ānandaśaktiḥ saivoktā yataḥ sahṛdayo janaḥ //
Bienvenue dans les pâturages de la Vache cosmique. Philosophie et mystique, voie de la connaissance et de l'amour. Philo-sophia, amour de la sagesse, désir de vérité, expérience et réflexion. Yoga ou union du cœur et de la tête. La philosophie comme yoga, la philosophie comme pratique, éclairée et nourrie par la tradition du Tantra et autres sources que nous ont léguées nos ancêtres. Cours Tantra traditionnel.
vendredi 22 janvier 2021
Être doué de coeur
ānandaśaktiḥ saivoktā yataḥ sahṛdayo janaḥ //
mardi 15 décembre 2020
Portrait d'Abhinava Gupta
Voici une description poétique d'Abhinava Gupta, par un adepte qui était venu le voir depuis le Sud de l'Inde :
"Puisse la sublime, la brillante incarnation de l'intelligence
veiller sur nous, en sa forme nouvelle et ici présente !
En son absolue compassion, cet avatar de Dieu
est descendu en ce pays du Cachemire.
Dans un jardin de vignes,
il siège dans un pavillon fait de joyaux cristallins,
agrémenté de merveilles multicolores.
Le lieu est parfumé d'encens et porte les effluves puissantes
de guirlandes de fleurs, de pâtes à brûler et de lampes capiteuses.
Partout résonnent les instruments de musique, les chants, les danses.
Le lieu est rempli de yoginîs et d'adeptes accomplis.
Il y a un trône d'or sur lequel se trouve une couche moelleuse
à laquelle pendent des colliers de perles.
Abhinava Gupta est installé, entouré par plusieurs rangs
de tous ses disciples, à commencer par Kshéma Râja,
qui sont assis à ses pieds et qui écrivent tout ce qu'il dit,
leur cœur attentif.
De chaque côté de lui, se trouvent deux épouses sacrées,
qui tiennent une jarre du Nectar divin, une boîte pleine de bétel,
et dans les mains de l'autre brillent un citron et un lotus épanoui.
Ses yeux tremblent de félicité.
Au centre de son front, il porte un point clairement tracé avec de la cendre.
Son oreille resplendit d'une graine de rudrâksha.
Sa longue et abondante chevelure,
est nouée d'une guirlande de fleurs.
Son corps est coloré, sa poitrine noircie
par l'éclat de la résine de faune (yaksha).
Il porte un long cordon sacré.
Il est revêtu d'un châle de lin
blanc comme la lune.
Il est assis dans la posture du yoga des héros.
Une de ses mains, posée sur ses genoux,
tient un rosaire et ses doigt montrent clairement
le symbole de la connaissance divine.
De sa main gauche, pareille à un lotus,
ses ongles scintillants font sonner une harpe."
"L'incarnation de l'intelligence" : (jnâna)dakshinâmûrti, cette forme (mûrti) de Shiva est spécialement vénérée dans le Sud de l'Inde à Maduraï, ville d'où est originaire l'auteur de ces versets, Madhu Râja Yogî. Mais dakshinâ désigne aussi l'habilité, l'intelligence pédagogique. Cette forme de Shiva s'est manifestée pour enseigner la connaissance (jnâna) à de vieux sages (rishis) sous la forme d'un jeune homme qui pointe la vérité en montrant le symbole (mudrâ) de la connaissance divine. Or, tous ecs traits sont ici ceux d'Abhinava Gupta, dont le nom même (abhinava) suggère le caractère précoce. Il est donc décrit comme une nouvelle incarnation (avatâra) de Shiva, mais au Cachemire, pays de la Déesse de la connaissance (Shâradâ). Depuis toujours, le "shivaïsme du Cachemire" a uni le Nord et le Sud de l'Inde. Il est, au fond, son âme subtile, le "trait" qui uni ses parties les plus éloignées, comme le canal central (madhya-nâdî) réunit tous les plans de l'unique conscience.
"En sa forme nouvelle" : abhinava-, Abhinava Gupta étant considéré comme l'incarnation de Shiva, mais aussi de Patanjali, selon une tradition orale.
"de pâtes à brûler" : dhûpa, encens sous forme de pâte.
"rempli de yoginîs et d'adeptes accomplis" : les adeptes accomplis, féminins et masculins, qui personnifient aussi les organes sensoriels et mentaux ainsi que leurs objets respectifs. Leur union engendre les mondes propre à chaque sujet individuel.
"épouses sacrées" : dûtî "messagères", partenaires dans le rituel primordial (âdiyâga) d'union sexuelle. Elles sont appelées messagères car, dans les rituels les plus anciennes, les femmes sont les canaux des entités divines.
"Nectar divin" : shiva-rasa, le vin, le divin sous forme liquide, l'un des trois éléments consommés par les adeptes de l'expansion de conscience (brahmacârya).
"bétel" : feuilles à mâcher qui rougissent les dents, ont un effet excitant léger comparable au tabac.
"la posture du yoga des héros" : vîra-yoga-âsana ; selon le Suprabheda Tantra, III, 61, consiste à s'asseoir avec les deux genoux superposés, la jambe gauche sur la droite et les deux mains posées sur les genoux.
"le symbole de la connaissance divine" : shiva-jnâna-mudrâ, le pouce et l'index joints, il tient en même temps le rosaire de cristal ; notons que ce sont aussi les attributs de Sarasvatî et de la Déesse Parâ au sein du panthéon du Trika. Sarasvatî, Shâradâ et Parâ ont des iconographies (dhyâna-shloka) très voisines.
"il fait sonner une harpe" : nâdayan nâda-vinâ, "il fait résonner un instrucment à corde de résonance" ; vu qu'il joue avec une seule main, il s'agit d'une sorte de harpe pour accompagner le chant.
Abhinava Gupta ne s'est jamais marié. Ile st resté "étudiant brahmanique" (brahmacârî) toute sa vie. Mais ici l'état d'étudiant désigne plutôt l'expansion de la conscience (brimh<brahman) autour de la pratique des trois brahmans, deux étant cause d'expansion (la viande et le vin) et le troisième étant son effet (la semence).
vendredi 4 décembre 2020
Le yoga de la beauté
Je pense aujourd'hui que la clé la plus importante pour comprendre le shivaïsme du Cachemire (appellation impropre, mais j'ai essayé en vain d'en changer, alors...), outre celle qui consiste à considérer que tout ce que disent ses philosophes est une description de l'expérience, est de bien prendre acte que ces mêmes philosophes sont des esthètes. Le shivaïsme du Cachemire est né de la poésie. Au sens propre. Le shivaïsme du Cachemire (qui n'est pas du Cachemire, etc.) est un yoga de la beauté qui consiste à cultiver une attitude esthétique envers la vie. Cette posture était certes potentiellement présente dans le tantrisme, dont les rituels ressemblent à du théâtre, dont les hymnes ressemblent à de la poésie, dont les chants ressemblent à de la musique. Mais ce sont bien les grands exégètes du Cachemire, ainsi que leurs continuateurs dans toute l'Inde, qui ont révélé ce potentiel esthétique.
Ainsi, le shivaïsme du Cachemire n'est pas une tradition initiatique ordinaire. C'est une invitation à la poésie. Voilà aussi pourquoi il a eu tant de mal à se transmettre, outre les persécutions islamiques. Le "manuel" composé par Abhinava Gupta pour la tradition du Trika n'a jamais été véritablement pratiqué semble-t-il. En tous les cas, sa pratique a vite été remplacée par d'autres traditions. Pourquoi ? On a l'impression, en le lisant, qu'il ne voulait pas faire un manuel traditionnel, une paddhati, bien qu'il nomme ainsi son Tantrâloka, si ma mémoire est bonne. Non, son projet est, en vérité, tout autre. Il veut transmettre une vision nouvelle, comme Utpala Deva, comme Kshema Râja. Une vision basée sur la poésie, l'esthétique.
Abhinava Gupta, après d'autres, a esquissé un yoga de la beauté, car selon lui l'expérience de la délectation émerveillée est supérieure à celle du yoga. En effet, le yogin est laborieux, il se prive, il se suicide en étouffant sa sensibilité (sahridayatâ), alors que la beauté l'éveille.
Abhinava Gupta affirme clairement que la jouissance (bhoga) esthétique est un état de transparence (sattva) qui est infusé de félicité (ânanda) et de la lumière consciente (prakâsha). Cette jouissance est donc "similaire à l'absolu transcendant" (Nâtyashâstra, VI, 31 ; voir aussi parabrahmāsvādasavidhaḥ, Âlocana ad II, 4). "Certes, la délectation esthétique est l'alliée de la délectation de l'absolu transcendant" (parabrahmāsvādasabrahmacāritvaṃ cāstvasya rasāsvādasya, Id.). Sa-brahmacārin, litt. "être compagnon d'étude", don semblables, égaux, apparentés, alliés. Cependant, Monier-Williams nous apprends que ce termes peut également désigner des rivaux... En effet, deux disciples peuvent être rivaux, jaloux, en compétition. Mais le contexte fait plutôt pencher en faveur de la première interprétation.
Avant lui d'autres poètes avaient été plus loin encore. Notamment Bhatta Nâyaka :
se laisse traire ce nectar (de la délectation esthétique, rasa)
par affection pour (ses) enfants.
Ce (nectar) n'est donc pas égal
à celui qui est extrait (laborieusement) par les yogis."
Ce verset est ambigu et je le traduis volontairement de manière très littérale. Nâyaka nous dit que la jouissance esthétique n'est "pas égale" (na samah), n'est pas la même que celle obtenue par la discipline du yoga. Mais est-elle supérieure ou inférieure ? Les deux lectures sont possibles. Cependant, l'emploi du terme "traire" semble suggérer que la poésie (essence de la jouissance esthétique) est supérieure, car elle donne spontanément, par amour (trishnayâ, par soif !) son lait à ses "enfants" (bala), tandis que les yogis sont obligés de traire la vache et donc de faire un effort pour obtenir leur lait. La jouissance esthétique serait supérieure parce qu'elle n'exige pas d'effort. Et ce qui n'exige pas d'effort est supérieur car cela est spontané (akritrima), par opposition à ce qui résulte d'un effort et qui relève donc de l'artifice.
Esthétique et yoga ont donc le même but et conduisent à la même expérience, celle du délassement en soi, dans l'absolu (vishrânti, laya, samâpatti). Mais le yoga de la beauté serait supérieur, parce qu'il est plus naturel et ne présuppose pas de martyriser le corps et l'âme. L'art est le "cinquième Véda", une voie du salut naturelle et spontanée. Et le shivaïsme du Cachemire, c'est cela. C'est une relecture de tout le tantrisme et même de tout le patrimoine indien, à la lumière de cette réalisation.
samedi 28 novembre 2020
L'art, une expérience spirituelle ?
Dans toutes les cultures, il a été pressenti que l'art est une pratique spirituelle. En dépit des apparences, celui qui pleure face à la scène, celle qui ressent de l'excitation en entendant un poème, celle encore qui éprouve de la tristesse en écoutant telle mélodie, tous ceux-là ne vivent pas des émotions ordinaires : il ne pleure pas comme il pleure dans la vie courant, elle ne ressent pas une excitation vulgaire.
Mais alors, comment expliquer cette différence ?
Dans un précédent billet, j'ai laissé entendre que l'expérience esthétique transmute l'émotion en une autre sorte d'émotion à cause du détachement engendré par la mise en scène, par le caractère abstrait de la musique, etc.
Or, ceci est inexact. La tradition indienne, qui a approfondi ces mystères, ne parle pas de détachement, mais plutôt de communion (sâdhâranya).
La mise en scène théâtrale, poétique, musicale ou picturale, produit certes un état de conscience modifié qui a des traits communs, justement, avec le détachement : une certaine détente du corps et de l'âme. Mais dans le cas de l'art, cette détente n'est pas l'effet d'un dégoût (vairâgya) engendré par une lucidité spéciale de la part du spectateur. Ce dernier, au contraire est dans un état d'effervescence, de sensibilité accrue. Il ne cherche absolument pas à méditer sur les défaut de la personne qui suscite en elle l'Erotique, par exemple. Contrairement à l'ascète, il ne veut pas voir les chairs pourissantes sous le charme d'un teint attirant. Bien au contraire, si l'esthète se mettait à cogiter sur les défauts de la scène qu'il voit, il ne serait plus esthète, mais ascète. Il ferait un bien piètre spectateur, une mauvaise lectrice, le contraire d'un mélomane. On fait d'ailleurs l'expérience de cela quand on regarde un film avec une personne qui passe son temps à en dénoncer les "effets spéciaux". Nous sentons bien, alors, que cette attitude analytique détruit la jouissance esthétique. Pour "entrer dans l'histoire", nous devons nous prédisposer en larguant les amarres de l'esprit inquiet, soucieux de ne point être trompé, de ne pas être manipulé. Nous devons prendre le risque, nous laisser aller, comme pour entrer en hypnose.
Pourtant, il y a bel et bien une sorte de recul dans cette expérience esthétique, recul que nous n'avons pas, ou si peu, dans la vie courante. En effet, dans l'expérience esthétique, on vit la peine autrement, car on s'identifie au personnage et on ne s'identifie plus au "moi" et au "mien". Cette attitude ressemble certes à celle du yogi, du moine ou de l'ascète qui contemplent la nef des fous avec la lucidité d'un long entraînement.
Mais, dans le cas de l'esthète, d'où viennent ces effets ? Comme je disais, ils viennent d'une communion ou, comme on traduit parfois, d'une "universalisation" des situations et, donc, des émotions. Autrement dit, l'expérience esthétique se caractérise par une expansion de la conscience ou un retour en elle-même. La conscience revient pour ainsi dire en elle-même comme une vague en l'océan.
Bhatta Nâyaka, un poéticien cachemirien qui a précédé de peu Abhinava Gupta, parle d'une "dissolution" (laya) de l'esprit inquiet dans sa source conscience, comme un fleuve dans la mer. Ce retour est une détente, une cessation du regard utilitaire, obsédé par l'efficacité, par l'action, et la réalisation (bhâvanâ) d'une manière d'être plus détendue. Alors, l'attention s'ouvre et s'absorbe spontanément, elle repose (vishrânti) en son objet sans plus se laisser perturber par les obstacles des enjeux égotiques, par les différences.
En fait, ces dernières subsistent : mon corps reste bien "mon" corps, etc. Mais il y a indubitablement un élargissement de l'identité : je communie avec le héros, avec le personnage, avec telle femme, avec sa peur, avec la violence, avec sa souffrance. Il y faut un certain réalisme, sans quoi on ne se laissera pas prendre. Mais, comme nous ne sommes pas ce personnage et que certains signaux nous indiquent qu'il ne s'agit pas précisément de "notre" vie, une ouverture se produit. Nous sommes dans un état d'effervescence, mais aussi en expansion, dans un état d'activation de toutes nos énergies, lesquelles ne subissent plus la "contraction" de l'ego ordinaire. Nous ressentons pleinement, dans la communion. Mais en dilatation. L'expérience, l'émotion est même sans doute plus intense que dans notre vie quotidienne, et pourtant elle nous procure une joie singulière. D'où l'attrait pour l'art, la fascination pour cet état mystérieux où nous découvrons que la tristesse peut être source de délectation. Et, dans cette détente, nous nous soulageons aussi d'un fardeau. Il y a bien une sorte de purge, la fameuse catharsis, mais je tiens qu'elle est un effet secondaire, non le principe de l'art.
La jouissance esthétique est donc le résultat d'une situation paradoxale : du réalisme, mais avec de la distance ; une empathie extrême, mais embrassée dans une conscience plus large que la conscience normale. Quand je savoure la peur du personnage, par exemple, je suis pleinement identifié à cette peur, mais non pas contracté ; ou plutôt, il y a bien de la contraction (car c'est cela, la peur), mais cette tension est elle-même englobée dans une image plus vaste, dans une ambiance de confiance sous-jacente. Et c'est ce décalage qui semble avoir le pouvoir exceptionnel de transmuter les émotions.
Or, cette double attention, ou ce double mouvement, disons, se retrouve dans la principale "méthode" de méditation prônée par le shivaïsme du Cachemire : l'attitude dite "de Shiva" (shiva-mudrâ, shâmbhavî, bhairavî) qui est justement une "posture" de tout l'être, hautement contemplative et esthétique. Dans cette méditation, je détend mon corps, comme un cadavre, je relâche ma mâchoire, je reste bouche bée, le regard grand ouvert, comme sur mainte représentations anciennes du sacré : je suis pleinement ouvert à l'extérieur ; en même temps, je reste vide, muet, transparent à l'intérieur. Il y a ce double mouvement ou ce balancement de l'attention et de toutes les énergies du corps et de l'âme. Je ne suis pas simplement tourné vers l'intérieur en excluant l'extérieur, à la manière du cliché dominant encore l'image de la méditation "les yeux fermés", "centré sur l'intérieur", etc. Je ne suis pas coupé du monde. Mais je ne suis pas non plus au monde, dans le monde, comme je le suis dans la vie courante. Mon attention se projette vers les couleurs, les sons, les formes, comme une abeille butine. Mais cette abeille ne devient pas captive de ces fleurs, de ces nectars. Elle demeure libre, elle vole de-ci, de-là, elle reste aérienne, fluide, ouverte dans sa trajectoire. Il y a des "concepts" ou sens où il demeure bien des mouvements de l'attention, qui se concentrent sur telle chose en excluant telle autre. Mais ce mouvement est lui-même englobé dans un mouvement plus vaste, tout comme le mouvement de tel courant dans la mer est embrassé dans le mouvement total de cette masse aqueuse.
Voilà pourquoi quand les philosophes de l'esthétique au Cachemire parlent de cette expérience esthétique, ils emploient tout le vocabulaire yogique, mystique. Non pas que l'expérience esthétique soit une expérience mystique partielle, ou un simple avant-goût, inférieur à celle du yogi qui médite en rejetant les pensées et les objets des sens. Bien au contraire, le yoga "nouveau" (nava, comme dit Utpaladeva) qu'ils proposent est une contemplation esthétique approfondie. Car l'expérience esthétique ne demande pas une ascèse aussi terrible que celle du yoga "de la suppression" (nirodha) prôné par Patanjali. Il ne s'agit pas de s'anesthésier, mais au contraire d'esthétiser, de réveiller l'expérience par une révélation qui est une soudaine reconnaissance.
Certes, le goût s'éduque. Le gastronome n'est pas le glouton. Mais du moins, l'expérience esthétique est-elle spontanée en ce sens qu'elle n'exclut pas les émotions, le corps, les femmes, la vie, les enfants, bref le monde. Là où le yogi contracte encore plus la conscience ordinaire, dans l'espoir d'échapper à tout en excluant tout, l'esthète entre en expansion, porté par l'intuition que la conscience universelle est davantage expansion que contraction, plus générosité que retrait. Ce qui, du reste, n'exclut pas des retraits, des renoncements, des contractions provisoires. Par exemple, se mettre au calme pour écouter de la musique. Car si l'exclusion était exclue, on retomberait dans l'attitude de l'ascète, attitude réactive et non créative.
L'art, au sens, large, n'est donc pas une simple parenthèse dans le quotidien : il est une manière de vivre, il est la découverte de la vie véritable, de la vie intérieure, universelle, délivrée des limites conventionnelles.
Le shivaïsme du Cachemire est la reconnaissance du spirituel dans l'art, de la vraie vie dans la vie esthétique. La poésie, comme la logique, sont des arts de la réalisation de soi. Plus encore, non seulement l'art est une expérience spirituelle, mais l'expérience spirituelle elle-même est jouissance esthétique.



