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dimanche 17 janvier 2021

L'éveil par le théâtre



Le monde est un théâtre, où nous sommes à la fois spectateurs, acteurs et créateurs. La scène est l'immensité intérieure, animée d'un mouvement spontané qui devient tous les mouvements subjectifs et objectifs. Nous sommes dans le monde et le monde en nous.

Mais d'ordinaire, je suis trop identifié, non seulement à "mes" pensées, mais à ce que je vois, ce que je sens... Ma conscience est comme contractée, sans quasi plus aucun recul, plus d'espace, plus d'immensité.

Dès lors, le théâtre peut être source d'expansion, d'ouverture, d'éveil, d'éclosion de conscience. Le théâtre et ses équivalents. Ainsi, Abhinavagupta explique comment un spectacle dramatique peut transformer notre expérience. Le spectacle engendre un repos (vishrânti) qui est retour de la conscience à elle-même, c'est-à-dire ouverture, expansion élargissement, ouverture. Car en voyant les personnages évoluer sur la scène, je m'identifie à leur histoire et, du coup, j'oublie la mienne. J'oublie, dit Abhinava, mes souffrances, mes peines, ma fatigues, mes soucis, la perte de mes proches. Et même, ajoute-t-il malicieusement, le théâtre soulage les ascètes de leurs jeûnes et autres mortifications, en suscitant l'éveil (!) de leur conscience (mati-vibodha). 

Le théâtre donne du courage, réveille les âmes, les inspire : dans l'expérience esthétique, nous vivons des émotions, mais autrement. L'art nous donne un aperçu de la vie éveillée, de la vie intérieure accomplie. Il y a tout ce qu'il y a dans une vie ordinaire, mais autrement. Là réside la vraie valeur de l'art, sa valeur incomparable. Dans l'art, nous vivons pleinement, et pourtant les émotions ont une saveur unique. C'est cela, la vie intérieure : tout demeure, mais autrement. 

Enfin, Abhinava note que le théâtre instruit, mais non pas comme un enseignant nous enseigne, nous instruit (guruvad upadesham). Bien plutôt, il développe notre intelligence innée (buddhim vivardhayati). Dans l'immédiat, l'art soulage les souffrances, procure du plaisir, et à long terme, il rend plus sage. 

mardi 12 janvier 2021

La scène du monde


Le monde est un théâtre dont la scène est la conscience universelle qui joue aussi à être à la fois les acteurs et les spectateurs. Elle est aussi la mise en scène et la direction artistique (sûtradhâra, "celui qui tient le fil"). En tant qu'acteur, je suis tout et je participe à l'extase créatrice. En tant que spectateur, je ne suis rien ni personne et je goûte le repos de tout cela en moi, conscience infinie. Abhinavagupta rend hommage à ce miracle créateur :

saṃsāranāṭyanirmāṇe yāvakāśavidhānataḥ /

pūrvaraṅgāyate vyomamūrtitāṃ śāṅkarīṃ numaḥ //

"Nous saluons cette énergie divine,

cristallisation de l'espace (de la conscience),

qui agence la scène de cette création

qu'est le drame du monde en lui donnant lieu."

Abhinavagupta, Le Nouvel art dramatique (Abhinavabhâratîm), I, p. 207

"En lui donnant lieu" : l'espace de la conscience "donne lieu" au spectacle du monde, de même que le metteur en scène "donne lieu" à sa création théâtrale en agençant une scène. La conscience, comme l'espace et comme une scène, "donne lieu" à toute chose. "Donne lieu", en sanskrit : avakāśa, proche d'ākāśa "espace" et prakāśa "lumière" de la conscience, "manifestation". 

mercredi 25 novembre 2020

Alchimie des émotions

le Déesse joue à se priver pour mieux jouir



L'émotion est motion, mouvement, vibration, cœur de l'absolu. 

Si, contrairement aux autres traditions spirituelles de l'Inde, le shivaïsme du Cachemire ne rejette pas les émotions, c'est qu'il propose une alchimie des émotions. Et cette voie se trouve, en Inde, dans la tradition du théâtre, de la musique, de la danse et de la poésie. C'est le Nâtya-shâstra, le cinquième Savoir révélé par Brahmâ pour le salut des humains.

Abhinava Gupta, le plus grand philosophe du Cachemire et, sans doute, de l'Inde, est célèbre non seulement pour ses œuvres philosophiques et tantriques, mais aussi pour son commentaire au Nâtya-shâstra et pour son explication du Dhvany-âloka, La Révélation de la résonance, œuvre d'Ânanda Vardhana. D'ailleurs, les plus grands poéticiens de l'Inde sont Cachemiriens et ils sont, pour la plupart, précédés et préparés la réflexion d'Abhinava Gupta. En Inde, l'art est tantrique. Il est une voie de transmutation de l'humain en divin, et non une démarche de suppression (nirodha).

L'esthétique qu'il développent constitue un précieux modèle pour pressentir ce que peut être une existence libérée de la contraction, vécue pleinement, à la fois sensuelle et spirituelle.

Selon les sages de l'Inde, à commencer par Bharata qui a donné son nom au sous-continent, il existe neuf émotions principales dans le cœur humain, neuf émotions innées et donc universelles, neuf pétales du lotus du cœur, plus une neuvième émotion au centre :

Le désir sexuel

Le rire

La tristesse

La colère

L'enthousiasme

La peur

Le dégoût

L'émerveillement

Au centre de cette danse, la paix


A travers la magie des arts de la scène, de la musique, de la dance et de la poésie, ces neuf émotions naturelles sont transmutées :


Le désir sexuel devient l'Erotique

Le rire devient le Comique

La tristesse devient la Compassion

La colère devient la Furie

La dégoût devient l'Aversion

La peur devient la Terreur

L'enthousiasme devient l'Héroïque 

L'émerveillement devient le Miraculeux

Et la paix devient le Serein


Ce sont les Huit Puissances (shakti), les huit déesses, les huit Matrices (mâtrikâ) qui dansent autour du couple divin du Dieu être et de la Déesse conscience.

Chercher à supprimer les émotions, comme le prône le bouddhisme ancien ou le yoga de Patanjali, reviendrait à vouloir supprimer son cœur et la divinité elle-même !

La posture de l'esthète est analogue à celle du yoga de la reconnaissance : à la fois pleinement plongé dans l'expérience (bhoga), il est souverainement libre (moksha), car il reconnaît que le centre de son être est le centre créateur de tout. A l'image de la conscience universelle, actrice habile à jouer les personnages de l'univers, l'art nous introduit à cette état, car l'art nous faire vivre les choses de la vie courante, tout en introduisant une certaine attitude de détente, de relaxation profonde, rendue possible par les artifices de l'art. Voilà pourquoi art et spiritualité sont complémentaires, comme le sont la philosophique et la mystique, comme le sont encore la logique et la poésie.

L'art nous montre la voie de l'alchimie des émotions.

mardi 18 décembre 2018

Une seule danse


Réaliser que nous sommes tous un seul être.
Une seule conscience qui se vit à travers des myriades 
de corps, d'yeux, d'oreilles, de peaux...

Se donner à cette intuition :

Le Soi est le Danseur

(Shiva-sûtra III, 9)

Le Soi est ce qui ne peut jamais être un contenu d'expérience. Pas une couleur, ni une forme, ni un parfum.

Il est l'expérience elle-même, pure sensation, pure présence,
source de tout. 
Vivant parce qu'il est la Vie,
il est créateur, artiste, joueur.
Victime de ses propres jeux,
il se laisse dériver, à l'aventure,
comme un roi qui erre, incognito.

Derrière tous les visages,
espace pour tous les visages.

Basculer dans l'ivresse du pressentiment.
Planer, tanguer, juste curieux de voir jusqu'où cela va mener,
sans but, comme dans un moment d'abandon,
sans discernement, sans rien à vérifier, à trouver.

Sentir que tous nos personnages sont nos marionnettes,
les fils sont reliés à un même centre.
Le Mystère que nous sommes goûte tout,
toute la gamme des émotions.
Se repose dans ce saisissement :
une infinie richesse de joies et de peines,
de hauts et de bas,
alors que nous n'avons jamais quitté le centre.
Tels des acteurs, totalement impliqués,
totalement détachés.

Se laisser prendre par cette insaisissable évidence.
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