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lundi 30 novembre 2020

Comment le bouddhisme a plagié le shivaïsme

 Voici une conférence du professeur Alexis Sanderson sur "l'influence du shivaïsme sur le bouddhisme pâla", c'est-à-dire sur le bouddhisme tantrique :

http://chiasmos.uchicago.edu/2009-2010/media/southasia-100301-sanderson.mp3

Le handout de la conférence :

https://www.tantrictraditions.com/s/2010torontohandout.pdf

Je sais bien que ce genre de "critique" ou de "comparaison" inquiète une certaine partie de l'esprit libéral. Car selon ce dernier, il ne faut pas "jeter de l'huile sur le feu" et ne pas discuter de sujets "anxiogènes" comme la politique. Il faut rejeter massivement toute discussion rationnelle et se concentrer sur la seule religion susceptible de nous unifier : le business. Et l'on voit le succès de cette doctrine dans le domaine du développement personnel. Toute forme de "jugement" est conspuée. Cela fait partie du catéchisme obligé et cela figure dans tous les boniments dont nous sommes bombardés à longueur de journée. J'en viens même parfois à me demander si la baisse mondiale du q.i. ne serait pas liée à ce besoin du Marché d'éviter tous les sujets qui fâchent. N'est-il pas plus aisé de vendre à des débiles amnésiques ? En tous les cas, je suis persuadé que les marchands du développement personnel sont d'excellents prêtres du Marché : pas de mémoire, pas de mental, pas de critique. La Marché en rêvait, le "bien-être" l'a fait. Les vendeurs du bie-être vont bien plus loin que Reagan, Thatcher et cie.

A ces esprits inquiets, j'ai envie de répondre que les traditions spirituelles de l'Inde sont pleines de ces comparaisons, de ces analyses, de ces critiques, de ces polémiques. Dans les versions commerciales contemporaines des traditions indiennes, vous entendrez rarement parler de cette dimension essentielle. Tout l'aspect rationnel et polémique est expurgé, tout simplement passé sous silence pour brosser le client dans le sens du poil. Pourtant en Inde, Shankara, Nâgârjuna et Abhinavagupta sont pleins de polémiques. Ils ne pratiquent pas la "communication non violente", ni le "non-jugement". L'enseignement indien est fait d'objections et de réponses. Il faut vraiment n'avoir absolument aucune expérience de cet enseignement pour croire le contraire. 

Le bouddhisme a donc plagié le shivaïsme. Tout comme le christianisme a plagié le platonisme. Ces deux religions, particulièrement centrées sur le masculin au départ, ont également rejeté la nature. Le bouddhisme se veut un dharma "à contre-courant", tandis que le christianisme valorise le "surnaturel" au détriment de la nature. Mais, dans les deux cas, le naturel est revenu au galop.

lundi 15 juillet 2019

L'origine du shivaïsme ?

yogi enraciné


On me demande si je suis shivaïte, voire shivaïste.

Que répondre ? Que non, je ne suis pas shivaïte ?
Mais ce serait trahir mon parcours. Si nos histoires individuelles ont un sens, alors ce serait nier ce sens. Si chaque existence est un fil dans la grande trame, alors ce serait défaire cette trame. La trame, en sanskrit, est tantra. Le texte du monde, la texture de l'instant. Le kosmos de Pythagore et d'Orphée. Le monde est un livre, un tantra, car un livre est un monde et aussi un tissu, un tissage de pages apparemment isolées ou contradictoires, de fragments reliés. Le maître à l'origine de la tradition de la Danse de Kâlî comparaît notre être à un livre, un vêtement relié par la succession des inspirs et des expirs, des naissances et des morts. Si tout cela a un sens, comment répondre par un "non" ?

Mais aussi, comment se figer dans une identité religieuse ? J'ai, sans doute, une identité. Mais elle est complexe, multiple, fluide. Enracinée et ouverte à la fois, selon la belle expression de Leloup. Je suis local et global, ou plutôt animal et cosmique, singulier et universel. 

Alors, shivaïte ? Oui, sans doute. Mais en un sens que je ne comprends pas pleinement. Commencer à en parler, ce serait comme commencer à parler de ce qui n'a pas eu de commencement. C'est tirer le fil du Tantra universel, du Tantra qui est le Réel, l'étoffe même du réel, de cet instant, là, maintenant, de ce noeud relié à tous les autres noeuds. Ce serait commencer ce qui n'a pas de fin.

Alors, plutôt parler du shivaïsme. Dans le billet d'hier, je parlais un peu du mythe d'origine de la philosophie de la Reconnaissance, pratyabhijnâ. Reconnaître le divin dans l'humain, l'éternel dans l'instant, le commencement dans la durée, notre vie dans le mythe. 

Le shivaïsme ? En sanskrit, nous disons shiva-dharma, en exagérant bien : dh'arma. Ou shaiva-dharma. Dharma est intraduisible car inexprimable. Mon chien s'appelle Dharma et je suis bien embarrassé quand on me demande ce que signifie son nom. Le Dharma, c'est le Kosmos, la nature et son harmonie. C'est l'agencement des choses et l'art de s'y intégrer. Chacun a donc son dharma, sa façon se s'ajuster à la Justice universelle. Il y a un dharma universel, mais une infinité de dharmas pour y vivre. Il y a le dharma du fou, le dharma du chien, le dharma naturel, les dharmas factices, des dharmas anti-dharma. 
Le Dharma est le Tantra : le magma ressenti quand les yeux se ferment pour s'ouvrir à autre chose. Et ce Dharma s'exprime. La nature devient culture, sachant bien sûr que tout est naturel, tout est culturel, comme disait Merleau.

Ce Dharma indifférencié, pur éblouissement, s'assombrit peu à peu à la mesure de nos yeux. La clarté se diffracte en l'arc-en-ciel des dharmas, c'est-à-dire, en gros, des religions. 
Il y a ainsi le Dharma de Shiva. Mais Shiva est Dieu, Dieu est tout et par-delà tout ; alors tout n'est-il pas Dharma ? Fort heureusement, le Mystère est doué du pouvoir de se nier. Il peut donc se fragmenter. Elle joue alors, cette science pleine, à s'isoler pour finalement mieux se relier. 

Et c'est le Dharma de Shiva. Avant, après, pendant, il y a d'autres styles. Manières de vivre, de se relier, de relire le grand livre du cosmos, le vaste tantra du monde. Toute expérience est Tantra, texture, chaire divine, vapuh (prononcé "vapouhou"). Toute expérience est Mantra, conscience, résonance de sens, excitation de la plénitude cachée. J'écris sur les bords de la Dordogne. Beaucoup d'oiseaux cette année. Selon la tradition, ce sont des yoginîs, des fragments de la Déesse. Elles disent ce que disent les Mantras et autres Vidyâs, les Sciences. Elles disent la seule chose qui vaille : ce qui ne peut l'être.

Et c'est ainsi que chante le Dharma, que danse Shiva. Il respire : c'est le Véda. Les Védâs. Son souffle. Selon certains, le Véda est le Savoir impersonnel. Il a toujours vibré en arrière-plan. Les visionnaires, les Rishis, l'on vu. Ils sont les kavis, les poètes ; les vipras, "ceux qui frémissement" à unisson des vibrations des mantras du Savoir. La poésie est mise à l'unisson, chasse, pistage, reniflage. D'autres affirment que le Savoir est le souffle divin. Mais cela ne change rien, "Dieu ou la Nature", Dieu c'est la Nature, le divin est la divine, unité sans identité. 
Entrent alors en scène les innombrables savoirs, comme un chœur dansant autours d'un invisible coryphée. 

Il y a d'abord le Véda des poèmes, des vers chantés, des hymnes au Feu, au Vent, au Ciel, à l'Aube, à l'Amitié... Puis, de cette source sauvage découlent des branches en cascade, le "roulement de tonnerre des mots et de leur sens" auquel les maîtres de la Danse de Kâlî rendront hommage.

Il y a le Véda des méditations symboliques, celui des actes rituels, celui des opérations magiques, celui des chants étranges, celui de la scène, des danses, des narrations et du théâtre... 

Le Véda est impersonnel. Nature archaïque, immensité de steppes arides et brûlées. Le Tantra est personnel. Nature humaine, profondeur de la forêt palpitante. Tout, en Inde comme ailleurs, s'articule autours de ces oppositions. Je voudrais vous faire comprendre que tout, absolument tout dans ces traditions, parle de cet instant présent. L'Inde est à vous, à nous. L'Inde n'est pas un lieu délimité sur carte, mais un état. L'Inde, c'est aussi indo-européen, une réalité en plus d'être un monde subtil. La Méditerranée, l'Inde, l'Europe, c'est tout un. Pas exotique. Ou alors, exotique comme votre corps vous est exotique.

Véda, Tantra, Mantra, Yoga sont différents visages du Mystère, c'est-à-dire de l'instant. 
Alors, le shivaïsme ?
Oui, c'est maintenant.

mardi 3 octobre 2017

Le Jeu de la conscience - versets XII et XIII



Suite du Jeu de la conscience (Bodha-vilâsa), attribué à Kshéma Râdja (Cachemire, XIe siècle) :


tadbhūmikā darśanādyās sarvā eva na saṃśayaḥ /
bhūmikāḥ kṛtrimā yadvan naṭo gṛhṇāti svecchayā // 12 //

tadvad eva cidānandasvecchocchalitabṛṃhitaḥ /
ātmā gṛhṇāti vipulā darśanādyā vibhūtayaḥ // 13 //


Les philosophies et les points de vues
sont tous, sans exception et sans aucun doute,
des personnages (joués) par la (conscience).
Ce sont des rôles factices
endossés librement (par la conscience),
comme par un comédien.

(Car) c'est exactement de cette manière
que le Soi,
épanouit par l'abondance
de son libre désir 
qui est la félicité de la conscience,
assume ces immenses déploiement de gloires
que sont les philosophies, etc. 

Tout est conscience.
Mais, comme la conscience est libre, absolument souveraine,
elle joue à s'incarner, à prendre des formes définies.
Après avoir exposé les étapes de cette cristallisation de la sève
consciente, Kshéma Râdja développe l'une de ses conséquences :
tous les points de vue, exprimés, dans les doctrines, les religions
et les philosophies, sont aussi le jeu de la conscience,
ses danses et les personnages qu'elle endosse
afin de se dévoiler graduellement,
comme poussée par son élan inné.

Ainsi, toute vision du monde est un moment
dans le dévoilement de la conscience à elle-même.
Aucune philosophie n'est complètement fausse,
aucune n'est complètement vraie.
Mais toutes ne se valent pas.
Kshéma Râdja propose une hiérarchie,
c'est-à-dire un ordre qui s'enracine dans un principe,
en l’occurrence la conscience.

Au bas de l'échelle, la masse des hommes 
sans autre philosophie que la recherche du pouvoir.
Puis les bouddhistes qui prennent la conscience pour les pensées, 
le Védânta qui l'identifie au vide
et les Jaïns, les partisans des Védas
et des Tantras, le shivaïsme et le vishnouïsme.
Ces doctrines correspondent au
 trente-six niveaux de conscience
décrit dans les versets précédents.
Puis, au sommet, il y a la tradition "du Ceur/Corps" (koula)
qui affirme que tout est conscience,
puis ceux qui affirment que la conscience transcende tout.
Se dégage ainsi un mouvement de l'immanence à la transcendance.
Toutes ces philosophies, en effet,
tombent à divers degrés
dans les extrêmes de l'immanence (Shakti)
ou de la transcendance (Shiva).
Seule la révélation de la Triade (Trika),
dévoile finalement le réel
dans sa liberté souveraine et intégrale,
sans privilégier le vide ou la forme, pourrait-on dire.

Le shivaïsme du Cachemire évite donc à la fois
le dogmatisme stupide qui consiste à prétendre détenir
l'exclusivité de la vérité ;
et le relativisme paresseux
qui met tout dans le même panier.
La vérité est honorée en chaque point de vue,
sans que soit oublier que chaque point de vue
est une étape ou un aspect
de la grande éclosion de l'absolu.

Cette inclusivisme hiérarchique
n'est pas un hasard.
Il est la conséquence du non-dualisme "intégral" (parama)
professé par la philosophie de la Reconnaissance.
Ici, en effet, l'Un n'est pas "un" par exclusion ou rejet
de la dualité, mais par réconciliation avec elle,
reconnue comme Shakti inséparable de Shiva.
Chaque formulation est, dès lors, comme une promesse
qu'il s'agit d'accompagner, de nourrir,
un peu comme un enfant,
et non pas de simplement réfuter en bloc.
D'où une philosophie généreuse, 
mais aussi, complexe, car cette intégration
passe évidemment par une apparence de complexité.
Mais l'amour 'nest-il pas à ce prix ?


lundi 29 août 2016

La méditation selon le shivaïsme dualiste

L’Éternel Shiva - forme de Shiva visualisée principalement dans la tradition du Shaiva-Siddhânta


"Shivaïsme du Cachemire" est une appellation impropre, car 
1) ces traditions ont existé ailleurs qu'au Cachemire
2) d'autres traditions shivaïtes  ont existé au Cachemire, par exemple le shivaïsme dualiste, le Shaiva Siddhânta (à ne pas confondre avec la tradition de langue tamoule du même nom).
Pour ne pas s'y perdre, il est donc préférable d'employer les appellations que ces traditions elles-mêmes employaient pour se désigner. C'est ce que je me suis efforcé de faire depuis des années.

Le Shaiva Siddhânta, ou Doctrine de Shiva est une tradition shivaïte dualiste dans la mesure où elle considère que Shiva est éternellement séparé des âmes des créatures. Quand un humain atteint la délivrance, il ne devient pas Shiva, mais il devient égal à Shiva, omniscient et omnipotent comme lui.

Comment ?
Par l'initiation, le rituel quotidien et le yoga.

Au cœur du yoga se trouve la méditation.
La méditation peut prendre un support, une image visualisée de Shiva, par exemple blanc, avec dix-huit bras, etc. Mais, comme le dit Shiva lui-même dans le Mrigendra Tantra :

"La méditation (=la visualisation) ne peut jamais atteindre la forme suprême du Grand Seigneur. Celle qu'elle projette est trompeuse, car elle comporte une variété d'aspects. Comment donc l'esprit pourra-t-il se reposer en lui ?" (MT, yogapada, 54, trad. M. Hulin)

Un tantra non-dualiste, le Vijnâna Bhairava Tantra, ne dit pas autre chose. 

Il faut donc passer à une méditation "sans support" :

"Comment l'Omnipotent qui vient sans cesse en aide à toutes les créatures en revêtant toutes les formes pourrait-il être soumis à une règle quant à sa forme ?
On doit donc méditer encore et encore sur tout ce qui apaise le mental, imaginant (n'importe quel) lieu, forme et dimension." (ib. 58, mais ici je suis plutôt la traduction de Sanderson)

Le commentateur, le Cachemirien Bhatta Râmakantha, ajoute une citation du Tantra du Seigneur Suprême :

"Il n'y a ni sens, ni souffle,
ni mental, ni intellect, ni désir.
Je n'existe pas, personne n'existe (Hulin traduit : "je ne suis ni moi ni un autre").
Qui (médite) ainsi détruit le mental.
Ô Mère des Ganas !
vraiment, cette destruction du mental
est l'accomplissement ultime."

Plus loin (ad 61-62), le commentateur précise

"Par cette méthode de yoga, le yogi fait l'expérience de l'expansion de sa vraie nature".
Il devient omnipotent et omniscient comme Shiva.
Un certain maître Avadhûta est enfin cité :

"De même que les minéraux transformés en or,
grâce au mercure,
ne reviennent pas (à leur ancien état),
de même ceux qui sont inspirés par cet enseignement
ne renaissent pas."

Voilà pourquoi, conclut Shiva, cet voie sans modes ni règles fixes ne doit pas être partagée avec n'importe qui. Le yogi vit alors sur terre dans la gloire, plein de puissance et de liberté.

Comme on peut le constater, ce yoga dualiste n'en est pas moins très audacieux, puisqu'il prône une transformation d'abord imaginaire en Dieu, où l'adepte finit par devenir... son égal !

Ce texte a été traduit en français par M. Hulin, et en anglais par Sanderson, ici.

mardi 9 février 2016

Du souffle à la vibration



"Le mantra du Soi ultime,
le mantra de toujours
est "je suis lui".
Il devient Om,
la syllabe impérissable,
quand ha et sa disparaissent.

Le Mantra du Soi ultime est l'expérience en forme de re-connaissance "je suis lui" (so'ham); On peut faire cette expérience du "je suis cet être-là" grâce à l'enseignement sacré, aux instructions du maîtres, et aussi par notre propre expérience.
A ce sujet, on dit que ce mantra est répété 21 600 fois par jour. C'est là sa forme duelle..." 

...car dans ce "je suis lui", il y a encore une distinction, entre "je" et "lui". 
Cette dualité se manifeste dans la dualité de la respiration : l'alternance inspir-expir. 
Le "je" et le "lui", "ham" et "sa" en sanskrit, disparaissent quand l'inspir et l'expir disparaissent. 
Comment ? 
En se donnant tout entier au silence qui suit l'expir. 
Alors, l'expir "ha", qui est la lune, l'extraversion, s'amenuise peu à peu ; de même que le "sa", soleil de l'introversion. 
Il ne reste plus que "om", la vibration du silence, l'intensité de la pure présence.

so'ham = je suis lui
sa (expir) et ha (inpir) disparaissent peu à peu,
il ne reste que om, Lumière consciente, vibration de pure présence, vie du souffle et de toute vie.

Le verset traduit plus haut est du Shivasiddhântashikhâmani (VIII, 20) de Shivayogi, et le commentaire est de maître Maritonda. Ce sont des textes composés au Karnâtaka vers le XIIIe-XVe siècles.

om
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