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vendredi 14 mai 2021

De la lecture comme pratique spirituelle



 Comment accéder à la connaissance spirituelle ?

La plupart des gens répondront que la source de la connaissance spirituelle est en nous. Il faut plonger en soi. Mais ce que nous entendons pas là diffère : pour les uns, il s'agit de "voyager dans l'Astral", de se connecter à des entités omniscientes ou de se fier à son impression du moment. Pour d'autres, plus rares, cela signifie se reconnaître comme présence impersonnelle, ou entrer en relation avec l'essence intime qui est aussi l'essence universelle. 

Autrement dit, la majorité des gens se tourne vers des entités, principalement des humains, des gourous, des maîtres, des guides, comme source de la connaissance. Dont des livres, qui sont les paroles de telles entités.


Or, j'ai remarqué une chose : parmi ceux qui lisent des livres, il y a ceux qui lisent des livres "sur x", par exemple le Tantra ; et il y a ceux qui lisent des livres "de x", par exemple des textes de la tradition du Tantra. C'est la distinction entre littérature ou secondaire, "les livres sur la Gnose", et la littérature primaire, les textes gnostiques eux-mêmes. Ou les livres sur l'alchimie, et les textes alchimiques eux-mêmes. Ce sont là deux sortes de sources très différentes.

Mon expérience, de longue date, est que la littérature secondaire est un mauvais choix. En surface, elle semble certes plus facile d'accès, plus familière ; les sources primaires semblent plus exotiques, plus difficiles. Mais c'est négliger le fait que la littérature secondaire est... secondaire. Elle est une copie, au mieux relativement fidèle. Un dérivé, un reflet, une imitation. Un écho. Or, comme dans le jeu du "téléphone arabe", il suffit de quelques copies pour que l'original devienne méconnaissable. De plus, pourquoi passer par des intermédiaires ? "Mieux vaut s'adresser au bon Dieu qu'à ses saints". Remonter au plus près de la source.

La littérature secondaire est donc une perte de temps. Au pire, elle est source d'erreur. Et, parmi les sources secondaires, les moins mauvaises sont celles qui laissent le plus parler ceux dont elle parle. Voilà pourquoi je préfère les anthologies, au pire les résumés. Quant aux informations contextuelles, le format wikipédia est idéal. Rester concis, s'en tenir à l'essentiel. Les commentaires critiques doivent, dans la mesure du possible, être clairement placés à part.

Les livres que j'ai lu sur Platon étaient plein de préjugés, voire de mensonges. Même constat pour les ouvrages sur la Gnose, les "introduction", etc. Les livres sur le Tantra m'ont transmis des idées néfastes. Par exemple, le livre de Van Lysbeth a fait la propagande du cliché des "méchants aryens" contre les "gentils dravidiens", les vils pasteurs patriarcaux contre les doux agriculteurs matriarcaux. Cela m'a fait perdre du temps - le temps nécessaire pour réaliser par moi-même que cette affirmation était fausse. De même sur l'hindouisme, le bouddhisme, et ainsi de suite. Rien ne vaut l'accès aux sources primaires.

Et ce qui a été décisif, à chaque fois, c'est cet accès à la littérature primaire. Les sources, comme on dit à juste raison. Les textes, dans la langue originale ou, à défaut, dans une assez bonne traduction. Bien évidemment, je ne connais pas le tibétains, par exemple. Mais je connais le vocabulaire du dzogchen, les expressions principales. Je m'intéresse toujours à la langue. Remonter au plus près de la source. D'où l'apprentissage du sanskrit. On me demande régulièrement ce qui m'a poussé vers la pratique de cette langue si difficile. Eh bien, c'est le désir de me rapprocher des sources. Il en va comme dans le commerce : il est prudent de se passer d'intermédiaires, de traiter le plus directement possible avec le producteur. Voilà pourquoi je suis devenu sanskritiste. Et je ne l'ai jamais regretté depuis. 

Les textes. Aller aux textes. La tradition, c'est la transmission ; or la transmission, c'est la transmission à travers les textes. N'est-il pas frappant que toutes les traditions dignes de ce nom soient fondées sur des textes, des discours, des paroles, des soûtras, des aphorismes, des commentaires, des commentaires de commentaires ? Là aussi, nous retrouvons certes le phénomène d'imitation. Mais dans une forme vivante, dirai-je. 

Alors que, la spiritualité contemporaine se caractérise par l'imitation mensongère, par le plagiat. Regardez la plupart des vendeurs de méthode "quantique", "chamanique", "hydraulique" et pataphysique : ils plagient, et ils cachent soigneusement leurs sources véritables. Ainsi, le néo-yoga, le néo-tantra, le néo-advaita, le néo-vipassana, tendent à passer sous silence les sources indiennes, au motif que "c'est intellectuel". Ben voyons. Des plagieurs, des affabulateurs, des imposteurs, des imitateurs. Au mieux. Aujourd'hui, combien d'"éveillés" pompent les textes gnostiques, mais sans le dire ? Le "Secret" est une imitation d'œuvres des années 1920. Le New Age imite la New Thought, qui elle-même imite le transcendentalisme, qui lui-même imite le romantisme, qui lui-même... D'autre plagient le dzogchen. D'autres encore, pour mieux occulter leurs sources, prétendent enseigner le shivaïsme du Cachemire, mais n'ont dans la bouche qu'une énième copie de la rhétorique new age. Ou d'une psycho-thérapie des années 70. Sans oublier tous ces clones qui s'imitent les uns les autres, à l'infini. Un jeu de miroir qui évoque les rayons d'un supermarché. 

Alors quoi ? Les textes. Revenir aux textes. Revenir à la parole, au plus près de l'acte créateur. Pour apprendre et pour se nourrir. Au reste, toute lecture n'est pas condamnée à être seulement analytique. Il y a aussi la lecture divine : lire, méditer, prier et contempler. Comme, en Inde, il y a l'écoute, la méditation et la contemplation, shravana, manana et nididhyâsana. 

Autrement dire, l'étude des textes est une méthode, et non un simple gadget anecdotique. C'est la voie traditionnelle, la voie de la transmission, la voie de la réalisation. C'est une manière de vivre, une discipline, une école de chaque jour. 

Les gens parlent de "tradition orale", "d'au-delà des concepts", etc. Mais, le plus souvent, ce ne sont là que des justifications commodes pour rester les bras ballants, dans une attitude passive, consumériste à tous égards, tels des chamallows qui se laissent dissoudre par l'humidité ambiante. 

Certes, il fait aller au-delà des textes, par-delà la lettre. Mais pour cela, il faut d'abord passer par les textes. Et surtout, une lecture "divine" nous conduit d'elle-même à son propre au-delà. Telle est la beauté de la lecture. Lire et relire. Un travail d'artisan, et non d'employé. Une œuvre d'adulte qui se tient debout, et non d'adolescent mou du genou. Une quête en compagnie, non une soirée sextoy. 

Donc, aller aux textes plutôt qu'à des livres ou à des enseignements secondaires. Et, de là, à la Source ultime. Au plus près, au plus intime. Voilà pourquoi, dans mes billets de blogs, mes livres et mes vidéos, je m'efforce d'inclure des textes, au moins des extraits. C'est la méthode que j'ai adoptée. Après plus de trente années, elle m'a convaincu, elle a fait ses preuves, elle est fiable. 

La lecture des textes, des sources primaires, est une pratique spirituelle. 

Lire ainsi et se laisser relier. Lire comme on se laisse masser. Lire comme un chasseur. Lire en entier, en restant entier, tout entier. Lire attentif à l'onction, à l'esprit, au souffle. Lire en se posant. Lire comme une rencontre. En se reposant. Lire avec attention. Lire en intégrant l'articulation des mots avec le fond cordial vibrant. Enoncer les mots sur fond de silence vivant. Constater, encore et encore, leur harmonie. En éprouver une joie sans pareil. Découvrir, approfondir. Depuis longtemps, je lis les mêmes textes. Lire, oui, mais encore plus, relire. Encore, et encore, et encore. Lire comme on respire. Cultiver. Se cultiver. Laisser les mots, les phrases, les tournures, les discours, œuvrer en nous comme des graines dans une bonne terre. 

Vivre en accord avec ce que la lecture exige de discipline, de concentration, de mémoire, de souplesse, de précision, de force intellectuelle. 

Lire est une pratique, une expérience, lire, c'est faire, c'est déjà faire, c'est faire, peut-être, ce qui est toujours déjà en train de se faire en nous. Lire, c'est écouter. Lire, c'est se taire. Lire, c'est se laisser faire. Lire, c'est apprendre à laisser faire. Lire, c'est donner du temps, de l'espace, pour un autre en nous. Lire, c'est sortir du bavardage. Lire, c'est s'exposer à des objections, des ruptures, des surprises, des défis. Lire, c'est voyager. Lire, c'est s'élever sans bouger. Le monde est un livre : Shiva est le sens, Shakti est le texte. La Nature est un livre : la lecture d'un livre me prépare à cette autre lecture. Lire m'apprend à relier, me rend sensible à tous les signes, aux paroles sans mots, aux chants animaux, derrière les activités humaines. Lire apprend à parler à propos. Lire harmonise, rétablit, guérit, guide, vivifie, repose le corps. 

Lire est tout, est cheminer vers le Tout. 

lundi 25 janvier 2021

Point de règle dans l'amour




na yogo na tapo nārcākramaḥ ko'pi praṇīyate |
amāye śivamārge'smin bhaktirekā praśasyate || 18 ||

"Sur cette voie divine,
chemin sans illusion,
on ne se laisse pas pas guider
par le yoga, l'ascèse ou le rituel :
Seul compte l'amour."

Utpala Déva, Hymnes à Shiva, I, 18, Editions Arfuyen

Kshéma Râdja explique : Sur ce chemin divin, transcendant, suprême, seul compte notre expérience directe, intime. Aucune technique n'est enseignée, aucun moyen, aucune méthode, telle que le yoga par exemple, qui est limité par la croyance en la séparation, par la croyance au temps, à des lois de cause à effet du genre "Si je fais ceci, j'obtiendrai cela". Tout ceci tombe en effet dans le domaine de la dualité dans l'oubli de l'unité, au plan où la conscience se perd dans sa création au point de s'y oublier, fascinée par ses propres reflets. L'oubli de l'unité ne peut servir de moyen. A quoi bon une lampe pour éclairer le soleil ? 

Toutes les méthodes sont les ténèbres de l'aveuglement. Une obscurité éclairée par la lumière sacrée de la conscience universelle, plus claire que le jour, inoubliable, libre, inépuisable. Certes. Mais, tant que je la cherche par des méthodes fondées sur l'aveuglement, je ne la trouverai pas. Car je suis cette lumière vivante. Le "je suis" est ce frémissement qui anime tout. Se plonger en ce bouillonnement paisible, en cette douce vibration, est ce qui nous sauve de tout, ce qui nous comble, ce qui nous guérit, ce qui donne sens à nos vies. 

S'abandonner à l'attirance spontanée vers ce mystère évident.

Ceux en qui la conscience divine, cette simple présence intime, se révèle clairement, n'ont nul besoin de rien d'autre. Quand cette science se dévoile, il n'y a plus de moyen, tout comme les étoiles, même les plus belles et les plus brillantes, sont noyées dans la splendeur de l'astre du jour. Tel est l'amour (bhakti), la grâce de l'intuition vraie, directe, immédiate, intime, plus proche que tout. Elle seule est le moyen de s'unir au divin, de se laisser transformer par lui, en lui, pour ensuite rayonner aux autres, dans la limite de nos forces, ou plutôt par la seule force de la Puissance.

Pour l'amoureux dont l'amour est la seule règle, il n'y a plus de règles, car ce "joug est doux", ce yoga est liberté. La grâce gratuite est sa seule loi. Comme dit Jean de la Croix : "Il n'y a plus de loi pour le juste", pour qui s'est ajusté à la Justice, pour qui a laissé toute son âme se fondre en la Vie. 

mardi 19 février 2019

La pédagogie non-duelle du Vedânta


Lémur védântique ou tantrique. Ou yogique. Ou stroboscopique. Enfin je sais pas.

Comme je l'ai expliqué de nombreuses fois, je pense que la philosophie tantrique de la Reconnaissance apporte quelque chose de plus que le Vedânta. 
Néanmoins, la plupart des enseignements du Vedânta restent valides. 

Sa méthode pour amener à l'Eveil est intéressante, car elle est précise. Je ne parlerai ici que du philosophe le plus célèbre de cette tradition, Shankara, mais il y a des centaines d'auteurs et des milliers de textes en sanskrit. Le corpus du Védânta est le plus important de la philosophie indienne.

Comment enseigner avec des mots ce qui est au-delà des mots ?

La méthode védântique de Shankara est intellectuelle. Elle prescrit certes des pratiques pour éduquer l'intellect (buddhi), mais l'intellect est l'instrument de l'Eveil. Parmi ces pratiques préparatoires figurent la méditation, le rituel, la dévotion, un effort moral, mais aucune de ces pratiques n'est le moyen immédiat de l'Eveil. Le seul moyen immédiat est intellectuel, c'est la méditation sur la révélation de l'identité du Soi et de l'absolu : "Tu es cela". C'est le seul Eveil salvateur enseigné par Shankara.

Mais reste le problème : Comment pointer avec des signes ce qui ne peut être indiqué par aucun signe ?

Shankara invoque une méthode traditionnelle :

Ceux qui connaissent la tradition disent que "ce qui est au-delà de toute explication peut être expliqué en lui attribuant des caractéristiques, puis en les niant."

(Gîtâ-bhâshya, XIII, 13)

"Ce qui est au-delà de toute explication" c'est l'absolu, c'est-à-dire le Soi, thème des Upanishads. 

L'absolu est nish-prapancham, "sans explication", sans élaboration verbale, sans prolixité, c'est-à-dire au-delà du langage. Pra-panch, c'est discourir, élaborer, verbaliser, développer, expliquer, mais aussi "baratiner", presque mentir. C'est un terme bouddhiste. Shankara a beaucoup employé le vocabulaire bouddhiste pour expliquer le Vedânta. 

Quelle est cette méthode ?
Elle consiste à dire des choses de l'absolu indicible, pour ensuite les nier.

Par exemple, on dit que l'absolu est le Soi, le Témoin intérieur qui ne peut devenir un objet. Puis on nie tout cela. Ou alors, on dit que l'absolu est la Cause de tous les effets. Ou qu'il est l'Être de toute chose. Ou qu'il est l'arrière-plan des trois états de veille, de rêve et de sommeil profond. Puis on nie tout ce que l'on a d'abord dit.

Mais à quoi bon, si ensuite on nie tout cela ? Pourquoi ne pas tout nier d'emblée ? 

Parce que si le Vedânta se contentait de tout nier d'emblée, le "disciple" parviendrait seulement à se forger un concept du néant. Or le but ici, c'est l'Eveil, la parfaite plénitude ineffable, immédiatement présente et indestructible.

Le but n'est pas de tout nier en bloc pour produire un effet mental provisoire, mais de guider le disciple vers l'Eveil, c'est-à-dire vers la compréhension de "Tu es cela". Ni plus, ni moins.

Il faut donc commencer par pointer ce qui, dans l'expérience ordinaire est "le plus proche" de l'absolu, même si, à parler rigoureusement, tout est l'absolu car rien en particulier n'est l'absolu. 
C'est comme quand on dit "Regarde la lune, là, sur la branche !" Bien sûr, la lune n'est pas "sur" la branche. Elle n'a aucun contact avec la branche, elle en est très, très éloignée. Mais on utilise la branche comme indication provisoire. Et ça marche, même si, finalement, il faudra peut-être dire que la lune n'est pas sur la branche, ni sur aucune branche. 
Ou alors, c'est comme pour montrer une étoile. On pointe d'abord une étoile plus brillante : "Tu vois cette étoile, là ?" - Oui, c'est elle ? "Non, regarde maintenant cette autre étoile, à sa droite" - Ah oui, c'est elle ? "Non, regarde encore à la droite de cette étoile", et ainsi de suite. Il y a une succession d'affirmations niées, jusqu'à l'étoile finale.

Dans le Vedânta, c'est pareil. On pointe des attributs confondus avec l'absolu, mais plus ou moins "proches", puis on nie même ces attributs les plus subtils, et il ne reste que l'absolu. Cette vision parfaite, c'est l'Eveil, l'expérience immédiate.

Pour le Vedânta en effet, il y a pas de différence entre "théorie" et "pratique", car l'absolu est la réalité, il est l'expérience elle-même. Il est donc toujours déjà directement présent. Il n'y a rien à faire ou à pratiquer pour engendrer une nouvelle expérience. L'Eveil est seulement la suppression d'une erreur grâce à la connaissance révélée par les Upanishads. C'est d'ailleurs de cette puissance d'Eveil que les Upanishads tirent leur autorité selon Shankara. Si elles ne procuraient qu'une connaissance "intellectuelle", indirecte, alors elles ne seraient qu'une farce, car leur message ne porte pas sur un lointain paradis, mais sur la réalité, plus immédiate que n'importe quelle chose.

Telle est la méthode du Vedânta, précise et efficace. Elle est très proche de la méthode de la Reconnaissance et de la Vision Sans Tête. Elle semble moins poétique que le zen, par exemple, mais elle est plus rigoureuse. De plus, il existe de nombreux poèmes védântique et les Upanishads elles-mêmes sont en fait des collections de kôans, d'énigmes ou de jeux d'éveil.

Un bon exemple en est le poème "en un seul verset" (Eka-shlokî) que Shankara aurait chanté à un lépreux pour l'éveiller. C'est en fait un court dialogue :

 Qu'est-ce qui t'éclaire ?
- Le jour, c'est le soleil. La nuit, une lampe.
Qu'est-ce qui éclaire le soleil et la lampe ? Dis-le moi !
- C'est l'œil.
Et quand l'œil est fermé ?
- C'est la pensée.
Et qu'est-ce qui éclaire la pensée ?
- C'est moi, monsieur. Je suis la lumière ultime, seigneur !


dimanche 31 janvier 2016

La vie intérieure est inaction



Nous sommes habitués à progresser par nos efforts.
Mais dans la vie intérieure, tout notre effort doit être de nous laisser agir par l'énergie divine. 
C'est l'in-action, ou action intérieure.
Comme le conseille un Carme :

"les âmes ne sont pas encore accoutumées à ce genre de vie, elle ont de la peine...à s'empêcher de tendre à force de voiles et de rames...dans cet océan de la Divinité.
Mais à présent qu'elles n'ont pour motif que l'unique plénitude...il ne faut plus qu'elles usent d'autres industries ni effort que d'un simple écoulement de cœur en lui."

Mais pourquoi "vie intérieure" ?
"On appelle cet exercice vie, parce que l'âme n'en doit jamais être privée, autrement on pourrait dire qu'elle serait morte, comme l'on dit d'un corps mort, qu'il n'a plus d'âme. Et aussi...on l'appelle vie simple... Il est impossible que l'esprit qui a goûté Dieu simplement, par habitude et non en passant seulement, puisse jamais trouver goût ni s'appliquer à le cherche autrement."

Il n'y a pas de rémission :
"Quand Dieu s'est fait goûter au fond de l'âme, il laisse une impression quasi éternelle, et qui rappelle à soi tous les mouvements d'esprit avec une telle force qu'il ne peut jouir d'aucune satisfaction ailleurs que dans ce fonds qui est son centre et sa vraie demeure."

Maur de l'Enfant Jésus, Théologie chrétienne et mystique, pp. 71-73

vendredi 22 janvier 2016

Comment la religion entrave l'intérieur

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Les religions se prétendent gardiennes des moyens de parvenir à l'accomplissement intérieur. Mais en réalité, elles sont un obstacle à cet accomplissement. 
Non seulement parce qu'elles sont corrompues par leur pouvoir, mais encore parce qu'elle cachent la vérité simple sous une multitude de rites et d'obligation qui sont censées assurer une forme de sécurité : "Purifiez-vous ! Préparez-vous ! Faites ! Pratiquez ! Obéissez ! Ne réfléchissez pas !" Tel est le message de tous les prêtres, de tous les gourous, lamas et autres bergers. Ils cherchent à effrayer leurs ouailles, plutôt que de les encourager à faire usage de leur liberté. Sous couvert de leur assurer la survie, ils les empêchent de grandir.
Le doigt, censé pointer vers la lune, la cache bien plutôt.
C'est ce que dit ici un moine Carme, mais mystique :

"Je ne puis m’empêcher de croire que toutes les grandes méthodes qu'on a inventée pour conduire à la dévotion, ne soient cause que si peu de personnes trouvent et cherchent Dieu purement et en vérité, ou bien c'est après un si long temps que la plus grande partie de la vie se passe à les apprendre ; et, après les avoir bien routinées, le plus souvent on voit ces pauvres âmes autant attachées à leur propre intérêt et au service de leurs appétits et passions, qu'elles aient jamais été."

Tout est dit. Parti à la recherche de Dieu, on revient avec un nouvel ego, spirituel ou religieux ou autre. On devient expert en yoga, en méditation, en tantra, en thérapie-ceci, thérapie-cela, on a fait de milliers de prosternations, récité des millions de mantras, visité tant de sanctuaires... Et l'on est d'autant plus attaché à soi, à ce faux Soi, à cette image de soi, qui ne vit que pour le regard des autres; C'est la religion. Comme dit Longchenpa, "une chaîne dorée entrave autant qu'une chaîne de fer".

Notre Carme poursuit :

"La raison, à mon avis, de leur défaut est qu'elles s'étudient plus à se rendre parfaites dans leurs artifices et méthodes qu'en Dieu et pour Dieu.... C'est ainsi que les hommes s'aveuglent dans la lumière, et qu'ils se bâtissent des cachots de servitude dans le palais de la vraie liberté, et s'attachant plus fortement à leur propre dévotion qu'à Dieu même, ils s'empêchent de parvenir à la jouissance par les mêmes moyens qui les y devraient conduire."

Maur de l'Enfant Jésus, Théologie chrétienne et mystique, p. 49

Alors détournons notre attention de ces prétendus moyens, tout "traditionnels" soient-ils, et retournons-là vers notre centre, simplement et sans fioriture. Non pour y trouver le bonheur, la paix ou autre chose, mais parce que c'est la vérité. Que le doigt accomplisse enfin sa fin !


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