Affichage des articles dont le libellé est illusion. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est illusion. Afficher tous les articles

mercredi 2 février 2022

Ramana pensait-il que le monde est une illusion ?


J'ai publié il y a un an une traduction des principales œuvres sanskrites de Ramana Maharshi. Or, malgré sa popularité grandissante, son message reste ambigu.

Le cœur de son message, certes, ne l'est pas : plonger au cœur de soi et y rencontrer la source d'un bonheur invincible. 

Cependant, à côté de ce message si simple, il y a aussi les opinions de Ramana sur divers sujets essentiels. Et là, les choses sont moins claires.

Je résume en trois temps, trois facettes du débat sur la question de savoir quel est l'enseignement de Ramana :

1) Dans son récit initial, Ramana décrit simplement s'être immobilisé, comme mort. Il a alors senti en lui une "force", un "courant" qui s'est emparé de lui, de son attention. Cette force immortelle, au-delà du corps, mais sensible dans le corps, a pris possession (âvesha, notion tantrique shâkta) de lui. Désormais, il ne décidait plus rien, c'était cette force qui vivait en lui.

2) Dans les écrits produits par Ramana en collaboration avec Ganapati Muni et ses disciples, Ramana évoque une Puissance, une Shakti aux côté de l'Absolu immobile, les deux étant inséparables. L'Absolu est pouvoir, puissance, élan, vibration. C'est le Ramana "tantrique", celui qui a parlé d'un "courant", d'une "force", de sa rencontre intime avec un dynamisme, une vie, un esprit immortel. C'est le Ramana plein de dévotion, fasciné par les récits de la vie des saints, par la montagne sacrée d'Arunâchala. C'est le Ramana qui va faire construire un temple dédié à la Déesse, à la Shakti, à la Mère divine.

3) Et dans les écrits plus récents, plus définitifs, il joue une autre musique : le monde est une illusion qui disparaît quand on voit la vérité. Il n'y a plus d'expérience, plus de "courant", plus de "force", plus d'élan, mais seulement le monde qui s'évanouit dans l'unité absolue décrite presque comme un néant. La Puissance, Shakti, est une illusion destinée à disparaître dans  "la connaissance". Le corps est une maladie, tout est illusion. Et tout cela disparaît quand on comprend ce qu'il en est vraiment. L'expérience du monde n'est pas transformée en une autre expérience : elle disparaît, purement et simplement. Le Ramana qui continue à vivre, l'individualité qui aime, compatit et s'occupe des animaux, sont des illusions que seules perçoivent encore les ignorants.


J'avais déjà écrit un article sur le récit de la rencontre originelle de Ramana avec cette Force intérieure.

Et aussi, un article sur le Ramana "tantrique".

Sur le Ramana "monde illusoire", il y a les deux textes en tamoul, Padamalaî et Guru-vachaka-kovai, traduits en anglais puis en français. Mais il y a aussi, moins connu, la Shrî-ramana-parâ-vidyâ-upanishad. Fruit des leçons données en personne par Ramana à un déonmmé Lakshman Sharma, cette oeuvre sanskrite de 700 versets reflète fidèlement les opinions finales de Ramana. Voici un verset du début (9) qui affirme très clairement que le monde est une illusion qui ne peut survivre à la "connaissance" :

आधारसत्ये विमले तु तस्मिन् निजस्वरूपे मनसोपक्ल्प्तम्/
अविद्यया विश्वममुं निमील्य भाति स्वयं सत्यवदज्ञतायाम् // 

"Cet univers apparaît par ignorance (avidyâ),
construit par le mental sur ce fond immaculé et réel
qui est notre essence.
Cet univers cache (litt. "ferme les yeux") le réel
et apparaît comme réel
tant que [son fond immaculé et réel] n'est pas connu."

Et plus loin, au verset 14 :

निमीलितः स्वो भवितैव तावद्यावत् स्वतः सत्यमिदं विभाति /
तथा न भायान्मनसि प्रणष्टे नाशाय तस्मान्मनसो यतेत //

"Le Soi est caché tant que
le monde apparaît comme réel.
Quand le mental est détruit, 
il n'apparaît plus ainsi.
Il faut donc s'efforce de détruire le mental".

Autrement dit, dans l'expérience "celui qui sait", le monde n'apparaît plus. Le monde et son fond ne peuvent apparaître ensemble. L'apparence de l'un, cache l'autre, comme l'illustre le célèbre exemple de la corde et du serpent : si je prends cette corde pour un serpent, alors l'apparence du serpent cache la corde. Et si je vois la corde, alors le serpent disparaît. Les deux apparences ne sont pas compatibles. De même, l'apparence du monde n'est pas compatible avec l'apparence du Soi, du fond de conscience. On ne peut voir à la fois la forme et le fond, les reflets et le miroir. Si je vois que cette statue de lion est en or, je ne vois plus le lion. Tant que je vois la forme du lion, je ne vois pas l'or dont il est fait. Donc l'expérience du Soi n'est pas compatible avec l'expérience du monde.

De plus, le mental  EST ignorance (mano hi avidyâ, 12). Tant qu'il est présent, la vision du Soi est impossible. Et quand le Soi est vu, la vision du monde projeté par le mental est impossible. Ramana disait certes d'autres choses à l'oral, mais il a confié à ses "amis" les plus proches que tel est sa véritable opinion, son avis final. Le monde n'est pas créé par Dieu. Bien plutôt, Dieu, le monde et les egos sont créés par le mental, qui est ignorance. Et tout cela est donc illusion sans aucune réalité.

Pourtant, Ramana affirme ailleurs que l'expérience du monde est compatible avec l'expérience du Soi : c'est l'état naturel de "compréhension innée" (sahaja-samâdhi), naturelle, facile, où les perceptions des six sens coexistent (sahaja) avec la conscience fondamentale. Et Ramana lisait beaucoup. Il avait donc un organe mental. Mais si "le mental" est ignorance, alors Ramana était atteint d'ignorance. Difficile de résoudre ces contradictions. Un délice pour les amateurs de casse-tête insolubles. D'où, sans doute, les interminables duels "non-duels" dans les milieux néo-advaita.


Pour ma part, je crois que ces tensions entre différente formulation s'expliquent de deux manières :

1) On peut considérer l'enseignement final de Ramana ("le monde est illusion") comme une affirmation passionnée de la puissance de son expérience. Dès lors, il faudrait rajouter des "comme si" à tout ce qu'il dit. Dans l'expérience du Soi, tout se passe "comme si" le monde avait disparu ; "comme si" il n'y avait plus de mental ; "comme si" il n'y avait plus rien d'autre que le Soi, océan de béatitude.

2) D'autre part, on peut considérer cet enseignement final comme l'expression du tempérament profond de Ramana. Avec Ganapati Muni, Ramana a rencontré le Tantra. Mais cela ne convenait pas à son tempérament réservé, équinisme et casanier. Ramana n'avait pas l'âme d'un militant, d'un missionnaire. De plus, il ne considère pas le corps sous un jour positif. Il n'a jamais eu un mot positif à l'égard du corps comme manifestation de la Vie, par exemple. Non, pour lui, la vie incarnée elle-même est une maladie. Il faut en finir avec la vie. Pourtant, il ressentait, selon ses dires, le Soi comme un "courant de vie". Mais la formulation tantrique ne lui convenait pas, d'autant que Ganapati Muni voulait faire de Ramana sa marionnette pour libérer l'Inde. Et puis le Tantra est plein de superstitions. Ramana se méfiait de l'occulte et des pouvoirs surnaturels. 

Autrement dit, Ramana pensait que le monde est une illusion parce qu'il avait, à tout prendre, une expérience négative du monde. Il aurait pu formuler son enseignement autrement et il en a eu l'occasion. mais il ne l'a pas fait. Il aurait pu essayer une synthèse, un Tantra épuré, dépouillé de la fascination pour les pouvoirs surnaturels, à l'image du shivaïsme du Cachemire. Mais il ne l'a pas fait. Finalement, son cœur a penché vers le Vedânta et sa vision austère de la vie et quelque peu en contradiction avec les faits. Mais, ce faisant, il a voulu affirmer la puissance infinie de cette Force intérieure qu'il avait découverte dans sa jeunesse. 

Mais alors, pourquoi le lapin ?

lundi 25 janvier 2021

Clichés 2 : Le monde est-il une illusion ?

la Lune, dessin Ekabhûmi



Dans les milieux spirituels, on entend souvent dire que "Tout n'est qu'illusion", "ta souffrance est illusion", "tes questions sont illusions", et ainsi de suite. Il n'y a personne, personne ne souffre, tout cela ne serait que projection imaginaire, caprice égotique et "histoire" mentale, donc sans importance.

De fait, beaucoup de traditions de sagesse affirment que "la vie est un songe". Le Védânta, très influente sagesse de l'Inde, déclare que "Seul l'absolu est réel, le monde est une fiction". Mais qu'est-ce que cela signifie ?

En fait, pour bien le comprendre, il ne faut pas y voir des affirmations abstraites, des propositions purement théoriques, mais des invitations à changer notre regard sur le monde et sur nous, des appels à basculer notre état de conscience, à nous éveiller du songe, et surtout, à changer de vie.

"Tout est illusion" signifie alors "rien n'est si important" : réveillez-vous, regardez ailleurs, regardez ce qui regarde, retournez votre attention vers sa source, vers vous, vers ce pur Témoin qui est l'absolu.

Pourquoi l'absolu est-il seul réel ?

Eh bien, selon le Vedânta, le critère du réel est la permanence. Plus une chose est permanente, durable, plus elle est réelle. Voilà pourquoi, quand on se réveille, on sait qu'on a rêvé, que le tigre qui nous pourchassait n'était pas réel. Et on cesse d'en avoir peur. Parce qu'il n'est pas réel, parce qu'il n'existe plus. Ou plutôt, parce qu'il n'a jamais existé. Même quand il était devant nos yeux, apparemment réel, il n'était qu'une apparence sans réalité. L'idée est donc : Ce qui n'existe pas toujours, n'existe jamais. C'est une logique du "tout ou rien". Ce qui peut disparaître n'est pas réel. Ce qui a un commencement et une fin n'est pas réel. Donc rien n'est réel, ou presque... Sauf la conscience qui éclaire ces illusions, le Témoin immobile, silencieux, au-delà des perceptions et des pensées.

Mais beaucoup de gens sentent qu'il y a un hic. Un truc. Un bug, un détail qui cloche dans cette affirmation, dans cette logique du "tout ou rien", où le monde n'est plus rien...

Car enfin, si l'absolu est réel, d'où viennent toutes ces illusions irréelles ? Comment la pure conscience pourrait-elle engendre ces tromperies ? La lumière éclaire : en elle-même, elle ne fait pas d'ombre. Et s'il n'y a QUE lumière, d'où vient l'obscurité ?

D'autres traditions de sagesse, comme le Tantra, affirment donc que le monde est réel. La vie, le corps, les pensées, tout est réel, car tout est une manifestation de la conscience, qui est réelle. Il n'y a pas séparation entre réalité et apparence. L'apparence est le réel : les vagues sont l'océan, même si l'océan ne se réduit pas aux vagues. Mais les vagues ne sont pas une illusion, elle sont la nature même de l'océan, son Soi, sa nature. Quand on voit des vagues, on ne se dit pas "Ca alors ! Des vagues !! Comme c'est étrange, sur la mer, il ne devrait pas y avoir de vagues !!" Personne ne se dit cela. Car les vagues ne sont pas étrangères à l'océan, elles ne sont pas des accidents venus d'on-ne-sait-où. Au contraire, elles expriment la mer. 

Bien sûr, il existe un critère pour départager entre les apparences plutôt illusoires, et les apparences plutôt réelles : ce critère est l'efficacité. Si je ne peux manger cette pomme, alors ça n'est pas une pomme réelle, mais juste une apparence de pomme. Simple bon sens. Cependant, même cette apparence irréelle, est réelle en ce sens qu'elle apparaît. Et cette manifestation est lumière, conscience. Donc réelle. Cette pomme est réellement irréelle. Elle est l'un des visages de la conscience universelle, même si elle n'est pas tout. C'est comme un diamant aux multiples facettes. Aucune facette n'est le diamant, mais toutes les facettes sont incluses. Elles ne sont pas des illusions.

Mais attention : encore une fois, tout ceci n'est pas simple théorie. Derrière la question de la réalité du monde, il y a la question de son sens, de sa valeur.

Pour le Vedânta ou pour le bouddhisme ancien, "le monde est illusion" signifie "le monde n'a pas de valeur", pas de sens. Abandonnez-le, éteignez-vous et soyez libre de toute souffrance. Le bonheur est dans la négation absolu du monde, du corps, des sens, de la vie. 

Pour le Tantra, "le monde est réel" signifie "le monde est manifestation du divin", il est son sens, son message, son signe, son histoire même, sa création, son œuvre, son jeu, son art, sa dance, sa liberté. Reconnaissez ce génie, cette extase, appréciez-le, vous êtes le divin qui se réalise ainsi, à travers son jeu infini. Le bonheur est dans l'amour de tout. 

Contrairement à ce que l'on croit souvent, l'Inde n'est donc pas le pays où "tout est illusion". L'Inde est d'abord la civilisation de la célébration du divin reconnu en tout, en ses hauts et ses bas. L'Inde est un creuset alchimique, un peu comme l'Egypte le fut pour les Grecs. Le sous-continent a d'ailleurs la forme d'un triangle pointe en bas, de même que l'Egypte prend la forme du corps subtil, autour du Nil qui est le canal central, la conscience universelle nourricière. L'Inde, depuis les Vedas jusqu'au Tantras, est une tradition de l'inclusion des différences (sans égalitarisme ni dictature des minorités) et de la célébration du divin en tous, jusque dans les illusions de la vie humaine. 

mercredi 18 novembre 2020

Vijnana Bhairava 133 134 135 Everything Is Illusion

 



Realizing that all is illusion, that Consciousness has no connexion to the body and the world :

atattvam indrajālābham idaṃ sarvam avasthitam |
kiṃ tattvam indrajālasya iti dārḍhyāc chamaṃ vrajet || 133 ||
"All this is like a magic trick,
devoid of reality :
what reality in a magic trick ?
With such a conviction, one goes to peace."

ātmano nirvikārasya kva jñānaṃ kva ca vā kriyā |
jñānāyattā bahirbhāvā ataḥ śūnyam idaṃ jagat || 134 ||
"The Self doesn't change :
how could it konw or act ?
All outer phenomena depend on consciousness.
Therefore, this world is empty."

na me bandho na mokṣo me bhītasyaitā vibhīṣikāḥ |
pratibimbam idam buddher jaleṣv iva vivasvataḥ || 135 ||
"There is no bondage for me, no freedom :
all those are scarecrows for scared ones.
This is a (mere) reflection in the intellect,
like the sun in (different) pieces of water."




mardi 13 octobre 2020

Vijnana Bhairava 101 102



 The practice of diving in raw feelings and seeing all as illusion : 


kāmakrodhalobhamohamadamātsaryagocare |

buddhiṃ nistimitāṃ kṛtvā tat tattvam avaśiṣyate || 101 ||

"When in desire, anger, impatience,

confusion, agitation or jealousy,

make your attention unmoving/ intellect silent :

then Being will remain."


indrajālamayaṃ viśvaṃ vyastaṃ vā citrakarmavat |

bhramad vā dhyāyataḥ sarvam paśyataś ca sukhodgamaḥ || 102 ||

"All that is clearly apparent

is a magic trick, like a wonderful painting

or a sensory illusion :

seeing all like this, a state of ease arises." 




samedi 8 août 2020

Vijnana Bhairava Tantra 32 Silent Contemplation of the Sense Fields

Exercise of imagination - The Hindu

The experience of silently contemplating the five sense fields :

śikhipakṣaiś citrarūpair maṅdalaiḥ śūnyapañcakam |
dhyāyato 'nuttare śūnye praveśo hṛdaye bhavet || 32 ||

"Contemplating the fivefold empty (sens fields)
as being (like) the designs, wondrous and illusory,
of the peacock's feathers,
one shall enter the heart, absolute emptyness."

lundi 27 juillet 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 133 L'illusion

Une exposition sur l'histoire du yoga à Washington

L'expérience de l'illusion :

atattvam indrajālābham idaṃ sarvam avasthitam |
kiṃ tattvam indrajālasya iti dārḍhyāc chamaṃ vrajet || 133 ||


"'Tout est sans réalité, l'apparence d'un tour de magie :
quelle réalité dans un tour de magie ?' 

Quand cette (certitude) est inébranlable, on atteint la paix."

lundi 22 juin 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 102

CHOLA BRONZE: MET museum. | ISDILA
L'expérience de l'illusion :


indrajālamayaṃ viśvaṃ vyastaṃ vā citrakarmavat |

bhramad vā dhyāyataḥ sarvam paśyataś ca sukhodgamaḥ || 102 ||


"Si l'on médite toute chose comme n'étant qu'un tour de magie,
ou comme un trompe-l’œil ou une illusion
et que l'on perçoit tout (ainsi),
alors le bonheur adviendra."

vendredi 19 juin 2020

Vijnana Bhairava Tantra 99

Trident with Shiva as Ardhanari (Half-Woman)  ca. 1050, Chola dynasty, South India. A Shiva sculpture almost a thousand years old can easily be mistaken for the Sikh Khanda emblem. To learn more see the SikhMuseum.com Exhibit - Nishan Sahib, History of the Sacred Banner and its Symbols

L'expérience du "personne ne pense" :

nirnimittam bhavej jñānaṃ nirādhāram bhramātmakam |
tattvataḥ kasyacin naitad evambhāvī śivaḥ priye || 99 ||
"La cognition advient sans cause.
Sans support, elle est erreur par définition.
En réalité, elle n'appartient à personne.
Qui est ainsi deviendra Shiva, ô belle !"

dimanche 7 juin 2020

Le monde, figure ambiguë ?

Les cours 2018/2019 Le Salon d'études culturelles
Natarâja est la mûrti des festivals de Cidambaram,
dont le sanctuaire intérieur est le linga d'espace : vide

Selon le shivaïsme du Cachemire, le monde n'est pas un néant pur et simple (tuccha), mais plutôt une figure ambiguë : il se présente comme parfait ou comme imparfait selon qu'il est connu intégralement ou connu partiellement.

En cela, il ressemble à ces figures ambiguës. Du reste, Maheshvarânanda, auteur de cette tradition qui vécut au temple tamoul de Cidambara, dit ce verset dans son Florilège de la vérité intégrale (Mahârthamanjarî, 28) :

आलेख्यविशेष इव गजवृषभयोर्द्वयः प्रतिभासः ।
एकस्मिन्नेवार्थे शिवशक्तिविभागकल्पनां कुर्मः ॥ २८॥
"C'est comme l'un de ces dessins extraordinaires
qui présentent la double apparence d'un éléphant et d'un buffle.
En une seule et même réalité nous forgeons deux parties : Shiva et Shakti."


Whitney Cox, dans sa thèse sur ce texte fascinant, qui s'inscrit dans la tradition du Cachemire mais qui n'a pas été composé au Cachemire, partage un bas-relief  sur un temple datant de 1170, soit à peu près l'époque de l'Auteur :


De la droite, l'éléphant ; de la gauche et en bas, le buffle. Mais les deux apparaissent en une seule et même matière, une seule "substance" comme traduit Silburn. Artha, en sanskrit, désigne ce que la conscience vise et peut viser : objet, fin, but, profit, sens, signification, vérité.

Maheshvarânanda explique, dans son auto-commentaire intitulé "Le Parfum" (Parimala), que la figue qui se manifeste change selon la concentration de l'attention (niveshya-yuktyâ, anusamdhâna). L'attention est ce pouvoir de la conscience de "découper" (âlekhana) en excluant (apohana) certains éléments au profit de certains autres, comme quand on écoute une conversation au milieu du brouhaha. Cette activité, présente au coeur de toute vie quotidienne (vyavahâra) est l'activité de découpage conceptuel (vikalpana), qui à la fois rend possible la vie ordinaire, et enferme la conscience infinie dans des choix qui diminuent à chaque fois sa puissance. 

Nous retrouvons-là le thème ancien de la liberté employée pour amoindrir la liberté. 
Or, pour que la liberté se reconquiert, elle doit mûrir et passer par la reconnaissance de sa propre essence. La conscience doit se reconnaître, sans quoi elle continuera d'employer ses pouvoirs pour jouer à se détruire, à s'aliéner. Il serait tentant de transposer à d'autres mythes, comme Prométhée, ou à d'autres doctrines, comme l'analyse de l'appauvrissement de l'employé proposée par Marx. 

dimanche 1 mars 2020

L'improvisation de soi

Résultat de recherche d'images pour "arlequin preraphaelite"

Quand je joue un personnage de théâtre, ce personnage ne préexistait pas à l'exercice. Je sais bien que j'improvise. Le personnage s'incarne au fur et à mesure des mots et des gestes. Un personnage apparaît, avec un semblant de passé, avec ses soucis, ses angoisses et ses espoirs. Avec une apparence de profondeur. Comme si ce que disait ce personnage était quelque chose de plus que ce qu'"il" dit. Pourtant, je sais bien que ce personnage n'existait pas avant que je l'improvise. C'est l'improvisation elle-même qui le projette, au fil des instants.

Et s'il en était toujours ainsi ? Non pas seulement quand nous jouons l'acteur, mais même quand nous jouons notre personnage ? Une improvisation de soi, un art de l'invention qui offre une forte impression de profondeur, comme s'il y avait une personne préexistante à ce qu'elle dit, alors que c'est l'improvisation qui crée le personnage, qui est tout le personnage. Nous sommes toujours en train d'improviser un personnage qui ne préexiste en rien à cette improvisation. Nous nous inventons des masques dans l'instant, dans le feu de l'action. Nous avons la forte intuition que notre personnalité existe avant de parler. Mais il n'en est rien. C'est l'improvisation qui crée le personnage, tout comme Tolkien a créé son légendaire en écrivant. Il avoue en effet qu'il a commencé à écrire le Seigneur des Anneaux sans avoir aucune idée de scénario. L'histoire est apparue, comme par magie, en écrivant l'histoire. Pourtant, en le lisant, nous avons l'impression d'entrer dans un monde réel, c'est-à-dire préexistant. Fascinante illusion !

Les éléments de cet improvisation sont beaucoup moins nombreux que nous le croyons. Quelques signaux physiques, et nous nous croyons en colère ; alors que, le même signal, dans un contexte différent, aurait donné lieu à une interprétation toute différente. En fait, nous improvisons, dans le feu de l'action, plein d'incohérences, sans savoir comment, nous parions très vites. C'est un jeu de devinette, de probabilités. Nous ne connaissons pas notre état corporel, ni notre état mental. Nous ne connaissons pas nos émotions, ni nos pensées. Nous croyons que tout cela surgit objectivement, alors que ce sont autant d'improvisations. "Mais je suis en colère, c'est un fait !" : interprétation de quelques rares signaux qui ne sont pas encore une émotion. Nous fabriquons du sens, des histoires, du cohérent, selon le contexte, comme des équilibristes, sans connaissance objective. Et comme cela marche plus ou moins, nous nous persuadons que tout cela est normal. 

Nous croyons que notre flot de sensations et de pensées (des sons, donc aussi des perceptions) constitue la surface d'une réalité intérieure plus riche, en laquelle nous sommes libres de plonger. Mais c'est faux. En fait, il n'y a que ce flot, rien d'autre. En revanche, nous savons que ce flot de perceptions ne dévoile qu'un fragment de la réalité, un infime fragment, qui ne ressemble guère à la réalité. Pourtant, nous n'avons que ce maigre flot. Et nous improvisons sur cette base, comme des comédiens capables de broder sur trois fois rien.

Voici une passionnante conférence qui explore cette idée, si contre-intuitive :

mercredi 22 janvier 2020

Transformer le monde ou le faire disparaître ?

Résultat de recherche d'images pour "ambiguous picture"


Il y a plusieurs visions des conséquences de l'éveil sur le corps et le monde.

Toutes ont en commun de dire que le problème est l'ignorance et que la solution est la connaissance.

Mais à partir de ces prémisses, il est possible de repérer au moins trois visions des conséquences de l'éveil (bodha) ou de la connaissance (jnâna) sur le monde.

1) L'éveil fait connaître que le monde est illusion, mais sans le faire disparaître
2) L'éveil fait disparaître le monde
3) L'éveil ne fait pas disparaître le monde, mais le transforme

___________________________

Les deux premières hypothèses s'inscrivent dans le Vedânta et sont l'objet d'âpres débats au sein de cette tradition riche de nombreuses factions plus ou moins déclarées selon les époques et les lieux.


1) D'un côté, les partisans, majoritaires, d'une disparition de la croyance en la réalité du monde, sans disparition de l'apparence même du monde. Cette vision se retrouve dans le Madhyamaka : l'éveillé est comme le magicien. Il voit la même magie que les autres, à cette différence qu'il n'est pas dupe. 

La vie éveillée serait comparable à un rêve lucide. La connaissance détruit les idées fausses, non les apparences. Le rêve se poursuit, plusieurs points de vue coexistent.

Cette vision a l'avantage d'être simple, claire et crédible, car en accord avec l'expérience commune. Cependant, on peut se demander à quoi il sert de comprendre que le monde est une illusion, si cette illusion demeure, avec toute ses souffrances, ses maux, ses injustices, etc.

2) D'un autre côté, il y a les partisans d'une disparition du monde lui-même. Selon eux, quand ont voit la corde, le serpent disparaît nécessairement. La vision du serpent et la vision de la corde ne peuvent coexister. Dire que l'on voit le serpent en sachant qu'il n'existe pas, revient à confesser qu'on ne voit pas la corde. En effet, le propre de l'illusion n'est-il pas de s'effacer sous la lumière de la connaissance ?

La vie éveillée serait comparable au réveil d'un rêve. La puissance de la connaissance est incompatible avec la poursuite du rêve. Ombre et lumière ne peuvent coexister au même lieu, du même point de vue.

Cette vision présente l'attrait d'une grande cohérence avec les principe internes du Vedânta. Mais il se heurte à l'expérience commune : qui pourrait affirmer qu'il ne perçoit plus le monde, sans par là-même se contredire ?

Ces deux hypothèses ne forment pas véritablement des écoles, sauf chez certains passionnés. Il serait plus juste de dire qu'il s'agit de problèmes présents dès l'origine dans la pensée du Vedânta et que le Vedânta, pour diverses raisons, n'est jamais parvenu à surmonter entièrement. 

3) Une troisième hypothèse est celle de la transformation du monde : la connaissance du monde, de son origine, de sa substance et de son fond, suffit à changer jusqu'en son fond et en sa substance, sa figure, comme nous pouvons tous en faire l'expérience en observant une figure ambiguë. Quand je réalise que je ne suis pas dans le monde, mais que le monde, de fait apparaît et donc existe dans la conscience et par elle, comme les reflets dans un miroir, alors je perçois le monde comme mon corps. Le monde ne disparaît pas. Il devient vivant. Le corps ne disparaît pas. Il s'universalise. Un autre modèle pour donner à penser cette expérience est celle de l'art, en particulier du théâtre, du roman ou du cinéma. Nous y faisons l'expérience des choses de la vie (autrement, comment y croire ?), mais dans une situation de connaissance qui transforme son objet (autrement, pourquoi aller voir de la souffrance ?).

Selon la plupart des traditions spirituelles, l'éveil transforme le monde. Parfois, cette transformation est si profonde, que l'on peut parler, par hyperbole, d'une "fin d'un monde" et du début d'un autre. Mais cet accent mis sur la rupture ne saurait masquer la continuité du processus, foncièrement organique.

C'est aussi la thèse du shivaïsme du Cachemire ou de la philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ), ainsi que du bouddhisme Yogâcâra et du dzogchen tibétain.

Pour l'éveillé comme pour les autres, l'objet est le même. Mais c'est le regard ou le jugement porté sur l'objet, qui changent, comme dans le cas d'une image ambivalente ou d'une oeuvre esthétique, un poème par exemple.

Cette approche a l'avantage d'être cohérente, en accord avec l'expérience commune, tout en préservant l'idée d'un changement objectif et radical. C'est donc la thèse la plus satisfaisante.

Bien entendu, il faudrait développer tout ceci, mais cette esquisse donne du moins une idée générale, à partir de laquelle chacun pourra suivre son chemin.



jeudi 5 décembre 2019

La conscience est-elle une illusion ?

Selon Thomas Metzinger, un Bouddhiste adepte de la méditation de pleine conscience, le Moi est une illusion, mais la conscience aussi. Il note la découverte de la transparence absolue ici-, maintenant, au-dessus des épaules (grâce à l'expérience proposée par Douglas Harding), mais il en tire des conclusion illusionnistes : cette transparence est du à la perfection de l'illusion qu'est la conscience, comme un camouflage parfait ou comme une paire de chaussure parfaite au point qu'on ne sent plus du tout leur présence. La conscience semble transparente parce qu'elle est une illusion achevée, non parce qu'elle transcende le plan physique. Quand j'écris ces mots, je n'ai pas conscience de mon activité cérébrale, pourtant cause de mon activité consciente. C'est la théorie dite "de l'illusionisme" : la conscience est une illusion produite par le cerveau.

Voici une conférence intéressante de Metzinger, dont la vision de la conscience est, en gros, partagée par beaucoup de philosophes :



Deux objections :
1) Si la conscience est une illusion, qui est victime de cette illusion ? Si le Moi n'est qu'un trompe-l'oeil, qui est témoin de ce prodige ?
2) SI la conscience est illusion, alors elle déforme la réalité. Comment alors expliquer l'efficactité de nos actions sur la base de cette illusion ?

Là encore, ces problèmes, ces réponses et leurs limites ont été formulées depuis longtemps dans des philosophies prémodernes.

On pourrait dire que cette théorie abouti à une forme de non-dualité du sujet et de l'objet. Cette pédagogie, bouddhiste, est l'opposé symétrique de la pédagogie védântique. Le bouddhisme réduit le sujet et tout le reste à des objets, pour finalement récuser entièrement toute dualité du sujet et de l'objet. Le Vedânta réduit tous les objets au sujet pour finalement récuser entièrement toute dualité entre le sujet et l'objet. Le résultat semble donc être le même, malgré les pédagogies inverses. 
Cependant, le Vedânta (et a fortiori la Pratyabhijnâ) me paraît plus efficace. Du reste, force est de constater que quand le bouddhisme veut être cohérent dans sa pédagogie, il est contraint d'introduire des notions comme celle de "claire lumière", de "Grand Soi éternel", de "conscience qui se produit d'elle-même", etc. qui sont sans doute étrangères au bouddhisme originel. La pédagogie réductionniste qui consiste à tout réduire aux choses ("personne ne pense, il n'y a que des pensées", etc.) est inaboutie. Elle peut paraître efficace, mais seulement pour des individus qui, de fait, on déjà été exposé au Vedânta ou à la Pratyabhijnâ. On peut alors se permettre de nier l'existence objective du Moi sans avoir à pointer explicitement le Moi véritable, la conscience. Mais c'est seulement parce que cela avait été fait avant, à un moment ou à un autre. J'affirme donc que, sans les Oupanishads, il n'existerait aujourd'hui aucune forme de non-dualisme, avec ou sans Moi, avec ou sans conscience. Et la conscience n'est pas une illusion, mais bien le fond unique des notions d'illusion et de réalité.

lundi 1 avril 2019

Si le monde n'est qu'illusion, d'où viennent sa beauté et sa richesse ?

La conscience contre la conscience


La plupart des spiritualités sont ambiguës à propos du monde, du corps, des femmes et de tout ce qui incarne la vie en général.

Il y a d'un côté la tentation de dénigrer le monde, de ne voir dans la beauté du cosmos qu'une tromperie redoutable, d'autant plus qu'elle est belle.

Il y a de l'autre la tentation de célébrer le monde, de ne voir dans la diversité de la nature qu'une expression de l'art de l'absolu, quelque soit la manière dont cet absolu est conçu par ailleurs.

Tout se passe comme face à un tour de magie. Face à ce mystère, à cette manipulation, on peut réagir soit en se scandalisant de cette tentative de manipulation, soit en s'émerveillant de cette surprise, du miracle de la multiplicité, de l'inépuisable créativité de la conscience.

Toute cette ambivalence se retrouve dans le mot sanskrit mâyâ qui désigne, à l'origine, la magie divine. C'est aussi l'ambiguïté de toute illusion : un faux-semblant est... faux, mais aussi "semblant", c'est-à-dire semblable, manifestant un peu de ce qu'il manifeste, tout en le cachant, en le déformant.

Cette hésitation (vikalpa) sur le statut du monde peut se retrouver à l'intérieur d'une même tradition. Cette tension, en forme de problème, en constitue alors le moteur et comme l'âme.

A titre d'exemple, voici ce que dit de la Nature un texte du shivaïsme du Cachemire, en expliquant un verset d'Abhinava Goupta : 

kīdṛśam ? - ityāha vicitra iti | rudra - kṣetrajñabhedabhinnā 
nānāmukhahastapādādiracanārūpāḥ tanavaḥ ākārā 
viśiṣṭasaṃsthānarūpeṇa āścaryabhūtāḥ | tathā anyonyabhedena sātiśayāni 
karaṇāni cakṣurādīni | 

De quelle sorte est cet "univers" ? Il est "varié", "merveilleux", "étonnant", "coloré", "charmant" [je traduisant en glosant vicitra par ses différentes acceptions]. 
Les formes des "corps" sont agencées en différentes sortes de têtes, de bras, de jambes, etc., différenciées [aussi] selon les différentes [espèces], depuis les Roudra [sorte de Bouddha shivaïte] jusqu'aux âmes incarnées [litt. "percipient d'un d'un champs"] qui sont des merveilles selon leur milieux particuliers. 
De même, les "organes" tels que les yeux, se surpassent les uns les autres de par leurs différences. 

(Parama-artha-sâra-vivriti, 5)

J'ai mis les mots qui expriment la beauté du monde en gras : vicitra, âshcârya, atishaya). Et ce qui est extraordinaire, justement, c'est qu'ici c'est la variété, la multiplicité même, la dualité elle-même, qui est désignée comme cause de la beauté, avec des mots comme nânâ, bheda, vishishta, etc. Le fait que la beauté tient à la variété s'incarne dans l'adjectif vicitra, qui signifie à la fois "varié" et "beau". 

Je vous livre aussi le passage qui suit immédiatement, car il éclaircit un autre point important, bien qu'il ne soit pas le sujet principal de cet article :

tadyathā - rudrapramātṝṇāṃ niratiśayāni 
sarvajñatvādiguṇagaṇayuktāni, taiḥ kila sarvamidam ekasmin kṣaṇe yugapat 
jñāyate, saṃpādyate ca | kṣetrajñānāṃ punaretānyeva karaṇāni 
parameśvaraniyatiśaktiniyantritāni santi 
ghaṭādipadārthamātrajñānakaraṇasamarthānyeva, na taiḥ sarvaṃ jñāyate, 

nāpi kriyate /

Par exemple, les Roudras sont sans pareils en raison de l'abondance de leur pouvoirs tels que l'omniscience. Toutes choses sont en effet créées par eux, dans l'instant même où ils les perçoivent. En revanche, les âmes incarnées [ordinaires] ont des organes [ou des "facultés", des pouvoirs], qui sont encadrées et restreintes par la Shakti (appelée] "Nécessité" et qui appartient au Maître suprême. Elles sont seulement capables de créer et de connaître des objets comme les vases, par exemple : elles ne connaissent pas tout, elles ne créent pas tout.

Autrement dit, les âme éveillées, le Roudras, sont toutes-puissantes car elles connaissent tout et, pour elles, connaître une chose c'est créer cette chose. Pour les âmes ordinaires en revanches, celles qui sont la Conscience universelle, mais limitées à quelques organes seulement, la créativité et la connaissance sont limitées : elles s’inscrivent dans le cadre de la "Nécessité" (niyati), autrement dit des lois de la Nature, lesquelles sont les libres décrets de la conscience universelle. Ce qui est liberté pour la Conscience universelle, apparaît comme Nécessité aux conscience individuelles, bien qu'il s'agisse au fond de la même conscience qui joue librement à être tel ou tel individu avec ses organes et ses pouvoirs propres. Donc en réalité, c'est la conscience qui joue librement à se soumettre à ses propres règles, dans les règles de l'art pour ainsi dire. La conscience universelle se réalise comme conscience individuelle, laquelle peut créer, mais selon les lois de la conscience universelle, sauf si elle se reconnaît elle-même comme conscience universelle.

Quoi qu'il en soit la beauté ne vient pas seulement de l'Un, mais aussi du Multiple. La beauté du cosmos, c'est-à-dire sa variété ordonnée, exprime la richesse de l'absolu. Elle n'est pas une illusion trompeuse sans raison, mais seulement parce que le mystère que nous sommes désire librement se tromper soi-même ainsi.

jeudi 31 janvier 2019

Qu'est-ce que la Matrice selon le shivaïsme du Cachemire ?

la méchante sorcière


Depuis Matrix, tout le monde a entendu parler de la Matrice. C'est une idée hybride, un mélange de l'allégorie de la caverne (souvenir du lycée ?) et de la notion indienne de Mâyâ, l'impalpable illusion dont nous serions tous prisonniers sans le savoir.

Selon le shivaïsme du Cachemire, il existe vraiment une Matrice qui est "la Mère du monde" (vishva-jananî). Selon cette tradition, elle est la Matrice (mâtrikâ en sanskrit) en plusieurs sens qui se complètent. La Matrice est en effet la Mère, la Parole et la Conscience :

-La Matrice est la Mère (mâtrikâ<mâtâ) de tout et de tous, la puissance créatrice, la Shakti.

- elle est l'alphabet, de "a" à "ksha" en sanskrit. Elle est l'Alpha et l'Oméga, la gamme de tous les sons possibles qui, en se combinant, vont engendrer les représentations. Ce sont ces jugements qui vont nous convaincre, nous, la Conscience, que nous sommes incomplets, limités, gros ou minces, jeunes ou vieux, heureux ou malheureux, que nous faisons la vaisselle ou que nous répondons à un mail... La Matrice est le langage, la parole mentale et physique qui façonne le faux Moi auquel nous nous identifions et qui ainsi semble prendre le contrôle. 

- mais qui est cette Matrice ? En réalité, elle est la Conscience elle-même, la Source. Absolument libre et souveraine, elle joue à s'identifier à tel ou tel individu, jusqu'à s'y oublier. Comme un joyau caché par son propre éclat, sa liberté se transforme en aliénation. Nous sommes prisonniers de la Matrice, mais la Matrice, c'est nous, la Conscience infinie comme l'espace. La Matrice est le Soi, le sujet ultime, le sujet qui ne peut jamais devenir un objet (mâtrikâ<pramâtâ) et qui est la condition de possibilité de tous les objets. 

Autrement dit, la Matrice est notre créativité, notre énergie, dont nous devenons nous-mêmes les victimes parce que nous ne reconnaissons pas ce pouvoir comme notre pouvoir. Et pourquoi pas ? Parce que nous nous identifions non à la Conscience, mais au mental. Être le faux Moi, c'est être la Conscience qui est trompée par ses propres pouvoirs. Être le vrai Moi, c'est être la Conscience qui reconnait ses propres pouvoirs.

Comment se libérer de la Matrice ?
En prenant conscience du mental, des voix dans notre tête, des réactions et tensions dans notre corps, durant la méditation formelle où dans le quotidien. Mais c'est plus puissant dans le quotidien. Le mental est nourri par la peur et lui-même alimente la peur. On peut court-circuiter ce cercle vicieux au niveau du mental ou au niveau des tensions corporelles. Au lieu de se laisser emporter, on ressens les pensées et les tensions, sans chercher à les "comprendre" ou à les manipuler. Elles se révèlent alors comme des vagues dans l'océan de la Conscience. 
Embrassée avec le pouvoir de l'attention la sorcière redevient princesse.

La Matrice redevient liberté.

samedi 23 juin 2018

Sommeil de l'ignorance

L'éveil est une métaphore ancienne.
Pourquoi ?
Parce que nous avons parfois la sensation de vivre comme dans un rêve, comme prisonniers de notre surface, enfermés dans des images qui passent sans nous concerner vraiment.



On appelle parfois ce sentiment le sentiment "gnostique", parce qu'il prône le salut par la connaissance. Il dénonce la vie comme illusion, rêve, sommeil, par exemple dans ce passage de l’Évangile (ou "bonne nouvelle") de la vérité, daté du second siècle, qui décrit "l'oubli du Père", de la Source :

Tout comme si des gens s'éteint endormis et s'étaient retrouvés au milieu de rêves déroutants :

- ou il y a quelque endroit qu'ils s'efforcent en hâte d'atteindre
- ou ils sont incapables de bouger, alors qu'ils sont à la poursuite de certaines personnes
- ou ils s'engagent dans une rixe 
- ou sont eux-mêmes roués de coups
- ou ils tombent des hauteurs
- ou sont aspirés en l'air, sans avoir d'ailes.
- parfois encore, c'est comme si certains tentaient de les assassiner, sans que qui que ce soit ne les poursuive
- ou comme si eux-même avaient tué leurs proches, car ils sont souillés de leur sang,

jusqu'au moment où ils se réveillent.
Ils ne voient rien, ceux qui se trouvaient pris dans toutes ces affaires déconcertantes, puisqu'elles n'étaient rien.
De même, il en est ainsi de ceux qui ont écartés d'eux-mêmes l'ignorance, tout comme on écarte le sommeil, sans lui attribuer une valeur quelconque ni non plus considérer ses effets comme des effets solides, mais ils les ont dissipés, comme on dissipe un rêve nocturne.
Et la connaissance du père, ils l'ont estimée, puisqu'elle est la lumière. C'est comme si chacun avait agi en étant endormi, au moment où il était dans l'ignorance, et c'est comme s'il s'était réveillé, en parvenant à la connaissance.

Écrits gnostiques, La Pléiade, p. 68

Ce sentiment de dormir, de rêver sa vie est "gnostique", mais il se retrouve, bien sûr, dans le bouddhisme et l'hindouisme en général.

Dans sa version archaïque, c'est-à-dire dans le bouddhisme ancien, le Sâmkhya ou le Védânta, la prise de conscience du rêve entraîne le réveil et la fin du rêve. C'est le nirvâna.

Dans sa version plus mûre, c'est-à-dire dans le Mahâyâna et le tantrisme, la prise de conscience du rêve n'entraîne pas sa disparition, mais sa transformation. C'est la liberté-en-cette-vie, jîvan-mukti, synthèse de la liberté et de la vie, de la connaissance et de l'amour (moksha et bhoga).




samedi 31 mars 2018

L'argument ultime


Dans les discours contemporains sur la non-dualité,
on entend souvent dire que "le moi n'existe pas", 
que "il n'y a personne". Ainsi, il n'y aurait qu'un flux
de choses, un fonctionnement impersonnel,
sans que l'on sache qui perçoit tout cela.
Cette position, proche du bouddhisme, est opposée 
à celle de l'Advaita Vedânta.

Mais parfois, certains non-dualistes affirment que "la conscience n'est pas un objet",
sans ajouter que "rien n'est réel" : monde, corps... tout cela est illusion due à l'aveuglement,
car en vérité, ce qui change n'est jamais réel, 
et ce qui est réel ne change jamais.
Autrement, même si l'on a discerné entre la pure conscience
et le corps, on reste en plein dualisme.

Voilà pourquoi, selon Shankara,

anâtmavastunashca asattvât iti paramo hetuh (Upadeshasahasrî, Parisamkhyâna)

"l'inexistence de ce qui n'est pas le Soi est la raison ultime" 

pour établir/réaliser la non-dualité.

La non-dualité, c'est le fait que le monde, etc. n'a jamais existé, parce qu'il est inconstant ; 
alors que seul le Soi existe, 
car il est immuable.

Pourquoi cette négligence
de l’irréalité du monde dans le non-dualisme contemporain ?
A mon avis, parce que la négation du monde 
dévalorise le corps.
Or, le non-dualisme contemporain baigne dans une morale hédoniste, qui célèbre les plaisirs.
Donc...

jeudi 14 août 2014

Expériences décisives - I - Le vrai faux gourou


On se pose plein de questions. La plupart des gens hésitent, paresseux, craintifs, ils s'en tiennent à un "chacun sa vérité" qui leur permet de fuir tout en sauvant la face.
Pourtant, il existe un outil merveilleux qui permet d'avancer.
 Il se nomme expérimentation
Il est constitué d'un mixe d'expérience et d'intelligence, de théorie et de pratique. 
L'expérience seule est aveugle (c'est pourquoi l'adoration du ressenti ne mène à rien). La pensée seule est creuse (c'est pourquoi l'intellectualisme ne mène à rien). 
Mais le dialogue des deux est d'une puissance proprement hallucinante.
Une expérimentation, quand elle est réussie, permet de changer notre vision du monde.
Un exemple célèbre est l'expérience de Milgram.

Mais dans le domaine spirituel ?

Prenons la question du gourou. Est-il/elle indispensable ? Existe t-il des gourous, des êtres parfaits ? Les "éveillés" ont-ils quelque chose de plus que nous ? Chacun peut avancer des exemples pour et contre. Mais il faudrait une expérimentation.


Le jeune réalisateur américain d'origine indienne Vikram Gandhi a eu cette idée. Sous le nom de Kumâré, symbole de l'"enfant intérieur", il s'est fait passer pour un gourou. Il a déblatéré pendant plusieurs mois en Arizona. Avec robe safran, accent inimitable, manières d'Indien sorti de sa campagne, quelques postures, des schémas improbables, du charabia et beaucoup de culot. 
Et ça a marché. Kumâré a rassemblé des disciples. Une médium a "vu" en lui quelque chose qu'elle n'avait jamais vu. Et plein d'autres ont "senti" en lui une énergie, une aura incroyable. Ils étaient prêts à tout quitter pour lui. 
J'ai adoré la séquence où il se fait rendre un culte par un rasta prof de sociologie (!), avec sa photo entourée des photos d'Obama et d'un Ben Laden au sourire mielleux. Un grand moment !


Bref. Je vous laisse découvrir par vous-mêmes. C'est en anglais, mais ça vaut le détour. Drôle et décapant. Explosif. Mortel... pour certaines illusions.
Une expérience décisive. 
Le gourou est en nous. 
Il/elle s'appelle... intelligence.



Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...