016

Tout est contenu dans la contemplation



L'acte mystique - se laisser emporter par la vibration du cœur, tout simplement - est l'essence de tous les actes bons, beaux et justes, de tout ce que l'on appelait autrefois les "vertus".
Un moine français, Maur de l'Enfant Jésus, nous rappelle d'abord que cet acte, nommé aussi "contemplation", est un silence, mais un silence savoureux, un silence de plénitude. En lui, on se sent incapable d'agir, mais par excès et non pas à cause d'un manque :
"Cette impuissance d'agir [que l'on ressent alors] vient plutôt d'abondance et de plénitude, que de privation et de disette." Ce vide accueille les débordement de l'amour divin.
Ensuite, "on ne s'aperçoit plus que d'une lumière universelle, qui fait connaître une bonté infinie." Dans cette connaissance amoureuse ou amour pénétré de science divine, l'âme
"ne voit plus qu'une simple vérité ou lumière, et ne goûte plus qu'un simple et unique bien ; aussi ne faut-il qu'elle n'ait pour tout acte qu'une simple attention vers cette vérité, et qu'une simple inclination vers cette unique bonté, qu'elle ne doit plus regarder hors de soi ; mais elle doit contempler et aimer en soi-même, comme son unique félicité, oubliant toutes choses pour prendre en elle son seul plaisir, et pour se transformer en elle autant que la faiblesse et l'infirmité humaine le pourra permettre. Il faut dire de même des attributs divins, des illustrations admirables, des lumières, des sublimes intelligences, des profondeurs et de tout ce qu'on saurait dire et penser de distinct de la divine Essence, au moins selon notre concept ; car il faut désormais regarder tout cela comme un dans cette même Essence divine, par un simple regard actuel qui suit en tout cet état, comme la vie de notre âme."
Autrement dit, cette vibration du cœur, contemplée comme vérité et ressentie comme bonté, est simple. De sorte qu'il n'y a pas besoin de contempler ni de ressentir autre chose. De plus, cet amour véritable est "en soi", et il est vain de le chercher au-dehors. 
Et donc, attendu que cette vérité bonne est en soi et qu'elle est absolument simple, "il n'est point besoin de sortir de cette simple contemplation pour réfléchir sur les effets particuliers de l'amour de Dieu envers les hommes, puisqu'on les comprend dans l'éminence de ce regard simple et amoureux dans leur propre cause, qui est l'amour, beaucoup plus parfaitement qu'on ne pourrait faire en les considérant eux-mêmes." En d'autres termes, inutile de chercher les effets particuliers de cet amour vrai : tous les effets désirables sont contenus dans l'amour vrai lui-même, comme les rayons sont dans le soleil. Et donc, au lieu de nous disperser dans la considération de ses effets, restons recueillis dans la contemplation simple de cette Source de tous les dons, source qui est en nous, qui n'est jamais séparée de nous, même quand nous nous détournons d'elle par notre libre-arbitre.
Maur s'appuie ici sur la distinction platonicienne entre deux formes de connaissance : la connaissance discursive (dianoia), qui regarde un à un les aspects de la vérité, comme les facettes d'un diamant ; et l'intellect (noesis) qui contemple simultanément, hors du temps donc, toutes ces facettes.

Extraits du Sanctuaire de la divine sapience, de Maur, pp. 116-117

vendredi 4 décembre 2015

Contre un Dieu sans mystique

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Il y a les mystiques sans Dieu. Mais il y a aussi ceux qui veulent avoir Dieu sans mystique, sans mystère, sans être ravis et réduis à l'état de mutisme par cette muette musique. Ils s'attachent à une religion toute extérieure, toute en images et sans contemplation silencieuse. Selon eux, Dieu est inconnaissable, et cette inconnaissance doit nous laisser sans contact direct avec Dieu. Il faudrait alors se contenter des œuvres, comme d'une morale sans conscience, comme d'un corps sans âme. L'aveugle de Marseille leur répond :

"Chose étrange, on veut me faire croire que je ne vois pas le soleil parce qu'il y en a qui ne le voient point. On me dit que ma contemplation est une chimère parce qu'on ne peut la concevoir sans images. Et, ce qui est plus admirable, c'est que jouissant d'une grande paix et d'une profonde tranquillité, comme je les assure, on entreprend de me persuader qu'il n'est point vrai que je sois dans ce repos, et que, si je veux l'acquérir, il me faut toujours méditer, toujours penser et toujours agir."

François Malaval, La Belle ténèbre, p. 176

Ici, "méditer" veut dire se représenter des images, par exemple des scènes de la vie de Jésus ou bien évoquer des attributs de Dieu comme sa bonté ou sa simplicité. La contemplation, elle, consiste à se mettre en présence de Dieu, sans images ni discours, sauf éventuellement quelques paroles pour se lancer.
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