dimanche 27 mai 2012

Une solitude qui relie

Cette solitude nécessaire à un entretien doux et familier avec Dieu consiste plutôt dans le silence de l'âme que dans la séparation d'avec les hommes, qui seule n'est pas capable de nous donner le recueillement. Le bruit qui nous est propre, qui se fait au fond de nous-mêmes, et qui affecte les puissances où Dieu veut opérer, nous distrait bien plus que celui qui nous est étranger, et qui ne frappe que nos oreilles. On peut-être fort recueilli et vivement touché de Dieu au milieu du tumulte des créatures ; et en effet Ézéchiel l'est au milieu d'une troupe confuse d'esclaves gémissants. Mais on ne saurait guère être recueilli dans la multitude de pensées, dans les meutes de passions, et dans la confusion de l'âme. Aussi Dieu ne dit pas qu'il nous conduira dans la solitude pour parler à nos oreilles, mais pour parler à notre cœur : il demande donc de nous la solitude intérieure. Sans ce silence de l'âme, on sera seul sans être solitaire, et, comme dit saint Bernard, une cellule religieuse sera moins une sainte retraite qu'une honorable prison. 

Antoine de Lombez, Traité de la paix intérieure, I, 2

vendredi 25 mai 2012

Descente dans l'infini

Triund, Dharamsala


Descente dans l’infini  
Dans cette architecture étrange qu’on appelle la matière, nous avons beau descendre vers les fondements, nous ne trouvons point une assiette fixe : les pierres que l’on croyait fondamentales entrent en mouvement ; elles entrent en danse, et c’est sur des tourbillons subtils que repose jusqu’ici l’édifice solide du monde. Mais, descendons plus bas encore, et au-dessous même de l’atome ; l’atome, dit-on, est un tourbillon d’éther ; c’est donc l’éther qui va être la matière première, le substratum définitif de tous les mouvements ; soit, mais l’éther lui-même, dans son apparence d’immuable sérénité, est traversé de mouvements innombrables ; tous les rayonnements de lumière et de chaleur, tous les courants et tous les jets d’électricité et de magnétisme, tous les mouvements qui correspondent dans les corps aux phénomènes de la pesanteur et, dans les composés chimiques, aux phénomènes de l’affinité émeuvent incessamment l’éther ; et appuyer le monde sur l’éther, c’est l’appuyer sur une mer de mouvements immenses et aux vagues toujours remuées. Il faut bien pourtant que les mouvements de l’univers soient les mouvements de quelque chose ; il faut bien qu’il y ait une réalité en mouvement, une substance du mouvement. Je ne sais pas où il faut s’arrêter ; je ne sais pas s’il faut s’arrêter ou descendre encore.

Jean Jaurès, Poésie, 1921

Le tantra incite-t-il aux abus sexuels ?




Dans mon billet sur "pouvoir et spiritualité", j'ai sans doute donné l'impression que le yoga-tantra attire les scandales à cause des pratiques sexuelles qu'il encouragerait, ou bien encore en raison de sa fascination pour le pouvoir. Ceci me paraît simpliste.

C'est pourtant une thèse en vogue ces derniers temps. Suite au scandale déclenché par des comportements "inappropriés" du fondateur de l'Anusara Yoga, John Friend, un article a été publié dans le prestigieux New York Times [pour une traduction, voir le gadget à droite de ce billet, cliquer sur "google traduction" et copier-coller l'article], intitulé : "Yoga et scandales sexuels : rien de surprenant là-dedans". La thèse de l'auteur est que le yoga est dérivé du tantra, lequel serait un culte fondé sur le sexe. De plus, les exercices de yoga stimuleraient le désir sexuel. Les professeurs de yoga sont donc des prédateurs sexuels.

Or, comme l'a fait remarquer un chercheur sur l'histoire du yoga, le tantra ne se réduit pas à un "yoga sexuel". C'est un mouvement religieux extrêmement vaste et varié en termes de croyances, de tendances et de pratiques. Dans l'ensemble, le tantra - les tantrismes - est un ritualisme, et le yoga en est une transposition à l'intérieur du corps. Il y a, il est vrai, une fascination pour le pouvoir dans ce mouvement. Mais qui donc ne subit pas cet attrait du pouvoir ? En revanche, la plupart des pratiques tantriques présupposent une maîtrise de soi et des pulsions, même dans le cadre d'une union sexuelle rituelle. De plus, il y a bien d'autres pratiques ; la plupart n'ont rien à voir avec le sexe ou les plaisirs des sens. Le tantra ne se réduit donc pas à un système de pratiques sexuelles. Remarquons toutefois que ces pratiques n'ont, en elles-mêmes, rien d'immorales. Pourquoi donc l'acte sexuel serait-il mauvais en soi ? Ce qui est corrupteur, c'est bien plutôt la soif de pouvoir.

Au reste - et c'est là la seconde partie de notre argument - les abus sexuels, les comportements de prédation, de manipulation et de pédophilie ne sont clairement pas l'apanage des adeptes du tantra-yoga. Les sévices infligés par les prêtres sont malheureusement une réalité avérée et ancienne. Et surtout, les "maîtres" indiens sans rapport avec le tantra et le yoga peuvent être de redoutables prédateurs sexuels. Voici un site écrit par d'anciensdisciples indiens de Swami Shuddhânanda, maître du non-dualisme dans la "lignée" de Ramana Maharshi (sachant que ce dernier n'a reconnu aucun "successeur" et ne s'est jamais présenté comme un maître du "non-dualisme" du Vedānta de Śaṃkara) et de Chinmayânanda/Dayânanda. Cet homme, ce Shuddhânanda, est un ascète, un moine, un renonçant. Ce qui ne l'empêche nullement d'avoir des relations avec des femmes, ces dernières étant souvent fragilisées par une instance de divorce, par exemple. J'attire au passage l'attention des lecteurs sur la situation du "non-dualisme" en sa Mecque d'Arunâchala. Ce blogue satirique par un habitant de ce haut lieu de "l’Éveil" décrit non sans humour des situations et des personnes que j'ai bien connues. Autrement dit, mon expérience confirme ce que l'auteur dit ou suggère, bien que tout cela manque de preuves. Quoi qu'il en soit, ces contre-exemples réfutent la thèse d'un lien de cause à effet entre yoga-tantra et abus sexuels.

En définitive donc, ce n'est pas le tantra qui est responsable des abus, mais la soif de pouvoir, tantra ou pas. De même, dans les cas d'abus sexuels, ce n'est pas le sexe qui est en cause, qui fait mal et qui porte préjudice, mais bien l'abus. Que l'on ne se trompe donc pas de cible : le pouvoir est source d'abus, pas le sexe. Le tantra, dans ses versions contemporaines, met l'accent sur la sexualité. C'est vrai. Le yoga est porteur d'une certaine sensualité, c'est indéniable. Mais encore une fois, il n'y a là nulle cause de délit ou de crime. Le coupable de l'affaire, comme toujours, est le pouvoir et non le sexe, comme le démontrent les arguments invoqués ci-dessus.

Vive le yoga !
Vive le tantra !
A bat les assoiffés de pouvoir !

mercredi 23 mai 2012

Le secret de l'univers


Turner, Matin après le déluge

Le secret de l'univers
 
Dans ces profondeurs transparentes de l’espace, qui se prêtent à toutes les formes changeantes de nos rêves et qui sollicitent toutes les aspirations de notre âme, reluit et frissonne le secret même de l’univers. L’invisible devient visible dans cette manifestation à la fois idéale et réelle qu’est l’espace. Trompés par la brutalité et la grossièreté de certains contacts matériels, nous pourrions croire à la brutalité et à la grossièreté de la matière elle-même. L’espace est un rappel immense et permanent à l’idéalité de la matière. Ceux qui contemplent, aiment et comprennent l’espace profond savent, sans s’en douter, ce qu’est la matière. C’est en ce sens nouveau qu’on peut dire : « Les cieux racontent la gloire de Dieu », et les simples, les humbles, quand ils répandent dans la sérénité du soir une âme vivante et bonne, quand ils mêlent doucement leur pensée à l’espace recueilli, lisent sans le savoir, dans l’infini qui est sur leur tête, le secret de la poussière qu’ils foulent aux pieds.

Jean Jaurès, Poèmes, 1921
 

lundi 21 mai 2012

Pourquoi les portraits à la première personne sont-ils si rares ?

Quand on fait une recherche sur les portraits ou les films réalisés du point de vue de la première personne, deux choses frappent : premièrement, les réponses les plus fréquentes montrent de la violence ou des activités violentes (sport, chute, etc.). Deuxièmement, ces portraits sont rares.

En dehors des sites consacrés à la Vision Sans Tête (VST), il y en a bien peu.

Voici un portrait par une personne qui connaît - visiblement ! - la VST :

Il ajoute une strophe en dessous :

Si vous pouvez voir que vous n'avez pas de tête
Alors vous méritez tout mon respect,
Car vous êtes honnête, courageux, et vous êtes dans le vrai,
Et vous avez raison du point de vue de l'anatomie !

If you can see you have no head
Then you command my full respect,
For you are honest, brave, and true,
And anatomically correct! 


Plus souvent, on trouve des dessins dont les auteurs ne connaissent pas la VST, ici un élève en retenue (!) :

Remarquez que la plupart de ces portraits "à la première personne" essaient en fait de montrer le corps vu à la première personne. Pourquoi ? Parce que, autrement, l'absence de tête au-dessus des épaules est bien difficile à mettre en évidence ! Pourquoi ? Tout simplement parce que tout point de vue est un point de vue de la première personne. Rien ne se manifeste en dehors de l'espace de la conscience. Même l'extérieur apparaît à l'intérieur.

Ce qui répond aux questions que nous avons posé plus haut : pourquoi si peu de portraits en première personne et pourquoi tant de violence ? Cette violence semble pouvoir s'expliquer par la puissance de l'imagination qui "dispose de tout" (Pascal). Mais l'imagination ne s'impose que si l'on ne voit pas l'absence de tête. L'imagination est un effet de l'ignorance du point de vue de la première personne et non sa cause. Quelle est cette cause ? L'évidence de l'absence de tête est ce qui cache cette absence. En effet, l'expérience quotidienne montre que ce qui est toujours présent à la conscience est comme absent. Bergson fait remarquer que la conscience ne peut viser que le nouveau, le différent. Or, essayez donc de fixer un objet quelconque. Au bout de quelques secondes, il disparaît dans une sorte de brouillard, n'est-ce pas ? C'est que l'objet de conscience ne peut "exister" que dans le changement, le mouvement, la versatilité. Cela est encore plus clair pour le désir. Or, l'espace qui regarde ces lignes en cet instant même est immobile. Sans formes ni couleurs, il est immuable. Sans visage, comment le reconnaître ? Dépourvu de toute caractéristique, comment y faire attention ? Trop proche, trop intime, trop évident, trop facile : voilà ce qui rend la vision si rare !

Du reste, parmi les auteurs de portraits ou de films à la première personne, s'en trouve-t-il qui aient ainsi reconnu peu ou prou la portée de cette absente de tête ? La vision de soi est difficile parce qu'elle est facile. Personne ne la réalise parce qu'elle est évidente. Peux la savoure parce qu'en elle, il n'y a rien à faire.







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