mercredi 13 novembre 2013

Un au-delà de la conscience ?




Y a-t-il un au-delà de la conscience ?

Certaines autorités l'ont affirmé, comme Nisargadatta Maharaj. Et d'autres avant lui. Comme l'école du Nyāya/Vaiśeṣika, pour qui l'état de délivrance est un état d'inconscience, puisque la conscience n'est pas notre vraie nature, mais seulement une qualité, un attribut parmi d'autres, dont nous sommes délivrés au moment de la délivrance. Cet état de délivrance n'est pas un état de félicité, de plénitude, mais une absence de toute souffrance et de toute expérience, un état qui n'en est pas vraiment un. De plus, la conscience est le fondement de toute expérience, donc aussi bien de toute souffrance. Se libérer de la conscience, c'est donc se libérer de la souffrance. C'est là un thème des philosophies d'Occident, qui, de différentes façons certes, célèbrent la surconscience ou l'inconscience, depuis l'inconnaissance de Denys le théologien jusqu'aux soirées suralcoolisées de nos jeunes.

Pourtant, l'absolu est-il autre chose que la conscience ? La conscience est-elle un état, susceptible d'être dépassé ? Et qu'est-ce que la conscience ?

Pour certains, comme pour le bouddhiste Nāgārjuna, toute conscience implique une dualité du sujet et de l'objet. En Occident, on dira que toute conscience est conscience de quelque chose. Le courant bouddhiste dont témoigne Nāgārjuna comparera la conscience à une épée qui ne peut se couper elle-même. Autrement dit, il n'y a pas de conscience de soi. C'est juste une apparence, un faux-semblant, un mythe, une manière de parler sans réfléchir. 

Or, qu'est-ce que serait une conscience sans conscience de soi, une conscience inconsciente, en quelque sorte ?

Un autre courant bouddhiste affirme au contraire que la conscience est consciente d'elle-même, sans dualité entre sujet et objet, tout comme une lampe est à elle-même sa propre lumière, sans avoir besoin d'une autre lampe. Ce courant, présent aux origines du Grand Véhicule (mahāyāna), deviendra l'école de la pratique du yoga (yogācāra), selon laquelle tout est construction mentale. 

En résumé, en Occident comme en Orient, dans l'hindouisme comme dans le bouddhisme, et encore aujourd'hui, il y a deux positions sur la conscience :

-la conscience est un état, une étape vers l'absolu qui est notre vraie nature, un état subtil, l'état ultime, mais qui peut et doit être dépassé dans un inconcevable au-delà de la conscience, car toute conscience est germe de souffrance et toute souffrance enveloppe une certaine dualité. On ne peut échapper à l'expérience de la souffrance, à moins de dépasser l'expérience elle-même, c'est-à-dire la conscience.

-la conscience n'est pas un état, mais l'arrière-plan de tout état. Elle n'est pas une étape, mais le fond sans fond de toutes les étapes. Elle n'est pas une qualité de l'absolu, mais son essence. Toute conscience est conscience de soi, mais cette conscience de soi n'implique pas dualité du sujet et de l'objet. La conscience se connaît elle-même, mais pas à la manière dont on connait un objet. Elle se connait immédiatement. La conscience est n'est pas nécessairement source de souffrance : la pure conscience de soi, sans objectivation de soi, sans identification, a le pouvoir de transformer toute expérience en félicité imprégnée de paix. 

Je pense que la raison, l'intuition et l'expérience montrent que la seconde position est la bonne.

La première position est erronée, car :

-elle confond la conscience avec un état, c'est-à-dire un objet de conscience.
-quand elle affirme que la conscience est forcément dualiste, tout comme une épée ne peut se couper elle-même, elle confond encore la conscience avec un objet. La conscience ne ressemble pas à une épée, ni à rien d'autre. Seul Dieu peut connaître Dieu.
-un au-delà de la conscience serait encore une expérience, donc un état de la conscience. Vouloir sortir de la conscience, ou croire que l'on en sort, c'est comme vouloir aller plus vite que son ombre.
-la conscience n'est pas duelle, même quand elle semble l'être. La conscience de l'objet est toujours, en réalité, une conscience de soi. La dualité est une erreur : on prend une conscience de soi pour une conscience de l'autre, comme dans un rêve.
-il n'y a pas de moyen de connaître l'au-delà de la conscience.
-les textes traditionnels qui affirment que l'absolu est "au-delà de la conscience ou de l'inconscience", "sans conscience" (acetana, asaṃvedana), "au-delà de l'être" (sattva-atīta) sont des procédés pédagogiques pour délivrer la conscience de la tendance à s'identifier, à saisir les objets et les états. La sagesse de Nagārjuna doit se comprendre dans ce contexte.
-les états de vide, d'"inconscience", dont le sommeil profond est l'illustration la plus pure, sont des états. La conscience n'en est pas un.
-la conscience n'est pas quelque chose de fixe et absolument immuable. Elle est toujours présente, mais elle est libre de se ressaisir comme vide, comme rien, comme elle est libre de se ressaisir comme carotte, chien ou homme.
-la conscience est libre veut dire qu'elle n'est pas prisonnière d'elle-même : elle peut se prendre pour ceci ou cela.
-le vide, les états d'inconnaissance, d'inconscience, etc. sont simplement la conscience se reprenant comme pure conscience, ce que la conscience qualifie d'inconscience, parce qu'elle ne se connaît d'ordinaire (à l'état de veille) que dans les objets. Ce que l'on prend pour pure inconscience ou un "au-delà de la conscience" est pure conscience non-duelle.
-cette pure conscience n'est pas la reconnaissance libératrice. Car quand les objets réapparaissent, la conscience est emportée et aliénée de nouveau.
-la conscience se reconnait comme intervalle entre les objets, les états, et comme ces objets, ces états : alors seulement elle est libre.
-pratiquement parlant, on reste comme muet, détaché, flottant, décroché, ouvert, en l'absence ou en la présence d'objet, sans référence à un sujet. Voir qu'il n'y a pas de sujet, c'est voir le vrai sujet. Voir que personne ne voit, c'est voir notre vraie nature, la conscience, par-delà les mots, les images, les émotions, les sensations, les états. 

Quelques versets du Yoga selon Vasistha sur l'identité de l'absolu et de la conscience de soi :

Le vent et son frémissement sont un,
De même que le feu et sa chaleur.
De même, la pure conscience et son pouvoir de vibrer
Sont toujours un seul et même Soi (6/2, 84, 3)
Quand (la conscience) se détend et reste telle quelle,
On l'appelle "Śiva" :
Alors l'activité de la déesse, du pouvoir de conscience,
Repose dans le Soi, en soi.
Quand elle reste telle quelle, en son état naturel,
On l'appelle "Śiva". (6/2, 84, 26, 27a)
Parce qu'il est conscience,
(L'absolu) ne peut être ce qu'il est
S'il n'est pas ainsi (conscient),
De même que l'or ne peut exister
Sans forme. (6/2, 82, 6)
Toi qui es sage ! Dis-moi comment
Le poivre peut-il exister sans être poivré ?
Comment le sucre pourrait-il ne pas être sucré ? (6/2, 82, 8-9)
Une pure conscience
Dépourvue de conscience
Ne mérite pas le nom de "pure conscience" ! (6/2, 82, 10)
La conscience ne peut être présente
Sans cette sorte de vibration
Qui est la substance même de la conscience,
De même qu'une chose ne peut être
Ce qu'elle est en ne l'étant pas ! (6/2, 83, 14)

Ainsi, il n'y a pas d'au-delà de la conscience. Et cet au-delà, si même on pouvait le deviner, en parler ou en faire l'expérience, fût-ce à travers une "non-expérience", serait encore dans la conscience, dans ce que le poète Jacques Goorma appelle le Séjour :

"Le Séjour de l'éveil est dans la clarté de l'esprit, dans cette lumière irradiant toute chose de sa présence. Toute chose n'a lieu qu'en son Séjour" (Le Séjour, p. 9)

En vérité, les choses ne viennent pas de rien, ni de la conscience. Elles sont un rien conscient.

7 commentaires:

Duc Gontran a dit…

D'après moi c'est la première solution qui est vraie.

La conscience nait de la dualité.

Sans dualité rien n'existe. La dualité est donc la seule conscience qui existe.

La non dualité n'existe donc pas sauf en tant que dualité totale.

C'est cela la non dualité la constatation que exister c'est être duel et que sans dualité il ne peut pas exister quelque chose.

D'ailleurs il suffit de se fier à l'observation conventionnelle.

La non dualité d'après moi telle que présentée actuellement est encore une manière de sauver quelque chose. Alors que rien ne peut être sauvé. Il est probable que le monde n'a aucun sens.

Fort de ce constat le mieux à faire est de se faire du bien et pas du mal, éviter la souffrance, être sympa, cool.

Dans un monde qui n'a aucun sens pour un humain le mieux est encore de se rassembler entre humains (et être vivants). Certains parlent d'amour moi je dirai plutot être pragmatique et logique.

Quand on ignore les règles du jeu le mieux est de s'unir contre l'inconnu. C'est du simple bon sens.

Avouer simplement je ne sais pas et j'ai peur.

speerschneider dan a dit…

Merci pour ce blog génial dont les articles nourrissent le feu intérieur, inspirent le cœur et aiguisent le mental…
Nisargadatta conseille en effet, dès que nous sentons en nous la disponibilité au cours de la journée, de demeurer tout simplement avec la sensation d'être : "Je suis". De revenir le plus souvent à cela et rien qu'à cela. Sans le Ceci et le Cela. Sans l'histoire que l'on se raconte en continu à propos de la vie de soi et des autres. C'est l'état ultime, l'équation minimale de l'être que je suis.

Mais il dit aussi qu'il faut aller au-delà, que lui est au-delà…!!!

Il me semble que l'on peut aussi aborder Nisargadatta sur un plan pratique et pédagogique plutôt que philosophique ou théorique.
Lorsque Nisargadatta dit que "Je suis" n'est pas l'ultime, il s'inscrit effectivement dans une lignée de mystiques appelant à l'humilité du non savoir (Nuage d'inconnaissance, Denys l'Aérophagite, Maître Eckhart…).
Et peut-être qu'il le fait par un souci pédagogique afin que ce "Je suis" ne soit pas à nouveau objectivé et "compris".
Car en réalité au moment où vous réalisez Je suis c'est au-delà des mots, mais très vite le mental cherche à enregistrer cette non expérience comme une expérience et en fait un objet de connaissance, une mémoire… Cette injonction de Nisargadatta à aller au-delà du "Je suis", c'est à dire de la conscience me fait penser à Krishnamurti lorsqu'il dit que nous ne pouvons qu'ouvrir la fenêtre mais pas décider si le vent va souffler. Nous ne pouvons que porter attention à notre inattention. Dissoudre le contenu de la conscience par la connaissance de ce que nous ne sommes pas (le fameux neti neti, ni ceci ni cela). Mais la grâce, l'ingrédient de la dissolution finale, l'inconnaissance en quelque sorte, se présente quand elle "veut".
Ne plus rien savoir me paraît effectivement être l'état le plus élevé en cela que ce n'est pas un état, c'est une ouverture, une potentialité, une disponibilité, une feuille blanche, un abandon.
Or si "Je suis" est bien compris ou plutôt réellement vécu en toute humilité cela me paraît être la même chose. L'injonction à aller au-delà de la conscience est une façon d'inciter à ne rien figer. Une injonction à se fondre dans le nuage d'inconnaissance comme le sucre dans le café…
C'est les mots qui me viennent pour décrire ce que Je vis lorsque "Je suis" se réalise. "Je suis" résonne alors autant avec "Je vis" que "Je suis vécu"…
Tout dépend alors de quel "Je" parle.
Lorsque "Je vis" se vit c'est l'absolu qui parle..
Lorsque "Je Suis vécu" se vit c'est le dernier expire en formes de mots de l'individu avant l'engloutissement…
Autre possibilité : Ce que vis Nisardatta est véritablement au-delà mais il ne sert à rien de le comprendre puisqu'il est au-delà. Ce que nous avons à faire nous, c'est de demeurer au cœur du "Je suis"… Le reste étant une question d'élection en quelque sorte… Et pourquoi pas…ça me va…

Je vous livre tout de même le mantra que m'a inspiré l'enseignement de Nisargatta et qui a été tout de même la pichenette qui a mis fin à "ma" recherche :
"Je suis ce en quoi "Je suis" apparaît et disparait".

Il me semble que l'essentiel demeure le galvaudé "lâcher prise". Lorsque je me rends compte de ma prétention apparaît l'humilité sans personne d'humble.

Belles éclosions à toi et à tous les lecteurs,

Amor Fati

Duc Gontran a dit…

J'ai beaucoup de considération pour l'option gnostique.
Nous partons un peu facilement dans l'option positiviste : tout est merveilleux sans que rien ne vienne étayer cette affirmation péremptoire.

Il convient de relativiser et étudier. Avec deux de QI seulement (et pas + peut être ?) on constate très facilement qu'il y a un truc qui cloche.

Je renvoie souvent à la poule de batterie car l'image doit être assez exacte :-(

Chémi Padova a dit…

En lisant ce que vous écrivez tous, je m’imagine deux personnes, chacune “regardant” la conscience de l’autre. Les consciences se regardant entre elles. Ce n’est pas bien réaliste, mais juste imaginer que cela se produise, est-ce que ce n’est pas un petit début de tantrisme, qui nous met dans l’ambiance? Et pire… voilà que je commence à sentir la saveur de ma conscience qui se lèche elle même tout en provoquant des émotions de coeur. Merveilleuses hallucinations illusoires qui suggèrent une merveille sans forme, tout en épiçant le goût de l’ici bas.

loydd a dit…

Le sucre n'est sucré que s'il est goûté à travers les sens ... Ce qui nous ramène aux organes physiques ... Et à ce qui est décodé ... Analysé par le cerveau ... Non !?

Le sucre et le fait de le goûter ... N'est pas lié au sucre ... Uniquement ... :)

Dubois David a dit…

Oui Chémi,
Deviner la conscience chez l'autre, c'est pressentir que la conscience de l'autre et notre conscience sont une seule et même conscience.
Toute rencontre est une reconnaissance partielle de la conscience libre, souveraine et pareille à l'espace.

Dubois David a dit…

Oui Dan, l'exhortation à dépasser le "je suis" est peut-être un geste pédagogique. Mais il est maladroit : s'il y a un au-delà de la conscience, alors il y a un au-delà cet au-delà, et ainsi de suite, sans fin, comme une chaîne suspendue... à rien. La quête est sans fin : c'est le samsara, c'est Sysiphe.

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...