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jeudi 3 décembre 2020

L'hiver est-il la fin ?



L'hiver est nécessaire. Mais il n'est pas la fin.

 La plupart des spiritualité non-dualistes sont dans le rejet de la vie.

Nisargadatta, Ramana, Krishna Menon, Shankara, Sâmkhya, Patanjali : tous aspirent à effacer la vie. Tous sont nihilistes. Ils dévalorisent la vie au nom d'une réalité supérieure. Entre l'état de veille et le sommeil profond, il choisissent le sommeil profond, sans forme, indifférencié, immobile, et ils excluent l'état de veille, sa versatilité, ses différences, ses mouvements.

Certes, le moment dualiste est incontournable. On ne peut faire sans. En effet, il faut passer par ce moment où l'on réalise que l'on est pas QUE le corps, pas QUE le mental, etc. Ce moment de transcendance est vital, justement. Il est éveil, réveil, expansion, arrachement à la Matrice divine. L'être s'y délivre de son autohypnose. Silence au-delà des mots, silence au-delà de tout ! Je ne suis ni ceci, ni cela. Ce rien qui me délivre de tout est sans prix.

Mais, si je prend cela pour exclure la vie, alors ce rien si précieux devient le pire des poisons. Et ne nous y trompons pas : l'indifférence ne fera pas non plus l'affaire. Dire : "Oh, il n'y a personne, il n'y a rien, juste Cela" et ajouter "Les désirs du corps-mental ne font que suivre leur corps" en adoptant une posture prétendument indifférente, cela mènera à une impasse. Il y aura des réactions. Il y a toujours des réactions dans la vie. Cela n'est pas un problème. Le problème, c'est que ce genre de posture d'exclusion indifférente ("je suis au-delà de tout, je suis indifférent à tout") ne permettra pas de surmonter ces réactions, qui deviendront des obstacles infranchissables.

Et quand bien même, par un tempérament singulier, on échapperait à ces réactions, on passerait à côté du véritable trésor. Pour s'y perdre, il est indispensable de reconnaître que "je suis tout", que tout est la manifestation de l'absolu, et non pas une simple tromperie, une illusion sans valeur qui viendrait planer au-dessus de la réalité d'une conscience passive, inerte, d'un sommeil profond érigé en seule réalité. Le sommeil profond, le silence entre deux pensées est une facette du diamant, non le diamant même. 

Accepter, intégrer. Mieux : aimer. Non pas endurer ou rejeter ou condescendre ou laisser dans l'indifférence. Aimer.

Concrètement, cela passe bien sûr par le silence intérieur, par des vacuités immenses et longues, et aussi par des nuits, des déserts, des sécheresses. Mais voilà : le vide n'a pas de valeur en soi. Il ne fau pas l'idolâtrer. Et je le répète : la posture d'indifférence théorique envers la vie, qui consiste à dire que "la vie je la laisse couler, je suis le Témoin de cette illusion qui ne m'affecte pas, qui ne peut rien me faire, car je suis au-delà d'elle, elle n'est qu'un reflet en moi, non séparé de moi", ne fera pas l'affaire. Et je tiens vraiment à préciser, quitte à passer pour lourdingue : le vide est infiniment précieux. Pas de vie intérieure durable sans ces précieux vides. Pas de veille sans sommeil, pas de renaissance sans mort, pas de printemps sans hivers, pas d'unification sans, d'abord, cette phase dualiste. Oui, mille fois oui. 

Mais si le sommeil profond (=le silence entre deux pensées) est un aspect du tout, il n'est pas le tout, il n'est pas l'absolu. L'unité pure n'est pas l'absolu. Le Soi n'est pas simplement l'absence de différences ! Le Soi n'est pas simplement négation, transcendance indicible. "Ni ceci, ni cela" n'est pas le Soi. Le sommeil profond n'est pas le Soi. L'être pur n'est pas le Soi. Ce sont des manifestations du Soi, de l'absolu, du divin, du mystère. 

Quand on dit que "le Soi est conscience", il ne faut pas croire que cette conscience soit un Témoin inerte, comme une bûche, comme une pierre. Si on le dit, c'est un artifice pédagogique pour pointer un aspect de cet Indicible. C'est pour se délivrer de l'hypnose des noms et des formes. Mais cela ne définit pas l'absolu même. Car l'absolu même est ineffable : il est la synthèse des opposés, synthèse de l'état de veille et de l'état de sommeil profond, synthèse du "je ne suis rien" et du "je suis tout". 

Ainsi voyez que "conscience" ne désigne pas un état particulier, mais le pouvoir de se réaliser comme affirmation (=état de veille), comme négation (=état de sommeil profond), et d'évoluer vers une synthèse de plus en plus riche de ces opposés, vers une réconciliation qui est la seule véritable "non-dualité" qui vaille. Mais la "conscience" ne se réduit, ni à l'état de veille (comme le croient la plupart des humains), ni à l'état de sommeil profond (comme le croient Nisargadatta, etc.).

Or, si l'on n'est pas certain de cela, même sur un plan strictement "intellectuel", on ne pourra jamais le vivre. Si, en effet, j'écoute pendant des années le même message sur "je ne suis pas le corps, pas le mental, ce sont des illusions, puissè-je être indifférent", etc. (avec des variantes verbales, mais cela n'y change rien), comment pourrai-je jamais réconcilier les opposés ? 

Certes, je n'ai "rien à faire", seulement me laisser faire. Vide. Silencieux. Me laisser simplifier. Mais je sais, quelque part au fond de moi, que ce qui se fait en moi, sans moi, est bon et beau, et que cela n'est pas une simple négation (l'état de sommeil profond pris comme un absolu), mais une négation pour une affirmation, un vide pour un plein, une mort pour une renaissance, un hiver pour un printemps.

L'hiver n'est pas la fin.




vendredi 5 juin 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 75


File:Manikkavacakar, India, Tamil Nadu, Chola period, 11th-12th ...
la culture


L'expérience de l'entre-deux :


anāgatāyāṃ nidrāyām praṇaṣṭe bāhyagocare |

sāvasthā manasā gamyā parā devī prakāśate || 75 ||


"Quand le sommeil n'est pas encore venu
(mais que) les perceptions extérieures ont disparues,
l'attention accède à cet état :
la déesse en sa plénitude brille."

A cette occasion, j'aimerais rappeler qu'il existe mille traductions possibles d'un même verset. Traduire, c'est ainsi choisir entre mille, à grands regrets. C'est sculpter, c'est inhiber, c'est oublier, c'est éliminer mille facettes pour n'en élire qu'une seule. C'est imiter, en une pâleur toute humble, l'acte créateur.

On pourrait rendre cette stance autrement :

"Quand le sommeil n'est pas là,
mais que les choses ne le sont plus,
l'esprit va à cette assiette :
la joueuse transcendante s'illustre / s'illustre, (toujours) 'autre'."

"(Entre) l'absence de sommeil
et l'absence du monde,
l'âme peut y accéder :
la céleste se tient en lumière céleste/ spacieuse."

"Allez-donc vers l'intime divine !
elle qui se tient droite dans l'attention
qui se glisse entre le monde, déjà absent,
et le sommeil, non encore présent."

etc.

mercredi 23 octobre 2019

Y a-t-il ignorance (avidyâ) dans le sommeil profond ?

Beaucoup de gens colportent l'idée fausse, selon laquelle le Vedânta affirme que l'état de sommeil profond est un état d'ignorance (avidyâ). Mais comme le rappelle ici Ira Schepetin, citation à l'appui, ce que nous appelons "état de sommeil profond" est le Soi - pure conscience, et rien d'autre. Chaque soir, yoga ou pas, éveillé ou pas, sage ou pas, tout se résorbe dans le Si, le sommeil profond : sushupti=sva-apiti "il retourne en soi", dit la Brihad Âranyaka Upanishad, sans doute le plus ancien texte philosophique du monde. Pas besoin de yoga, ni de samâdhi : chaque fait l'expérience de l'absence de tout et du mental dans le sommeil profond. Or, sans mental; comment pourrait-il y avoir ignorance ? L'éveil, dit Shankara, c'est juste réaliser que "je ne me suis jamais réveillé", c'est annuler définitivement l'expérience de l'état de veille en comprenant qu'il n'y que sommeil profond, qu'il n'y a que pure conscience et rien d'autre, aucun objet, aucun monde, aucun mental, aucune ignorance. Et cette pure conscience est aussi bien pure inconscience, car elle n'est conscience de rien. Comme une lumière qui n'a nul objet sur lequel se réfléchir. Aucune conscience de soi, donc aucune conscience au sens où nous l'entendons. Il n'y a pas à maintenir une conscience de soi jusque dans le sommeil". Ce sont là des mythes, colportés par des gens que le quidam prend pour des experts, comme par exemple David Godman sur Ramana Maharshi, que tous le monde prend pour une autorité, alors qu'il répète toutes les âneries possibles sur le sujet, dont celle selon laquelle l'éveil consisterait à être conscient jusque dans le sommeil profond. C'est une erreur qui pourrit la vie intérieure de bien des gens, qui se retrouvent coupables de dormir, en plus !

Je vous conseille donc d'écouter Ira, même si pour ma part je ne suis pas entièrement d'accord avec lui, ni avec le Vedânta de Shankara.

lundi 21 janvier 2019

Le yoganidra dans le shivaïsme du Cachemire


Quand je cherche l'expression yoga-nidrâ ou "sommeil yogique" dans les textes yogiques et tantriques en sanskrit (la langue sacrée de la culture indienne), je ne trouve pas grand-chose. La pratique telle qu'on la connait aujourd'hui semble d'origine récente. Il y a cet article à ce sujet. Ici je vais essayer de citer les textes qui ne sont pas cités dans cet article. Je suppose donc que vous aurez lu ce dernier avant de lire ce qui suit.

L'expression yoga-nidrâ apparaît assez souvent dans les textes sanskrits. 

Outre le "sommeil" cosmique de Vishnou, elle désigne Shakti, la Déesse. Elle est presque toujours accompagnée des composés mahâ-nidrâ et mahâ-mâyâ. Yoga-nidrâ est le pouvoir d'aveuglement (avidyâ-shakti) qui permet à Dieu de créer en faisant oublier aux êtres leur nature divine. C'est le pouvoir (yoga) d'illusion (mâyâ) qui plonge les êtres dans le sommeil (nidrâ) de l'oubli. Dans certains rituels, il y a donc une déesse Yoganidrâ, aussi appelée Yoga-mudrâ. Elle habite un sanctuaire de la Déesse (pîtha) qui est visualisé dans le corps durant certains rituels. Il s'agit de l'Oddiyâna, l'actuelle vallée du Swat dans le Pakistan, contrée magique à l'époque des Tantras (entre le VIIe et le XIIe siècle en gros). Cette déesse est décrire dans le Devî-nâma-vilâsa (La Parade des noms de la Déesse, VI, 85) composé par un maître cachemirien du XVIIe siècle, séparément de la déesse Mahâ-nidrâ et avec la Prajnâ-pâramitâ et Târâ, soit dit en passant.

Dans le vishnouïsme, d'où provient sans doute l'expression yoga-nidrâ, elle fonctionne de pair avec yoga-mâyâ. Yoga-mâyâ est le pouvoir divin de créer dans la conscience l'illusion magique d'un monde extérieur à la conscience. Yoga-nidrâ est le pouvoir de tout résorber "dans" la conscience, bien que rien n'en sorte jamais réellement. Il est à noter que le Vishnouïsme tantrique (pânca-râtra, shrîvaishnava) a adopté en partie les idées de la philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ). Dans ces deux expressions, yoga désigne le pouvoir, la maîtrise, le contrôle exercé par Dieu. A noter également, ces deux pouvoirs correspondent aux deux aspects de l'aveuglement (avidyâ) dans le Kévala Advaïta Védânta de Shankara : yoga-nidrâ est l'aveuglement qui ne voit pas le réel (je ne vois pas, ou mal, la corde) ; yoga-mâyâ est l'aveuglement en tant qu'il projette des fictions sur le réel (je prends la corde pour un serpent), une fois le premier aspect de l'aveuglement activé. Cette théorie de la double-erreur est intégrée par la philosophie tantrique de la Reconnaissance : 1) d'abord je ne vois plus que tout est conscience, la conscience devient un vide inerte ; 2) ensuite certains objets de ce monde inerte (le corps, la sensation, la pensée) sont pris pour la conscience, en opposition à d'autres, jugés inertes.

Dans le Tantra Acintya-vishva-sadâkhya, l'adepte "pratique le yoga jusque dans les rêves, grâce à la puissance du sommeil yogique" (chap. 27 "la pratique du yoga à huit membres", vers.136). Il semble faire allusion à une sorte de rêve lucide : 

"En pratiquant le sommeil yogique il rêvera de tout ce qu'il a vu ou non. Tout ce qu'il voit, il le contrôle s'il se contrôle grâce au yoga (yuktâtmâ)." (id., vers. 136) 

S'il pratique ce yoga pendant six mois, il est délivré de tous les péchés (pâpa, les "chutes"). S'il s'exerce pendant une année, "il aura la connaissance de Dieu comme dans la paume de sa main". Quand le mental est détruit (mânasa-nâsha), c'est la délivrance (mukti).

La Mandala Brahmana Upanishad, une "Oupanishad" tardive faite d'extraits de textes bouddhistes retravaillés enseigne un yoga du "non-mental" dans l'esprit de la Mahâmudrâ bouddhiste, suivi d'un yoga de l'espace et de la lumière (târaka) qui évoque le yoga visionnaire du Grand Achèvement (dzogchen) : 

"Le yogi est libéré en cette vie grâce à l'état de complète félicité appelé "sommeil yogique", qui est le non-mental toujours présent (sahaja-amanaska, expression typiquement bouddhiste), dépourvu d'inconscience, non-duel et transparent" (chap. V).

Dans le Mâlinî-vijaya, le Tantra suprême selon Abhinava Goupta, on trouve l'expression employée pour décrire une déesse lunaire qui est "installée dans la posture royale, dans l'état de sommeil yogique" (XXI, 29).

Dans l'Oupanishad "du yoga" Shândilya, qui enseigne le Hatha Yoga, il est dit que "le Temps n'existe pas pour le yogi qui a atteint le sommeil yogique" (VII, 17) . Le yogi s'exerce à Khecarî Mudrâ, puis atteint Unmanî, puis le sommeil yogique. Le commentaire précise que "sommeil yogique" est synonyme de nirvikalpa-samâdhi. Aucune pratique spéciale n'est décrite. "Le Temps n'existe pas pour lui" signifie que le yogi ne "perd" pas son état non-mental entre deux séances de méditation. Tout cela est décrit dans le cadre d'une pratique de Hatha basée sur le "yoga non-mental" (amanaska, alias la Mahâmudrâ du bouddhiste Maitripâda) et le "yoga de la transcendance par les visions spontanées" (târaka, theuguel en tibétain) probablement dérivés des yogas bouddhistes et de leur équivalents dans la tradition Kaula. C'est l'enseignement repris dans la Hatha-pradîpikâ, mieux connue et que je ne citerai donc pas ici.

L'évocation la plus détaillée que j'ai trouvée du Yoga Nidrâ comme pratique yogique se trouve sous la plume de Kshéma Râdja, maître du shivaïsme du Cachemire et disciple d'Abhinava Goupta. Dans son Explication du Poème de la Vibration (III, 1-2), il décrit un yoga du rêve et du sommeil.

La pratique est simple : l'écoute du silence à la fin d'une expiration. Le yogi s'endort ainsi, "enraciné dans un sommeil yogique". Du coup, il "n'est pas égaré par les rêves et le sommeil profond". Il contemple alors clairement son essence, qui est Dieu et qui est le but de toutes les voies et de toutes les méthodes.

L'expression yoga-nidrâ apparaît aussi deux fois dans l'Hymne à Shiva-soleil, composé et expliqué aussi par Kshéma Râdja. Il confirme l'idée d'un sommeil yogique qui est un sommeil lucide par éveil de la conscience à elle-même, par elle-même. Aucune autre méthode n'est mentionnée ou suggérée.

Simple, mais clair.

Le Yoga Nidrâ traditionnel est donc cette pratique simple de la Présence à travers tous les états de la conscience. Finalement, la conscience est toujours présente, jamais endormie. Le Yoga Nidrâ consiste à réaliser cela.

mercredi 3 octobre 2018

Faut-il aspirer à être conscient jusque dans le sommeil profond ?


L'état de sommeil profond, sans rêve, semble être un état privé de conscience. Dans cet état se trouve inclus les états d'inconscience comme l'évanouissement, le coma ou même les "blancs" durant l'état de veille.

Face à cette inconscience apparente, il existe deux réponses :

- 1 - On peut considérer que l'état de sommeil profond apparaît "dans" la Lumière consciente, comme tout le reste, ce que l'on sait parce qu'on se souvient que durant le sommeil profond, "il n'y avait rien". La Lumière est ce qui révèle ce "rien", cette absence d'objets. Donc la conscience est toujours présente et n'est pas interrompue par l'état de sommeil profond. De plus l'état de sommeil profond est déjà un état de pure conscience. Si on le confond avec de l'inconscience, c'est pas négligence, par aveuglement sur ce qu'est vraiment la conscience. 
Comme on voit, cette première approche mise tout sur la compréhension de ce qui est déjà donné dans l'expérience ordinaire. Du coup, il n'est pas nécessaire de cultiver une forme quelconque d'expérience spécial, comme un état de méditation par exemple. 
C'est typiquement l'approche du Védânta.


- 2 - On peut considérer que l'état de sommeil profond apparaît "dans" la conscience, mais que la conscience est alors voilée par un voile d'inconscience, à l'image d'un miroir couvert de poussière. En plus de comprendre, intellectuellement, que tout est comme enveloppé dans l'espace de la conscience, il faut donc, en plus, chercher à maintenir cette conscience jusque dans le sommeil profond, au lieu de sombrer dans l'inconscience. Une sorte de méditation, donc.
Cette approche présuppose que la conscience a un pouvoir de se cacher à elle-même, de s'aveugler librement à elle-même. La conscience est toujours présente, mais comprendre cela ne suffit pas. Il faut confirmer par une expérience spéciale, accessible seulement par la méditation.
C'est typiquement l'approche du shivaïsme du Cachemire, du Dzogchen et de la Mahâmudrâ.

Ce seconde approche ne nie pas entièrement la première, en ce sens que la compréhension de ce que sont le sommeil profond et la conscience, y jouent un rôle. Mais cela est jugé insuffisant.

Et voilà pourquoi des générations entières de chercheurs de vérité ont essayé, et essaient encore, de "rester conscient" chaque nuit ; et échouent, nuit après nuit.
Notez que je ne parle pas ici de "rêve lucide", mais bien de sommeil profond lucide.

Moi-même je me suis interrogé longtemps sur la possibilité de parvenir à cette expérience, et sur la pertinence de cette quête.

Car que signifie "être conscient" ? 
Et que signifierait "être conscient" jusque dans le sommeil profond ?
ces questions sont importantes car, si l'on ne sait pas ce qu'on cherche, comment pourrait-on le reconnaître quand il se présente ? Comment ferait-on, alors, la différence entre un état de sommeil profond ordinaire et un état de sommeil lucide ?

L'état de sommeil profond peut se définir comme un état vide de tout objet. En effet, si je reste conscient, même vaguement, de quelque sensation que ce soit, je ne suis pas endormi, ou je dors d'un sommeil très léger, comme il arrive lors d'une sieste.

Or, je peux revenir sur cette expérience par la suite, quand mes facultés sont actives. Et je me dis alors "je n'avais conscience de rien". La conscience est donc ininterrompue, et cette simple réflexion sur l'expérience suffit à le réaliser. Ce que nous prenons naïvement pour un état d'inconscience est en réalité pure Lumière, sans aucun contenu, sans aucune dualité, sans aucune différenciation.

Et cette expérience, vécue la nuit ou en d'autre circonstances, peu importe, est la seule et unique expérience vierge de tout contenu. C'est l'expérience nue, la "pure conscience". Les intervalles entre les pensées sont des moments sans pensées, mais pas sans sensation. Il ne s'agit donc pas de conscience pure. De même, quand je fais silence, à l'intérieur, et que cesse le bavardage intérieur, les perceptions ne s'arrêtent pas. La Lumière continue d'éclairer des choses. Il y a des objets, un contenu. L'espace de la conscience n'est pas vide. 
Les intervalles entre les pensées et les moments de méditation, de présence silencieuse, ne sont donc pas des moments de pure conscience. 

Et c'est là que la question devient subtile : quand je cherche à être conscient dans le sommeil profond, je cherche, en réalité, à conserver une certaine conscience du temps

Pourquoi ? Pour m'assurer que "j'étais conscient durant ce temps", durant le temps de cet état de sommeil profond. 

Or, la conscience du temps, c'est-à-dire, ici, de la durée, n'est possible que s'il y a conscience d'un changement, si subtil soit-il. 

Or, le changement est nécessairement le changement des objets. En l’occurrence, quand je m'assoupi à demi, une certaine conscience de la durée persiste grâce à une certaine conscience du corps, du souffle, d'une activité mentale. Des expériences peuvent ainsi montrer que, même quand je fais silence intérieur et que le silence se poursuit ainsi, vierge de tout discours, une certaine conscience de la durée demeure, car une activité subtile demeure. Même sans compter mentalement, il reste en effet possible d'évaluer une durée. Ce qui prouve qu'il y a une activité, du changement, donc des objets, et que donc cet état de silence n'est pas un état de pure conscience, c'est-à-dire de conscience sans objet. 

Quand je m'endors tout en voulant rester conscient, il se passe en réalité que ce conserve la conscience d'une activité subtile afin de me prouver, grâce à la conscience de cette activité subtile, que "je suis resté conscient".

Il y a donc une contradiction intrinsèque. Ce projet de "rester" conscient jusque dans le sommeil profond est donc impossible à réaliser :
- soit je conserve une conscience de la durée pour me persuader que "je suis resté conscient pendant tout ce temps", mais alors, je ne suis pas vraiment en état de sommeil profond ;
- soit je lâche même cette activité subtile, mais alors je perds toute notion de durée et je n'ai plus aucune conscience temporelle, et donc plus aucun moyen de savoir si "ma conscience a continué pendant toute cette durée" du sommeil profond.

La seule issue est de voir que le sommeil profond est pure conscience, sans contenu sans objet. Autrement dit, voir que je m'épuise à créer une expérience qui, de toutes façons, est déjà donnée, nécessairement, attendu que nul ne peut se passer longtemps de l'expérience de sommeil profond. 
Pourquoi chercher une expérience inévitable ?

Cette réalisation fait toute la beauté du Védânta et même du shivaïsme du Cachemire.
En effet, dans le Poème sur le Frémissement (Spanda-kârikâ, 12), on peut lire :

Le néant ne peut jamais devenir objet de contemplation, au motif que ce serait un état sans conscience. Car quand on revient sur [cet état de néant ou de sommeil profond], on est certain que "cet [état] est passé" 

et que donc il s'est révélé dans la Lumière qu'est la conscience. 

Plus étonnant, je trouve ce même argument, celui du retour réflexif, dans la tradition de la Mahâmudrâ, dans Rayons de lune, trad. Christian Bruyat, pp. 378-379. Le contexte est une objection sur le relâchement dans la méditation :

Maître Shang déclare :

Lorsque vous méditez sur le Mahâmudrâ [=sur le Soi],
Ne cherchez pas à procéder comme ceci ou comme cela,
Car il n'y a ni début, ni fin, ni intervalle.
Au moment de raviver l'attention, restez détendu.

[Objection :] Ne commet-on pas, en procédant ainsi, l'erreur de sombrer dans un état d'inertie mentale et de perdre la continuité de la méditation ? Aucunement ! Le fait de relâcher l'attention au moment de la raviver crée une attention dénuée d'attention. Le fait de rester dans un état libre de spéculation est une attention parfaite à la vraie nature fondamentale de l'esprit [=le Soi, Mahâmudrâ]. Cela dépasse de loin l'attention rigoureuse.

Vient ensuite le passage-clé, avec une citation des Entretiens de Gampopa :

La luminosité [=la conscience] imprègne également le sommeil profond et le rêve. Au réveil, en revenant sur ce que l'attention-mémoire [smriti] n'a pas retenu, on acquiert la conviction qu'il n'y a rien d'autre que la luminosité. Le flot [de la méditation] est alors ininterrompu.

Passage étonnant, qui pourrait être de la plume d'un adepte du Védânta, et passage presque identique à celui du Poème du Frémissement cité plus haut. L'auteur des rayons de lune qualifie de "saut décisif" cette réalisation de la présence de la Lumière consciente jusque dans le sommeil profond.

Il n'est donc pas nécessaire de faire effort pour "rester conscient" durant l'état de sommeil profond. Par contre, durant l'état de veille, il faut plonger encore et encore dans le frémissement du cœur, jusqu'à l'orée du sommeil.

mardi 28 août 2018

Le sommeil profond est la pure conscience


Le Védânta donne peu de place à la pratique de la méditation. De même que la Reconnaissance.

Pourquoi ?

Parce que, pour eux, l'état de méditation est le Soi, aussi appelé "conscience" ou "lumière", que je propose de rendre par "Inconscience" pour des raisons énoncées dans des billets précédents. Mais ça n'est pas le plus important.

Le Soi est l'absolu envisagé du point de vue de la Première Personne. Il est l'absolu car il est toujours présent. Mais il est présent à l'état brut dans ce que nous appelons le "sommeil profond", sans rêves, qui est aussi la même expérience que celle de l'évanouissement, du coma et des innombrables intervalles de silence entre deux pensées, entre deux cognitions, que nous traversons durant l'état de veille, chaque jour. Ce sont ces "blancs" qui passent généralement inaperçus et qui sont le Soi, le samâdhi.

Or, cette expérience est celle de la pure lumière absolue, "pure" en ce sens que dans le sommeil profond, elle n'a aucun objet à éclairer, alors que durant la veille et le rêve, elle éclaire les objets intérieurs (privés, comme les pensées, les souvenirs et les sensations) ou extérieurs (publics, comme ces mots, les montagnes et les chats) et se "reflète" sur eux.

Il est donc inutile de chercher à engendrer un "état" que nous traversons à chaque moment. En même temps, il est impossible de méditer dans cet état, au sens où il est impossible d'y réfléchir, car sa définition est justement l'absence de réflexion, c'est-à-dire l'absence de toute dualité. C'est donc maintenant qu'il nous faut réfléchir et penser à ces "états" que nous vivons jour après jour sans y prêter attention.

Or, l'état de sommeil profond n'est pas vraiment un état, car il est dépourvu de tout contenu. On pourrait certes dire que son contenu est justement que "je n'étais conscient de rien, sans rien sentir", mais cette interprétation est entièrement relative à l'état de veille. Dans l'état de sommeil profond lui-même, il n'y a rien, aucun objet. Il n'y a pas non plus une lumière qui éclairerait un espace vide à la manière d'un phare dans l'obscurité. En fait, ce "il n'y a rien" énoncé a posteriori est l'expression maladroite de l'absolu. Car il n'y a rien, au sens ou il n'y a rien d'autre. 

La plus ancienne Oupanishad propose des images : c'est comme être immergé dans l'océan. Plus de repères. Plus d'autre. C'est le Soi, mais pas un Soi posé en opposition à un Autre. Un Soi simple, donc ineffable. Shankara dit qu'aucune expérience, ni aucun raisonnement ne peuvent déboucher sur cet absolu, car cette idée est tellement simple et inespérée que nul ne pourrait y penser par ses propres moyens, si l'Oupanishad ne le lui soufflait. La Reconnaissance est plus optimiste, mais au final elle conclut pareillement : la Lumière est si souverainement libre qu'elle peut se cacher à elle-même et que nul autre qu'elle-même ne peut se révéler à elle-même. 

La pensée, quoi que nécessairement, ne peut par elle-même réaliser la Lumière, car elle n'en est qu'un reflet limité. Et il en va de même pour l'expérience ordinaire. Elle est tout entière révélation du Soi. Aussi, nulle expérience particulière ne saurait la révéler, sauf la reconnaissance, mélange singulier d'expérience ordinaire et de réflexion : "cette Lumière qui manifeste tout librement et dont parlent les sages, c'est moi, ici et maintenant", "ce Soi est l'absolu", etc.

On pourrait alors dire que les seuls états que nous vivons sont le rêve et la veille. Mais eux non plus ne résistent pas à l'examen car ils ne durent pas. Or le critère du réel est que seul est réel ce qui est toujours présent. Voilà pourquoi nous ne nous préoccupons pas du tigre qui nous poursuivait dans notre rêve de la nuit passée. Mais il en va de même de l'état de veille. Il nous livre un "monde" sans doute plus cohérent mais, du point de vue de la Première Personne, il n'est pas différent du rêve. Il est un flot d'images et de mots qui semble surgir dans l'espace abyssal du "sommeil profond", c'est-à-dire de la Lumière. Mais ça n'est qu'apparences, puisque ça ne dure pas, comme un rêve.

Pour la Reconnaissance, ces "états", c'est-à-dire nos personnalités (car elles changent, et brusquement, d'un rêve à l'autre ; nous avons pu être des héros cette nuit, puis des lâches au réveil, etc.), nos corps, nos mondes, sont comme des vagues dans l'océan de la Lumière spontanée. Pour le Vedânta, il n'y a que la Lumière et rien d'autre, la métaphore de l'océan et des vagues n'ayant qu'une valeur provisoire.

Soit.
Mais comment relier cette vision, indubitable de son point de vue propre (mais n'est-ce pas le cas de toute vision ?), avec la vision objective, à la Troisième Personne, celle de la science ?

De fait, cette méthode permet de savoir des choses que l'approche en Première Personne, par méditation ou contemplation, ne permet pas de savoir. Pour ne prendre qu'un exemple parmi mille, aucun méditant, aucun philosophe (sans parler des prophètes et des illuminés) n'est jamais parvenu à savoir quelque chose d'aussi simple que : "la terre est ronde". Sauf Ératosthène, mais ils le su en appliquant les maths à l'expérience, ce qui est justement la méthode scientifique.

Alors comment relier ces deux extrémités, si contraires en tout ?

dimanche 21 février 2010

La question qui tue


La vache-cosmique dit : Pour parler, je n'ai pas besoin d'exister. Quelle merveille !

Carotte-le-lapin : On s'en fiche, et puis c'est le contraire : tu n'as pas besoin de parler pour exister ! Alors médite au lieu de délirer ! Tout ça, c'est du mental. Il faut supprimer le mental ! Le mental est la seule cause de toutes nos souffrances, c'est légo !

Dharma-le-chien : L'ego, patate... euh, non, carotte. Mais si le mental est, par lui-même, erreur et obstacle à l'Éveil, alors s'ensuivent deux choses:
Premièrement : "Le mental est un obstacle" est une construction mentale, donc cette idée que le mental est un obstacle est un obstacle, etc. etc.. Voilà pour ceux qui aiment jouer avec les paradoxes et les tautologies.
Mais la deuxième implication me paraît autrement plus importante. Voici :
Si le mental est LE obstacle à l'Éveil, pourquoi ne s'éveille-t-on pas lors d'un profond sommeil ?
Question simple et dévastatrice pour qui croit que le mental est notre ennemi (encore une contradiction performative, mais passons).
J'explique pour ceux qui n'ont pas compris (dont la Vache, j'en ai bien peur) : Le mental (mind), c'est les pensées, les émotions, etc. Le sommeil profond, c'est par définition l'absence de tout cela. Si la cause (le mental) cesse, l'effet (souffrances "spychologiques", etc.) devrait cesser, conformément au raisonnement selon quoi "quand le mental est présent, la souffrance est présente, quand le mental est absent, la souffrance disparaît". Or, il n'en est rien. La cessation de la souffrance est provisoire. Et puis, seulement réveil (matin), pas d'Éveil.

Carotte : Mais tout ça, c'est encore le mental !

Dharma : Et ?

Carotte : Mais le mental, c'est mal !

Dharma : Donc la disparition du mental devrait déboucher sur un bien.

Carotte : Assurément. Du reste, on ne peut vivre sans dormir. On donnerait son empire pour ce rien. Le sommeil profond rééquilibre les constituants corporels, on se sent reposé, rasséréné, revigoré, réjuvéné, rené. Presque un Éveil. Voilà suffisamment d'indices pour satisfaire le mental de monsieur, non ?

Dharma : Soit. Mais pourquoi on ne s'éveille pas du rêve du mental, alors que le mental cesse ? D'ailleurs, il y a pire : chaque intervalle entre deux pensées est comme un petit sommeil profond, une petite mort du mental. Des milliers de milliers de morts par jours, et pas d'Éveil. Pourquoi ?
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