Bienvenue dans les pâturages de la Vache cosmique.
Philosophie et mystique, voie de la connaissance et de l'amour. Philo-sophia, amour de la sagesse, désir de vérité, expérience et réflexion. Yoga ou union du cœur et de la tête. La philosophie comme yoga, la philosophie comme pratique, éclairée et nourrie par la tradition du Tantra et autres sources que nous ont léguées nos ancêtres. Cours Tantra traditionnel.
On a de plus en plus de mal à trouver ses mots. Cela arrive aussi par émotion ou "par hasard". Mais dans tous les cas, quand le mot ou le nom tardent, il y a dans cet intervalle de vide une opportunité de reconnaître cette présence nue qui est toujours présente, mais qui semble d'ordinaire recouverte par les distractions.
"Si, par hasard, tu oublies ce que tu voulais ou ce dont tu parlais, tu seras libre au moment où tu t'en souviendras."
(Bodhodayamanjarî, Bouquet pour l'éveil, 29)
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C'est comme renaître. Ou comme attendre sur un quai de gare. C'est un de ces contre-pieds où le regard peut se renouveler. C'est comme un asticot qui, voulant passer d'un brin d'herbe à un autre, doit s'étendre, se dé-contracter. C'est cela s'éveiller : reconnaître la paix bienheureuse tant recherchée dans ce silence entre le mot où je cherche à me souvenir, et le moment où le souvenir enfin surgit. L'intervalle entre deux pensées, deux mouvements.
Il y a aussi une joie spéciale au moment où, enfin, l'on se souvient, au moment où l'on reconnaît, où le train arrive. Avant qu'un nouveau bavardage ne vienne recouvrir cette joie, elle est comme dépouillée, elle n'est pas joie pour ceci ou pour cela, mais joie simple, pure expansion dans le silence, surprise devant cette expansion, étonnement d'être, pure intuition d'être.
Sur ce modèle, chacun pourra découvrir en sa vie mille occasion de s'éveiller. Ainsi, on pourra reconnaître directement notre essence divine, puis continuer ainsi, à l'infini.
La recherche sur l'histoire du Hatha Yoga progresse. Depuis 2010, une nouvelle génération de chercheurs bouleverse la vision que nous avions, qui était héritée de gens comme Mircea Eliade. Ses livres sont les premiers livres que j'ai trouvé et lus à la bibliothèque municipale en 1986. Juste après l'Empire contre-attaque. Bref.
Voici d'abord une vidéo, en anglais, par l'un de ces chercheurs, qui dresse un état des lieux :
Deux choses à retenir :
1 - On a enfin retrouvé des preuves de l'existences de postures complexes avant le XVe siècle, car il est vrai que dans les textes de yoga tantriques et shaiva, plus anciens, il n'y a que des postures assises.
Ces preuves sont des sculptures dans la porte nord du fort de Dabhoï (Darbhavatî) au Gujarat. Elle remonte au moins à 1220. On peut y voir de fines sculptures de diverses créatures. Notamment, on peut y contempler huit Bhairavas et leur parèdre, huit Yoginîs et huit Yogîs, dont certains dans des postures complexes ou autres qu'assises.
Quelques exemples :
Notez la ceinture de yoga ou de méditation (yoga-patta), à gauche :
Or, ces sculptures s'inscrivent clairement dans la tradition du Tantra shâkta-shaiva. Ce qui nous amène au 2nd point.
2 - Depuis la découverte de l'Amritasiddhi et des origines bouddhistes du temple Nâth de Kâdiri au Karnâtaka, on pensait que le bouddhisme tantrique était à l'origine du Hatha Yoga. Il est certain qu'il a joué un rôle important, car tous les textes les plus anciens qui emploient l'expression "hatha-yoga" sont bouddhistes. Ce composé semble en effet absent des textes shaivas des mêmes époques, soit avant le XIe siècle.
Toutefois, l'apport du Tantra shaiva est à présent de plus en plus reconnu. C'est de là que proviennent, en effet, des notions essentielles, comme celle de Shakti dans le corps, Kundalinî, les cakras, les nâdîs, les prânas, mûlabandha et maints autres détails techniques qui sont autant de points-clés de la pratique. James Mallinson admet dans cette vidéo qu'il a eu tendance à sous-évaluer cette importance du Tantra dans le Hatha, "en réaction" (by reaction).
En outre, les sources se précisent et se confirment. La tradition Kaula "orientale" (pâshchima) a joué un rôle essentiel, son centre étant à Goa. Survivant aujourd'hui seulement au Népal, elle a légué au monde la représentation des "sept chakras". Par ailleurs, on comprends mieux pourquoi tant de textes de Hatha Yoga sont apparus après le XIVe siècle : Suite aux vagues de persécutions islamiques, le bouddhisme tantrique a disparu. Dans le Sud, ses centres ont été ensuite investis par des shaivas ou smârtas, qui ont produit différents manuels, dont la célèbre Hatha-yoga-pradîpikâ. Les Abbés de ces centres sont parfois devenus de véritables rois. Cette montée en puissance serait en partie à l'origine de la notion de "yoga royal", Râja-Yoga, moins physique, et destiné à des responsables qui n'avaient pas le temps de pratiquer la discipline physique. Le Yoga Royal serait d'abord le yoga des rois-yogîs. Les rois et les yogis ont toujours été proches, comme Arthur et Merlin.
Enfin, notons qu'il n'est pas une seule fois question de Patanjali dans cette histoire du Hatha Yoga. Je ne veux brusquer personne, mais peut-être serait-il temps pour les écoles de yoga de se mettre à la page ?
Le gnosticisme est souvent qualifié de "dualisme". Cette appréciation est erronée.
J'en veux pour preuve ce passage du Traité en trois parties retrouvé en Egypte en 1945. C'est le plus long traité gnostique retrouvé presque intact. Il décrit la relation entre le Père créateur et les Eons (les "Touts"), entités à la fois indifférenciées et individuées, très proches des hénades de Proclus. Pour les Gnostiques, la création est plutôt une "émission". Je ne sais pas quel est le terme grec ainsi traduit en copte puis en français, mais il évoque bien sûr le terme utilisé par le Tantra pour désigner l'acte créateur : visarga, litt. "envois, émission, éjaculation, émanation, évacuation".
Notre texte gnostique, donc prétendument dualiste, insiste sur l'harmonie entre unité et multiplicité :
"L'émission des Touts qui existent à partir de celui qui est ne s'est pas produite par mode de coupure, comme si c'était une séparation de celui qui engendre ; mais leur engendrement a pris la forme d'un déploiement, le Père se déployant vers ceux qu'il veut, afin que ceux qui sont issus de lui viennent à l'existence eux aussi. Car de même que le présent éon est unique bien que divisé en temps, et que les temps sont divisés en années, que les années sont divisées en saisons, et les saisons en mois, et les mois en jours, les jours en heures et les heures en instants, de même l'éon véritable est également unique bien que multiple, alors qu'on lui rend gloire au moyen des petits comme des grands noms, selon ce que chacun peut comprendre."
Chaque Eon est un Nom, c'est-à-dire une facette du diamant de l'absolu (le Père). La succession des unités de temps évoque la Voie du Temps enseignées par Abhinavagupta dans le chapitre VI du Tantrâloka, de l'instant jusqu'à l'éon, jusqu'à cet autre instant, cet autre présent qu'est l'éternité, c'est-à-dire la Vibration (spanda).
L'auteur, anonyme, poursuit :
"Par mode d'analogie encore, il est comme une source qui demeure ce qu'elle est, tout en s'écoulant en fleuves en lacs, en canaux et en aqueducs ; comme une racine qui se déploie en arbres et en branches, avec ses fruits ; comme un corps humain qui est partagé sans division en membres de membres, membres principaux et extrémités, membres grands et petits." (trad. Painchaud)
Ce texte est remarquable. Une série d'analogies du rapport entre l'Un et le Multiple. Ces mêmes analogies se rencontrent dans le Tantra (shaiva et vashnava), ainsi que dans le platonisme, dont le gnosticisme est un proche parent.
Notons, enfin, le corps humain comme illustration de ce mystère du Tout "partagé sans division". Le corps est le temple du divin, car il est microcosme, et parce qu'il est l'image du mystère de l'harmonie de l'Un et du Multiple. Or, la célébration de ce mystère est précisément le propos du Tantra, de la "suprême non-dualité" (parama-advaita) en laquelle sont enfin réconciliés unité et dualité.
Encore une fois, la Gnose se révèle très proche du Tantra.
Selon le Tantra, comme selon d'autres traditions, le désir est un élan vers le divin. Même chez l'animal, même dans les choses inertes, il y a cet élan. Pour le dire de façon plus nette : tout mouvement est mouvement de l'absolu vers l'absolu. La gravité elle-même, et la solidité des corps, sont des manifestations d'un désir divin, d'une force qui dépasse l'apparence anecdotique du désir.
Ainsi, tout fait sens ; force, mouvement, élan, instinct, pulsion, besoin, désir, volonté, choix, tout participe d'une même énergie unifiée, que le Tantra nomme "frémissement universel", sâmânya-spanda, ce mouvement commun à tout.
Cependant, quand on observe la Nature, on constate plutôt que le désir est absurde.
Il n'a pas de but divin. A vrai dire, il n'a pas de but du tout, en dehors de la perpétuation. La solidité de la matière perpétue cette pierre dans son être. Le désir sexuel, comme l'instinct de reproduction, perpétuent l'individu et l'espèce. Le désir, sous la forme de l'instinct, se présente alors davantage comme une "ruse de la Nature". Et croire que l'instinct manifeste quelque chose de divin, fait partie de cette ruse.
L'amour, sous ses différentes formes apparentes, recouvre une même force aveugle, c'est-à-dire qui n'a d'autre but que la reproduction du cycle de l'existence. Schopenhauer, inspiré par le bouddhisme et l'hindouisme, appelait "Volonté" ce mouvement. Nos représentations ne servent qu'à le justifier, à lui donner des apparences de raison, alors qu'il n'y a pas plus, dans l'amour sentimental par exemple, de sens que dans la poussée des pédoncules de patate vers la lumière.
D'où la violence et la cruauté de la Nature. Détails que l'écologisme spiritualiste se garde de mentionner. Cherchez et vous trouverez.
La spiritualité aborde rarement ces sujets. Les religions abrahamistes et l'écologisme nous parlent de la violence humaine, rarement de la violence animale. Pourtant, elle existe, elle est omniprésente. Les animaux d'une même espèce s'entretuent, les parents dévorent leur progéniture, etc. Sans oublier les catastrophes naturelles. Tout cela semble donner raison à la thèse d'un monde absurde et pose une question terrible aux croyants : Si Dieu est bon, comment expliquer que le mal soit omniprésent dans la nature ?
Il existe deux types de réponses spirituelles, qui peuvent se combiner :
1) Le mal dans la Nature est l'œuvre d'une entité mauvaise.
2) Le mal dans la Nature est un effet d'une forme d'ignorance.
Cette dernière solution a été explorée en profondeur en Inde. Voilà sans doute pourquoi la théorie de l'évolution y est peu attaquée par les religieux et spiritualistes. La théorie du karma est compatible avec la théorie de l'évolution.
Cette théorie du karma existe dans le Tantra. L'idée est la suivante : Emportée par le vertige de sa liberté sans limites, la Conscience universelle s'oublie dans sa manifestation. Elle s'identifie à des corps séparés qui se font violence. La Conscience transformée en lion dévore la Conscience transformée en gazelle, car la Conscience s'oublie dans le lion et la gazelle. La promesse de cette théorie est que, si le lion et la gazelle reconnaissaient leur véritable nature de Conscience universelle, toute violence cesserait. Le lion deviendrait végétarien, ou cesserait d'exister.
Et, même en temps ordinaire, la Nature recèle cette liberté extatique, comme les braises couvent sous la cendre. Le Tantra affirme en effet que, sous n'importe quelle expérience, même la plus terrible, la plus violence, la plus douloureuse, gît un fond d'extase béatifique.
Dès lors, le désir peut être à la fois absurde, car aveugle chez des êtres qui sont aveugles ; et plein de sens. Le désir absurde est un désir immature. Le point-clé de cette vision du désir est de ne pas faire de différence de nature entre l'Homme et les autres animaux. Tous participent du même mouvement universel. Le désir aveugle, la pulsion sexuelle mécanique, l'instinct de tuer, seraient des formes incomplètes et, donc, immatures, du Désir divin.
Autrement dit, la Conscience universelle ne serait pas pur amour, au sens où elle serait capable d'évoluer. Vers le pire comme vers le meilleur, comme toute entité douée de liberté. L'expérience universelle serait alors une expérimentation de possibles multiples, bons et mauvais, et le sens de ce Tout serait de progresser vers le meilleur. La Conscience serait malade, aveuglée, égarée par ses propres pouvoirs. Le sens du Désir, même absurde en apparence, serait de s'extraire de ces mécanismes aveugles et de s'élever vers des manifestations de plus en plus complètes, adéquates et pleines de sens. Le désir absurde est peut-être l'enfance du désir. Schopenhauer a raison de voir dans l'amour une illusion, une ruse de la Nature. Mais ces drames ne sont qu'un aspect ou un moment de la totalité de l'aventure du désir.
Le désir est donc une force aveugle en chemin vers le divin.