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mardi 8 décembre 2020

Pas d'être à partir du non-être (absolu)


 Rien ne vient de rien. L'absolu non-être (atyantâbhâva) n'existe pas. Il n'est rien, et le rien n'engendre rien. Il est donc faux de dire que le non-être est l'origine des choses, sauf à prendre ces termes en un sens figuré, un sens qui figure autre chose que leur sens littéral.

Dans la Chandogyopanishad :

sadeva somyedamagra āsīdekamevādvitīyam | "Mon cher ! Il n'y avait que l'être à l'origine, un et sans second." : vrai. 

taddhaika āhurasadevedamagra āsīdekamevādvitīyaṃ tasmādasataḥ sajjāyata || 6.2.1 || "A ce sujet, certains disent qu'à l'origine, il n'y avait que non-être, un et sans second, et du non-être, l'être est né" : faux.

Que ce soit pour le Vedânta ou pour la Pratyabhijnâ, seule la première thèse (paksha) est vraie (sat, aussi). Comment quelque chose pourrait-il venir de rien ? Il n'y a donc que l'être, un et sans second, qui enveloppe d'apparent non-êtres, qui semblent engendrés dans l'être par la pensée.

itisiddham


jeudi 12 novembre 2020

A quoi bon en rajouter ?


 tad eva hy anuttaraṃ mahāprakāśātma antaḥkṛtabodhamayaviśvabhāvaprasaram anuttaratvād eva niratiśayasvātantryaiśvaryacamatkārabharād bhedaṃ vikāsayati / na hy aprakāśarūpaṃ bhāvavikāsaprakāśe kāraṇaṃ bhavet / prakāśātmakaṃ cen nūnaṃ tat parameśvarabhairavabhaṭṭārakarūpam eveti kim apareṇa vāgjālena

"Voici l'absolu même : Manifestation / Lumière qui embrasse tout, qui enveloppe en elle le flot des phénomènes de l'univers, qui sont plein de conscience. La dualité s'épanouit à partir de l'absolu et de lui seul, à cause d'un débordement de délectation émerveillée, une souveraine liberté indomptable. Ce qui n'est pas Manifestation / Lumière ne peut être la cause de la manifestation, de l'expansion des phénomènes. Si (cette cause) est Manifestation / Lumière, alors elle est assurément le divin sublime, Seigneur suprême, et lui seul. Dès lors, à quoi bon en rajouter ?"

Abhinavagupta, Parâtrîshikâ-vivarana, I


lundi 9 novembre 2020

Le pouvoir du poète

La conscience se mire, l'être s'admire, se perd et se retrouve


 Le pouvoir du poète (kavi-śakti) est un pouvoir créateur, comme nous le suggère l'origine du mot, le verbe grec poiein, "créer". Abhinava Goupta va jusqu'au bout de cette intuition quand il affirme ceci, dans sa Parole nouvelle ( Abhinava-bhāratī, I, p. 4) :

"Le poète même, n'est-il pas comme un Créateur des créatures dont le désir engendre le monde ? De fait, il est plein d'une puissance capable d'engendrer des vérités inédites et étonnantes, pouvoir lui-même éveillé par la grâce de la divine Parole, nommée aussi 'intuition', génie toujours actif et qui habite son cœur."

Le poète, le kavi authentique et non le kava, misérable corbeau tout juste capable d'épater les imbéciles, habite (śālin) son cœur intime, siège du génie. Il a une demeure (śāladans l'imagination créatrice, il en est riche (śālin aussi). De cette fortune, il tire des vérités (artha) jamais aperçues, un profit (artha aussi) inédit, des significations (artha encore) toujours nouvelles (abhinava). Elles étaient pourtant déjà présente, en quelque sorte (kathamcit, comme dirait Utpaladeva) en son cœur, mais elles y reposaient, cachées (gupta) par leur proximité même. 

D'où vient ce don ? De soi (sva), du coeur de soi qui se trouve coïncider avec le cœur de tout : source intérieur qui s'épanche par la grâce de la divine Parole, la conscience universelle, source de tout, au-delà de tout (viśvottīrṇa), qui fait tout (viśvamaya). Sa "grâce" (anugraha) est son acte d'éveil, de retour à soi, car en vérité, il n'y a pas de dehors de cette immensité plus vaste que tout espace, et c'est en son seul sein, infini, qu'elle joue à se refléter d'innombrables manières, telle une belle insatiable. Elle s'y perd, à l'image de l'artiste qui se perd dans son œuvre, à l'instar du lecteur qui s'égare dans l'histoire qu'il anime de son attention. Mais elle se retrouve aussi, se reprend (anugraha) et se ressaisit (vimarśa). Le divin habite mon cœur par nature, mais c'est par grâce que j'y habite sciemment.

La poésie, comme tout acte, naît ainsi d'un réveil, même fugace, même fragile, même très incomplet. Car nul ne peut agir que la conscience universelle. Je suis elle, vous êtes elle, elle est tout et chacun. Elle s'oublie, mais elle replonge en elle-même, sans même s'en apercevoir le plus souvent, pour bouger, cuire, marcher, gesticuler et, par-dessus tout, pour dire. Et parfois, ce dire devient véritablement créateur de mondes - et c'est la poésie. Elle plonge alors davantage en elle-même, se réveille plus. Elle devient donc plus efficiente, d'où le pouvoir du poète. 

La poésie est donc, comme l'Eros, lien entre l'humain endormi et le divin éveillé. Plus éveillé que le commun, le poète devient à son tour capable d'éveiller. Le poète est, comme la Déesse qui interroge Dieu dans les tantras, la conscience universelle, qui s'est individualisée et qui est en train de se réveiller. Un signe de ce pouvoir singulier est justement la capacité d'engendrer des "significations", des "sens" (artha encore) inédits (apūrva), nouveaux au vrai sens du terme. La nouveauté est signe de liberté, dit la philosophie de la Reconnaissance, rejoignant ainsi l'intuition d'un Bergson. Et c'est cette nouveauté qui suscite l'étonnement (vaicitrya), mot qui désigne aussi la variété. Dès lors, nous voyons que la différence (bheda), la multiplicité, la dualité même, ne sont point corruption (dūṣaṇa) de l'être, mais bien révélation de sa beauté (bhūṣaṇa).

Le poète est, comme le taon socratique - dans un registre toutefois bien différent - celui qui s'oppose à l'assoupissement des corps. Chamane, hypnaute, passeur, truchement, guérisseur, sorcier, cuisinier, guide, pasteur, bouffon, le poète est tout cela par son art. Mais n'oublions pas que son pouvoir est présent en tout et en tous - de l'imbécile au génie, il n'y a que des différences de degré, non de nature. Le génie est naturel, c'est la culture qui, quand elle-même est corrompue, peut en apparence le corrompre.

samedi 1 août 2020

Non-dualité



Ils disent : "Tout ce qui est construit
sera détruit ; tout ce qui est gagné sera perdu ; 
tout ce qui apparaîtra, disparaîtra."
Mais regardez : naissance et mort sont simultanées.
La destruction est au coeur de la création.
Tout de qui se fait, se défait.
Non pas après. Mais maintenant.
Dans la tension, sentir la détente.
Un seul mouvement, un seul cycle.
Laisser venir. laisser partir.
Mais venir, c'est déjà partir.
La fleur qui éclot est déjà en train de se fâner.
Un seul geste.
La vie est mort, maintenant.
Il y a création de formes,
parce que le Mystère n'est pas confiné dans le sans-formes.
Il y a destructions des formes,
parce que le Mystère n'est pas confiné dans les formes.
Je suis cette respiration.
Tension et détente simultanée.
Je suis cette flamme qui naît en s'évanouissant.
Je suis le début et la fin,
comme le cercle qui tourne sur soi, immobile :
le mouvement qui part
est le même qui revient.
Il est tentant de hiérarchiser :
"la création vient avant !"
"tout finit en destruction !"
"le plein !" "le vide !"
Mais la vérité est totalement dans le tout,
non dans les parties.
Un seul geste.
Ma pratique est de participer 
à ce souffle.

samedi 26 janvier 2019

L'éveil est-il la fin de toute activité ?



Ce que nous croyons faire d'ordinaire n'est le plus souvent que l'action de mécanismes inconscients. Nous croyons décider, en réalité nous sommes endormis et des habitudes "agissent" inconsciemment. Nous nous identifions à ces habitudes, à ce faux Moi. Nous nous croyons libres parce que nous nous identifions à ce faux personnage, ou à ces masques, selon les circonstances. C'est un mélodrame sans fin.

Une grande partie du bavardage mental est consacré à justifier après coup ces "choix" : ainsi le colérique va rationaliser sa colère, la bavarde sa compulsion à bavarder, et tous s'attachent à justifier leur souffrance et affirmant haut et fort "Mais quand je souffre, je me sens vivre !", alors qu'ils ne font ainsi qu'alimenter leur propre tourment, qu'ils n'ont certes pas choisis en conscience, car qui désire souffrir ? 

Mais nous ne sommes pas ces fictions. Et la souffrance elle-même nous pousse à nous réveiller. Nous prenons conscience des tensions, du fait que nous ne sommes presque jamais pleinement à l'aise et que la "radio intérieure" ne s'arrête jamais. Cette prise de conscience est l'éveil. Alors, dans cette présence, les tensions peuvent se dénouer, les compulsions s'apaisent. 

Mais est-on forcé alors à ne plus agir ?

Ce serait encore un de ces dilemmes créés par le mental.
En effet, croire que "je ne peux agir" sans quitter la paix profonde, c'est encore s'identifier aux pensées, causes principales de l'égarement. C'est se définir par "rapport à", "en opposition à", ce qui est le propre du mental.

Mais l'observation en présence révèle que "je suis" aussi bien en l'absence d'une pensée qu'en sa présence. C'est cela l'éveil à notre vraie nature au-delà du mental. Réaliser que je suis la Lumière qui illumine aussi bien l'apparition d'une pensée, que sa disparition. 

Mais ici la tentation est grande de s'installer dans une posture de transcendance factice, du genre : "moi je m'en fiche du mental, car je suis tellement au-delà !" Ce qui est, bien sûr, encore un schéma mental nourri par le ressentiment envers les pensées, les émotions, les sensations, les autres et le monde. Car l'expérience prouve aussi qu'il n'y a aucune séparation : la conscience éveillée est au-delà de tout, mais elle est aussi la vie, la substance de tout. 

Mais pour le vivre, il ne suffit pas de prononcer mentalement ces mots, il faut lâcher l'énergie de crispation et "sauter" dans l'inconnu, dans le silence en présence, vide et clair.

Autrement, nous resterons pris dans un dilemme décrit par la tradition du Tantra du Cachemire : nous croyons que nous ne pouvons être libres qu'à condition de ne rien faire, et nous nous sentons comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. La tension s'accumule alors et nous replongeons bientôt dans l'agitation, avec une dose de culpabilité supplémentaire. Ou alors, nous sacrifions la paix et nous nous disons que "cette paix sera pour plus tard ; pour le moment, je vis !" Paix et activité semblent incompatibles.

Autrement dit, Présence et pensée semblent ne pas pouvoir coexister. C'est d'ailleurs la croyance de la plus célèbre tradition non-dualiste, le Védânta, qui affirme que la connaissance (la paix, la présence) et l'action sont aussi incompatibles que la lumière et les ténèbres.

Mais en réalité, cela se passe-t-il ainsi ?
Quand je me reconnais dans l'instant, ici, au-delà du mental, en une prise de conscience qui est un ressenti subtil, presque sans mots, alors je peux aussi reconnaître que je suis l'élan à l'origine de toute activité. 
Cet élan, je le ressens sans séparation, jaillissant du centre de mon corps-mental, comme une source puissante. C'est la Shakti, la Vie, la Force.

Alors, débarrassé de l'illusion du faux Moi, j'agis d'une autre façon. J'agis et je ressens que la source de mes actes est la source de tous les actes. Mon acte est l'Acte atemporel, parce qu'il surgit dans l'instant, comme tout ce qui est réel. Je le ressens directement, plus proche que n'importe quel autre ressenti, même si au début cela peut sembler subtil. Je ressens que l'élan intime ne fait qu'un avec l'énergie qui est la totalité des mouvements, que "je suis" cet élan conscient qui ne fait qu'un avec la conscience éveillée. Je suis l'Acte à la racine de tous les mouvements, car je ne suis pas telle vague, mais l'océan entier.

Alors, comme disent les Shiva Soûtras :

"Quand la croyance en la séparation a disparue, une autre sorte d'activité" remplace celle basée sur l'ego, "qui engendre une nouvelle création" (bheda-tiraskâre, sarga-antara-karmatvam). L'activité du corps-mental est l'énergie divine à la source de tout. Cet état est parfois décrit comme un état de fluidité. La vague réalise qu'elle est l'océan, un seul et même flot. Et même s'il y a des icebergs, eux aussi sont de la même eau. Et l'eau circule.

Alors le faux dilemme entre paix et action n'a plus lieu d'être. La paix profonde est dans la réconciliation avec l'activité vitale, y-compris avec le mental. Ainsi nous évitons de tomber dans le ravin qui consiste à prendre le mental pour un ennemi, impasse équivalente à celle qui consiste à voir dans le corps un ennemi de l'esprit. En réalité, il n'y a pas d'ennemis. Il y a juste un aveuglement indéfinissable qui corrompt tout, un Diable qui divise ce qui n'a pas lieu de l'être. Et même ce Diable d'ego fait partie de la totalité, car sans lui, point de souffrance et, sans souffrance, point d'éveil.

L'éveil n'est donc pas la fin de toute activité, 
mais l'aube d'une nouvelle création, d'un nouveau monde.


dimanche 23 décembre 2018

Comment être créatif ?



La plupart d'entre nous vivons d'autres vies.

Pas celle à laquelle nous aspirons.
Combien de romans, de projets morts en nous ?

Mais pourquoi ?

Le plus souvent, nous faisons notre deuil
en nous persuadant que nous n'avions pas ce rêve en nous.
Que nous ne sommes simplement pas fait pour.
Nous croyions être gros de telle oeuvre,
de ces mots magiques, là, entrevus en rêve...
mais ça n'était qu'un rêve.

Vraiment ?

Le véritable obstacle est la résistance.
Cette force insaisissable, ce mal impalpable
mais au pouvoir bien réel.
Le plus dur n'est pas d'écrire,
mais de s'asseoir.

Les méthodes, trucs et astuces pour faire le saut

sont légions. L'image est parlante :
nous trépignons sur le plongeoir,
nous nous faisons du mauvais sang,
nous ne passons pas à l'acte.

C'est pareil pour la spiritualité,

pour l'amour, pour parler à ceux que l'on aime
ou faire le premier pas d'une réconciliation.
Cette force mystérieuse...
Pourtant, l'expérience nous a appris
qu'une fois le seuil passé,
c'est moins dur.
Comme si autre chose prenait le relais.
Comme une transe chamanique,
comme un genre d'hypnose.
Comment changer de régime ?
Comment passer la vitesse ?
Chacun ses astuces, ses trouvailles et ses déceptions secrètes.

Pour moi, la vie intérieure est au cœur de tout ça.

C'est la même résistance.
On pourrait même dire, la même timidité.
Il faut un grain de folie pour plonger
dans le silence, 
pour s'immerger dans le ressenti du tréfonds.
Ici les échecs et les souffrances aident,
paradoxalement. 
Grandir en descendant.

Mais pour moi, la clé est d'agir sans savoir.

C'est extraordinairement puissant.
Face à la page blanche,
ça sort.
Comme si je n'étais qu'un simple canal.
Un instrument.
Je me vois transparent.
Plus de voile entre la Source et la page.
Bien sûr, je reste libre d'intervenir.
Je peux refuser des mots.
Mais ça coule. De source, si j'ose dire.
Le silence (?) propose, l'ego dispose.
Donc la source en premier.
Ecrire comme si on était fou.
Idiot. Bêtasse. Sans idées.
Les idées viennent.
Juste on oriente, subtilement.
Comme un chien qui flaire une piste.
Humer, capter le courant.
Ecrire sans savoir.
Voilà la clé.

Comme Vyâsa, comme Vâlmîki le premier poète,

nous sommes des sources inépuisables.
S'ouvrir, larguer les amarres,
se voir invisible, dépouillé,
translucide , tel une boule de cristal.

Pareil pour le reste.
Faire sans savoir.
Sans espoir ni attente d'un résultat.
Ou en laissant cette attente (sans doute inévitable)
à l'arrière-plan. 
Se laisser saisir par la curiosité
de voir ce qui va sortir du vide,
ce qui va naître du rien.
Sans savoir, là, dans l'instant.

De toutes façons, n'est-ce pas toujours ainsi ?

Tout acte jaillit du rien.
Alors pourquoi s'embarrasser
à faire comme si cela dépendait de nous ?
Laissons faire.

Stages découverte du Smara Yoga

mardi 16 août 2016

Adonné à la création

Les choses apparaissent et disparaissent dans l'espace, mais l'espace est indifférent aux choses. il leur "donne lieu", mais il n'est pas leur source créatrice.
Les choses apparaissent et disparaissent dans la conscience, mais la conscience ressent ces choses, car elle les désire - dans l'attrait, l'aversion ou l'indifférence. La conscience est la cause des choses. La conscience est créatrice. Elle est Déesse et Dieu, comme soleil et lumière.



L'un, lumière qui imbibe également le sujet, l'objet et la connaissance,
se déploie, silencieux,
s'adonnant à la création des énergies

du feu, du soleil et de la lune.

Eraka, Hymne à la Danse de la Déesse Kâlî (Kramastotra)


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