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samedi 3 octobre 2020

Vivre sans choisir ?


 Une chose qui nous épuise, c'est choisir. Le poids du fardeau de la liberté nous mine en permanence, sans même que nous en ayons une claire conscience. Chaque instant, mille choix, problèmes, dilemmes, conflits, milles antagonies qui font autant d'agonies. Pourtant, rares sont les choix qui se font, "en nous", avec notre concours conscient. La plupart des décisions se prennent à des niveaux de conscience indistincts, non aperçus. Cependant, même cela est trop.

Alors, nous prenons parfois refuge dans une politique qui consiste à choisir de ne pas choisir. Mais c'est encore choisir. Rester sur le quais, à l'écart, demande un effort. Semblable stratégie ne permet pas d'échapper à l'épuisement. Parfois aussi, l'on se rassure en se justifiant par les doctrines du moment. Les uns se mettent à croire que l'univers obéit à leurs désirs, les autres veulent choisir qu'il n'existe aucun choix et que - formule étonnante - "il n'y a personne pour choisir". Bien sûr, chacun de ces... choix comporte sa part de vrai. Il y a en moi un lieu de toute-puissance, un lieu sans déchirure, un lieu où tout est agit sans effort aucun. Mais je suis une personne, un rien dans un cosmos infini. Cela, aucune expansion ne pourra l'effacer.

Ce lieu est ici, plus évident que n'importe quel choix, et pourtant qui échappe à tout choix. C'est le seul choix véritablement reposant : choisir de m'en remettre à ce lieu, en moi, qui peut tout choisir sans effort. Je ne prétends pas que cela supprime tout effort, ne serai-ce que parce que la coïncidence avec ce lieu n'est pas possible toujours. Mille habitudes, innées et acquises, l'empêchent. Il y aura toujours quelque résistance à la grâce. Mais du moins, j'y trouve un repos. Et bien plus, toujours plus que ce que je saurais dire. Et même, je sens bien que ce que je sens distinctement, n'est que peu au regard de ce qui m'est donné. 

Je me sens appelé à vivre selon cet encouragement prodigué par la Déesse :

"Que (l'adepte) boive, l'âme contente, 
guidée et encouragée par l'énergie qui va toujours plus loin.
Il n'a absolument pas à examiner
si ce qu'il offre à son corps [litt. "son chakra"] (est pur, bon, etc.).
Qu'il mange et jouisse sans choisir !" 
(MBT, YKh (1), VI, 50-51)

"Sans choisir" traduit nirvikalpena, expression cruciale dont j'évoque depuis des années la difficile, voire l'impossible, traduction. On la rend le plus souvent par "sans concept". Mais cette traduction est le plus souvent mauvaise, car elle fait penser à quelque chose d'abstrait, alors que nirvikalpa signifie "sans hésitation", sans réaction de dégoût, "sans jugement" dirait-on peut-être dans le jargon du jour. Sans choix, donc sans rien exclure. En vivant, non pas "en (pleine) conscience" (je frémis rien qu'à écrire ces mots, pionniers de la société de surveillance, lugubres messagers de la nouvelle moraline), mais en laissant vivre la vie à travers soi. Ni plus, ni moins. C'était le test traditionnel de la non-dualité. Un rictus, et vous étiez recalé. 

Mais la beauté du "shivaïsme du cachemire", "Nectar de la Lune Transmis en sa Marche Fraîche", de l'un de ses vrais noms, est d'avoir extrait le nectar de tout ces coutumes, un peu rigides malgré leur volonté de fluidité. Car la véritable souplesse, c'est d'épouser l'absolu. L'absolue exigence de la beauté bonne qui nous est donnée depuis les premières Lunes. L'insigne honneur de devoir adorer le tout-haut dans ses toutes-basses clartés. 

C'est cela que proclament Utpaladeva, Abhinavagupta, Kshemarâja et les autres, tous poètes, bien sûr. Voilà pourquoi il est si difficile de traduire Abhinavagupta ("Toujours nouveau et (pourtant) caché") : il n'écrit pas des "manuels", ni des "commentaires". Il vomit cette lave ardente qui, en nous brûlant, peut seule nous rafraîchir. Sanderson dit qu'il est un écrivain ambitieux. Je dirais même plus. Envahi par la pulsion de dire ce qui ne peut l'être, il est devenu fou. Voilà ce que fait l'absolu. L'écorce tombée dans l'abîme de sel, devient sel. Et voilà tout. L'ombre disparaît dans la lumière. Et voilà tout. Celui qui voudra sauver sa vie, la perdra. Qui la donnera, la trouvera, vivante comme un troupeau de cabris. Voilà pourquoi le "manuel" d'Abhinava pour le Trika (le Tantrâloka, la lumière aveuglante des tantras) est si déroutant. La main veut le prendre (puisque c'est un manuel), mais la matière est trop fluide (puisque c'est liberté). Le rituel qui relie ne peut être congelé pesé emballé marchandisé. Non. Et pourtant, il l'est. Elle est maline, la vie.

Vivre sans choisir ?

dimanche 28 juin 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 108

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L'expérience de la simplicité :

nirādhāraṃ manaḥ kṛtvā vikalpān na vikalpayet |
tadātmaparamātmatve bhairavo mṛgalocane || 108 ||

"L'attention libre de tout support,
que l'on conçoive pas de concepts/
que l'on ne choisisse pas d'alternatives.
Ce Soi étant le Soi absolu,
on devient divin, ô toi qui a des yeux de gazelle !"

samedi 22 juin 2019

La conscience est-elle un effet de la nouveauté ?

Dans un texte célèbre, Bergson défend la thèse selon laquelle la conscience est un effet de la nouveauté ou, plus précisément, du choix.

Son raisonnement est le suivant : quand nous apprenons une tâche nouvelle, nous nous sentons davantage conscients. Par exemple quand nous apprenons à faire du vélo. Puis, au fur et à mesure que la nouvelle tâche devient plus facile, automatique, la conscience retourne à son niveau d'intensité normal. Bergson en conclut que la conscience est un effet de nouveauté, c'est-à-dire de contraste. Puis il ajoute que ce contraste est lui-même du a des choix. Donc la conscience est choix. En fait, il ne dit pas que la conscience est créée par des choix, mais plutôt que la conscience est choix.
Je suis d'accord avec lui.

Mais comment réconcilier cette affirmation avec l'idée que la conscience serait immuable ?

Je pense que ça n'est pas possible. Je pense que ce fait, cette identité ou cette proximité entre conscience, choix et nouveauté, dit quelque chose de l'essence même de la conscience qui, selon moi, est la substance de tout.
La conscience est nouveauté, car elle se réalise sans cesse sous des formes nouvelles, inédites, imprévues. La conscience est évolution créatrice. La conscience, c'est-à-dire l'expérience en général, est délectation de soi, étonnement, conscience de soi qui est toujours, en son fond, émerveillement. L'expérience est un miracle, le miracle de la prise de conscience de soi en train de se créer, instant après instant. Le vertige de jouer à exister ainsi, puis autrement. L'ivresse de séparer puis d'unir, d'affirmer puis de nier, de se souvenir puis d'oublier, de goûter puis de se sentir dégoûter, de s'attacher et de se détacher. Ce balancement, cette danse, certes sauvage, terrifiante et souvent douloureuse, ce chaos, comporte en son cœur une palpitation qui est émerveillement devant l'imprévu de soi. Et cet étonnement d'exister ne va pas sans une non moins profonde assurance d'être indestructible. Je sens, en mon centre, que je ne suis pas une chose, que je suis donc libre de devenir toutes choses, que je suis assez sensible pour en souffrir, mais tout cela sur fond de sécurité.

Pourquoi choix ? Parce que le choix, c'est la liberté d'exclure, de nier, d'oublier, pouvoir indispensable, sans lequel il serait impossible de faire l'expérience de quelque chose. Et ce choix, qui est aussi bien le pouvoir de conceptualiser en disant c'est ça et pas autre chose", exige aussi celui de mémoire.
La conscience est donc pouvoir de se conceptualiser, c'est-à-dire de se réaliser comme autre tout en s'identifiant à certains de ces "autres", et donc pouvoir de choix et de mémoire.
La conscience, l'expérience, la vie, l'absolu, est ce jaillissement toujours nouveau (abhinava) et pourtant insondable (gupta) que nous sommes. Une liberté terrifiante (bhairava) et un miracle délectable.
Au fond, le non savoir est inséparable d'un savoir absolu. La sécurité et l'aventure.
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