mardi 11 septembre 2012

Enfer ou paradis ?


(pour la photo, je vous laisse imaginer !)

Je suis sur une île.
Dans un genre de « resort » perdu dans un recoin du bout du monde, mais renommé dans certains milieux. Les bungalows parsèment les cocotiers. Parmi eux, des huttes plus grandes : le « hall du zen », la « maison du bouddha », le « temple du thé », le « hall du prana », et autres noms suggestifs. Il y a des cours de yoga, massage, tarots, « respiration consciente », « danse extatique », etc., le tout sur fond de didgeridoo ; et aussi un restaurant « détox » (ce qui n’empêche pas la présence de 200 litres de whisky dans les réserves !). Tout est « bio », pur, discret, élégant, vaguement hippie, mais maîtrisé. C’est avant-tout un business.



Si je m’écoutais, je me laisserais facilement aller à critiquer l’endroit et ses clients. Avant-hier, j’étais dans un endroit entièrement dédié à la bière et à la liposuccion : il y avait cohérence. Mais aujourd’hui, je suis dans un lieu qui se veut spirituel, mais où tout repose en réalité sur le paraître, la séduction et l’argent. La dissonance est flagrante. Certes, me direz-vous, les jeunes gens que je voie se pavaner la résolvent apparemment sans difficultés : tout cela leur semble parfaitement naturel. Ils passent de la méditation « zen » aux Full Moon parties avec l’aisance des fortunés innocents. Mais je me sens un peu mal à l’aise au milieu de cette quête hédoniste qui est en réalité une compétition féroce pour avoir les meilleurs partenaires sexuels. Un peu comme dans La plage – le film a d’ailleurs été tourné non loin.



Bref, ça me fait penser au « salon zen » de Paris, qui est tout sauf zen. Et puis je vois dans les boutiques de journaux les magazines de yoga « for weight loss », et même un article de Marc Dicskowsky dans le dernier numéro du très chic Tathāstu, sur le Tantrāloka d’Abhinavagupta. Mais tout cela est mondain, ces gens vivent à la surface d’eux-mêmes.



Toutefois, à y réfléchir plus avant, je m’aperçois que mes critiques sont peut-être motivées par la jalousie – la passion qui vient le plus facilement aux mortels selon Abhinavagupta. Et il y a de quoi. Ici tous le monde est jeune, beau, mince (quand mangent-ils ?), bronzé, branché, looké, managé. Ils n’ont rien d’autre à faire que draguer sous les cocotiers. La crise ? Ils n’ont jamais entendu parlé. Pour eux, lundi est jour comme les autres. Ils vivent dans un Eden éternellement présent.



Et puis, il faut sans doute relativiser. Ces jeunes sont naïfs, mais ils sont plutôt bons et tolérants. Rien à voir avec les barbus et leur esclaves voilées que j’ai croisé dans les grands centres touristiques, eux qui convoitent les petits enfants avant d’aller faire la morale au reste du monde.



Un coin sympathique, donc, mais fragile et immature. Du reste, quelle spiritualité a jamais réussi en société ? A ce propos, je viens de finir le Tibet, A History, de Sam Van Schaik. Le meilleur livre sur l’histoire du Tibet à ce jour. Il montre la complexité de la situation, loin des clichés. J’ai par exemple appris que Shugden était le fantôme d’un ancien candidat malchanceux au titre de Dalai Lama (à l’époque du « Grand cinquième »).



Mais revenons à l’essentiel :



Il n’est pas besoin de pratiquer ce qui est présent depuis toujours.
La réalité des phénomènes étant immuable, il n’est donc pas nécessaire de perfectionner cette réalité.
Tous les phénomènes sont déjà parfaits en eux-mêmes :
Ils sont l’essence même.
Et de même les bouddhas des trois temps sont déjà arrivés à maturité.
N’enseigne donc pas l’effort et la pratique.


Le Roi créateur de toute chose

mercredi 5 septembre 2012

Translucide



Il m'est arrivé, après avoir marché longtemps dans la lumière enivrante de l'été, de ne plus me sentir moi-même que comme un lieu de passage de la lumière ; mes yeux me faisaient l'effet de deux arches étranges par où un fleuve de lumière, se développant en moi, submergeait et effaçait peu à peu les limites organiques de ma conscience.
Ceux qui prétendent que c'est en mesurant, avec notre corps pesant, l'espace qui nous sépare d'un foyer lumineux que nous apprenons à situer les images dans la profondeur et à les détacher de notre propre organisme, sont aussi loin que possible de la vérité. 
Ce n'est pas notre corps matériel qui nous révèle l'espace immatériel.(...)
Si la théorie qui dérive la notion d'espace et de profondeur des sensations musculaires était vraie, plus les êtres seraient bruts et réduits à des sensations organiques, mieux et plus solidement ils auraient la sensation de l'espace. Or, c'est le contraire de la vérité ; elle se développe dans la série animale, à mesure que grandissent l'intelligence, la conscience, l'idée de l'universel et le soucis de l'impersonnel.(...)
La lumière n'est pas tout entière dans les formes colorées qui se manifestent en elles, elle est aussi la lumière, la pure lumière, l'atmosphère idéale en qui se développent toutes les formes qui, elle-même, n'a point de forme, et qui pénètre en nous comme l'immatérialité absolue.

Jean Jaurès, De la Réalité du Monde Sensible, pp. 160-161, éd. venterral

Autrement dit, tout apparaît dans la lumière de la conscience, dans l'espace de la conscience, un rien translucide.

mardi 4 septembre 2012

La maladie de l'effort





Aspirer à s'éveiller à nouveau alors que l'éveil est présent depuis toujours est une erreur.
Le Maître noir

La "contemplation sans distraction" est une paire de menottes : l'attachement coriace.
Ce qui est depuis toujours n'est pas altéré par la distraction.
Ces imposteurs qui espèrent en une "contemplation sans distraction"
Enseignent ces enseignements provisoires : le grand véhicule de la cause et de l'effet.
L'absence de distraction et d'altération de la réalité de toujours
Est le remède qui vient à bout des luttes et des victoires (sans lendemain).
Et pourtant, si ma révélation, mes instructions, sont enseignées
Aux assemblées de disciples et à ceux qui enseignent la cause et l'effet,
Ils affirmeront qu'il n'y a pas d'effet sans cause et ils dénigreront (la Présence toujours déjà parfaite)...
Ces pratiquants qui désirent l'éveil
Se mettent à la contemplation.
Parce qu'ils désirent la contemplation,
Ils rejettent le yoga sans artifices.
L'état naturel sans artifices est la réalité de toute chose.
Il n'existe aucun éveil en dehors de cette réalité.
"L'éveil" n'est qu'un nom attribué.
Il n'y a que notre Présence,
Il n'y a aucune autre réalité.
Notre propre Présence sans artifices
Est le Corps absolu.
Parce que cette Présence sans artifices
N'a jamais été produite,
Il est vain de la rechercher ou de la convoiter.
Chercher et pratiquer, c'est ne pas comprendre
L'état qui transcende l'activité.
Le Roi créateur de toute chose

Désirer le bien-être empêche d'être bien




Désirer le bien-être est une maladie : l'attachement coriace ;
Car c'est par l'absence de désir que l'on gagne le bien-être.
L'éveil ne s’accomplit pas par une pratique,
Car l'éveil est déjà présent naturellement
Pour autant que l'on se laisse aller spontanément
Sans nulle recherche.
Que l'on se laisse aller, par-delà images et doutes,
Que l'on se repose tel quel sans rien chercher !
L'étiquette "éveil" n'est qu'un nom dépourvu de sens.
Je ne proclame pas que l'éveil soit une chose réelle.
Quiconque voit la réalité de l'éveil
N'y trouve jamais rien d'autre que l'espace - le réel.
Si l'on ne voit pas l'éveil,
Alors il faut entendre que notre Présence[1] transcende toute activité.
Quand on examine les choses, aucune n'existe.
Mais notre propre Présence est limpide depuis toujours.
Elle n'est pas une chose,
Mais notre propre Présence qui imprègne toute chose.

Le Roi créateur de toute chose



[1] Citta, conscience. Je reprends ici la traduction de Jim Valby, qui s'inspire en l'occurrence de celle d'Herbert Guenther.

dimanche 2 septembre 2012

Moi, roi créateur de toute chose, je n'enseigne qu'à moi-même




Ô grand être[1] !
Moi, roi créateur de toute chose, je reste toujours caché.
(...)
Mon essence est secrète et n'est pas divulguée aux Bouddhas des trois temps qui demeurent en moi.
Mon essence est secrète et n'est pas enseignée aux disciples assemblés devant moi.
Mon essence est secrète et n'est pas révélée aux êtres des trois royaumes[2] que j'ai créés.
Si mon essence n'était pas gardée secrète, si elle était divulguée,
Alors les enseignants des trois Corps[3] n'émaneraient pas de moi.
Si les enseignants des trois Corps n'émanaient pas de moi, les
Perfections des trois assemblées de disciples et les trois véhicules adaptés à ces trois assemblées ne se manifesteraient pas[4].
Si ces perfections et ces véhicules ne se manifestaient pas,
Personne ne réaliserait la (Présence) pure et parfaite[5]
Ainsi que les trois joyaux :
Bouddha, dharma et saṃgha.
(...)
Si ma compassion révélait mon essence aux êtres des trois royaumes
Que j'ai créés, il n'y aurait nulle place pour les enseignements des trois enseignants...
(...)
C'est pourquoi moi,
Roi créateur de toute chose,
J'enseigne mon essence à moi-même
Après l'avoir manifestée à moi-même.
Moi, Roi créateur de toute chose,
Je ne transmets pas mon enseignement à des assemblées de disciples,
Au contraire de ce que font les enseignants qui sont émanés de moi.

Le Roi créateur de toute chose



[1] Ce "grand être" (mahāsattva) est le Roi créateur de toute chose. Il se révèle à lui-même, sans dualité.
[2] Royaumes du désir, de la forme pure et du sans-forme.
[3] Le Corps absolu, le Corps de parfaite jouissance et le Corps d'émanation magique.
[4] Les cinq "perfections" sont l'enseignant, l'enseignement, l'assemblée de disciples, le lieu et le moment de l'enseignement.  Les trois "véhicules" sont ici le petit véhicule, le grand véhicule et le véhicule des mantras secrets.
[5] Bodhicitta. Désigne ici non pas la compassion universelle qui naît de la compréhension de la vacuité, mais l'essence de toute chose : la pure présence (pariśuddha-citta, vimala-saṃvid, vidyā, svayaṃbhū-jñāna).
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