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lundi 8 mars 2021

Peut-on être libre en ce corps ?



Cela surprendra peut-être, mais la plupart des traditions de l'Inde soutiennent qu'il est impossible d'atteindre la "délivrance" (moksha, mukti) avant la mort. Il faut se préparer, par des ascèses, des mortifications, puis la délivrance arrive avec la mort, la mort du corps. La plupart des traditions indiennes n'aspirent pas à "l'éveil", mais à une forme de libération vis-à-vis du corps et du monde. Aussi n'est-il guère étonnant que la délivrance ne soit pas compatible avec la vie incarnée. La libération, c'est la désincarnation, la fin de l'existence incarnée, sans plus jamais renaître. 

Il existe pourtant un idéal paradoxal, celui de "délivré-vivant", jîvan-mukta. Être libre du corps, en cette vie même. Sans attendre la mort.

Mais comment est-ce possible, si être libéré du cercle des renaissances, c'est être libéré du corps ?

L'Advaita Vedânta propose plusieurs réponses. La délivrance en cette vie même consiste à savoir que l'on n'est pas le corps. Le corps est toujours présent, mais je ne m'y identifie plus, grâce à une pratique du détachement et parce que j'ai compris que je ne suis pas le corps, mais la conscience pure et immuable. Dès lors, le corps est toujours "là", mais il n'a plus d'importance, comme la "peau d'un serpent" selon une image traditionnelle, ou comme une ombre, une trace, comme une machine inerte. 

Cependant, selon l'Advaita Vedânta, le corps, comme le monde, est illusion produite par l'ignorance de ma vraie nature de conscience pure et immuable. Or, le Vedânta affirme que la connaissance (l'éveil, bodha, la compréhension, avabodha) détruit l'ignorance et ses effets. Comme la lumière ne tolère pas l'ombre. Autrement, à quoi bon la connaissance ? La pure conscience indifférenciée et la conscience des différences sont incompatibles. C'est tout ou rien. 

Mais de fait, le corps ne disparaît pas par la connaissance. Il ne disparaît pas, ni entièrement, ni un peu. Autrement, la transmission de l'enseignement du Vedânta serait impossible ! Car à chaque fois qu'un être atteindrait l'éveil, il disparaîtrait. Et, selon le Vedânta, seul un éveillé peut enseigner de façon efficace. Or, cela contredit à la promesse de base du Vedânta. Quand je prends une corde pour un serpent, le serpent disparaît quand je vois la corde. Mais quand je vois ma vraie nature de conscience pure, le corps ne disparaît pas. Il en va plutôt comme d'un trouble de vision double : même si je sais qu'il n'y a réellement qu'une seule lune dans le ciel devant moi, je continue à en voir deux. Corriger l'erreur ne suffit pas à supprimer l'illusion.

Pour résoudre cette contradiction, l'Advaita Vedânta affirme que toute l'ignorance n'est pas détruite par la connaissance. Il y a des restes, comme une machine qui continue sur sa lancée, une fois le moteur arrêté, ou comme les tremblements suscités par la peur du serpent. Quand je réalise que le serpent n'existe pas et quand je vois la corde, ma peur disparaît d'un seul coup. Mais les effets de la peur, comme les tremblements, mettent du temps à disparaître. L'Advaita Vedânta distingue aussi entre plusieurs sortes de karma, entre plusieurs sortes d'effets de l'ignorance : 1) le karma qui n'a pas encore commencé a porté fruit est détruit, 2) le karma futur est détruit. Mais 3) le karma qui a déjà commencé à porté ses fruits ne peut être détruit, "comme une flèche, une fois lancée, ne peut plus être arrêtée". Et ce karma d'inertie, c'est justement le corps. L'éveillé doit donc attendre la mort, la fin du corps, pour être complètement délivré. L'éveil n'est pas la libération complète. L'éveillé est donc limité par son corps, ses émotions, ses désirs. 

S'il ne veut pas attendre la mort, il peut soit se suicider (comme Shankara est censé l'avoir fait), soit pratiquer une ascèse, un yoga, afin de maîtriser peu à peu ses passions. Mais il sera toujours limité par son corps. Shankara affirme qu'il aura toujours un "sens de l'ego". 

Mais affirmer que le corps n'est pas détruit par la connaissance revient à affirmer que le corps est réel. En effet, le postulat de l'Advaita Vedânta est que la connaissance ne peut pas changer ce qui est, ce qui est réel. La connaissance ne peut changer ou détruire que ce qui est erroné ou fondé sur une erreur. Le serpent peut disparaître quand je vois la corde, car la vision du serpent était erronée. Inversement, si le serpent ne disparaît pas, c'est que le serpent est bien réel. De même, si le corps et le monde ne disparaissent pas lors de l'éveil, lors de la compréhension, c'est qu'ils sont réels. 

De fait, une partie de la tradition de l'Advaita Vedânta a admis que le corps est réel. Mais, ce faisant, elle a renoncé à l'idéal de libération par la seule connaissance, et elle est devenue quasi identique à la libération du Sâmkhya, laquelle consiste à réaliser simplement que la pure conscience que je suis est différente du corps et du monde. Mais cette "discrimination" ne les fait pas disparaître. Pour cela, il faut attendre la mort. Autrement dit, nous sommes en plein dualisme corps/conscience.

Les seules traditions a vraiment intégrer le corps en cette vie, à voir en lui autre chose qu'une machine, sont les traditions du Tantra, shaiva, bauddha et vaishnava. Le monde et le corps sont des manifestations de la gloire de la Conscience souveraine. Il s'agit donc de les guérir ou de les transmuter, non de s'en libérer. Il y a là une profonde différence de vision. 

Qu'en est-il dans le christianisme ? Jusqu'où pourrait aller la restauration du corps en son état glorieux, en cette vie même ? Il y a eu des panthéistes chrétiens. Malheureusement, nous sommes très mal informés sur leur enseignement à propos du corps. Le New Age parle beaucoup du corps, des femmes, de Marie-Madeleine, mais c'est plus du Tantra christianisé que du christianisme. Y a-t-il des alternatives ?

vendredi 26 février 2021

La vision a lieu dans le monde



Le discernement est devenu possible grâce au maître.

Mon Soi suffit à me rendre heureux.

Je suis pure et simple Lumière consciente,

toutes les séparations ont disparues.

(Mais) la dualité est aussi une manifestation du Soi.

La vision de l'Être a lieu dans le monde :

même en ayant un corps, je suis délivré".

Râmeshvar Jhâ, La Liberté de la conscience, Arfuyen


Le maître tantrique de Bénarès fait ici allusion à la "vision de l'Être" (tattva-darshana), la vision qui libère. C'est l'éveil spirituel (bodha), la connaissance libératrice. Cette connaissance est celle du Soi, de la pure conscience.

Mais le monde ?

Eh bien, le monde est une manifestation de la Conscience universelle. Le corps aussi, de même que le mental et les sentiments. Rien n'existe en dehors de la conscience, de même que les vagues ne s'élèvent que dans la mer. Le corps est donc inclus dans l'expérience spirituelle. Elle dépasse le monde, mais elle le contient aussi, comme l'espace contient toutes choses.

La vie "intérieure" a lieu dans le monde, car le monde n'existe qu'à l'intérieur de la conscience. 

mercredi 25 novembre 2020

Alchimie des émotions

le Déesse joue à se priver pour mieux jouir



L'émotion est motion, mouvement, vibration, cœur de l'absolu. 

Si, contrairement aux autres traditions spirituelles de l'Inde, le shivaïsme du Cachemire ne rejette pas les émotions, c'est qu'il propose une alchimie des émotions. Et cette voie se trouve, en Inde, dans la tradition du théâtre, de la musique, de la danse et de la poésie. C'est le Nâtya-shâstra, le cinquième Savoir révélé par Brahmâ pour le salut des humains.

Abhinava Gupta, le plus grand philosophe du Cachemire et, sans doute, de l'Inde, est célèbre non seulement pour ses œuvres philosophiques et tantriques, mais aussi pour son commentaire au Nâtya-shâstra et pour son explication du Dhvany-âloka, La Révélation de la résonance, œuvre d'Ânanda Vardhana. D'ailleurs, les plus grands poéticiens de l'Inde sont Cachemiriens et ils sont, pour la plupart, précédés et préparés la réflexion d'Abhinava Gupta. En Inde, l'art est tantrique. Il est une voie de transmutation de l'humain en divin, et non une démarche de suppression (nirodha).

L'esthétique qu'il développent constitue un précieux modèle pour pressentir ce que peut être une existence libérée de la contraction, vécue pleinement, à la fois sensuelle et spirituelle.

Selon les sages de l'Inde, à commencer par Bharata qui a donné son nom au sous-continent, il existe neuf émotions principales dans le cœur humain, neuf émotions innées et donc universelles, neuf pétales du lotus du cœur, plus une neuvième émotion au centre :

Le désir sexuel

Le rire

La tristesse

La colère

L'enthousiasme

La peur

Le dégoût

L'émerveillement

Au centre de cette danse, la paix


A travers la magie des arts de la scène, de la musique, de la dance et de la poésie, ces neuf émotions naturelles sont transmutées :


Le désir sexuel devient l'Erotique

Le rire devient le Comique

La tristesse devient la Compassion

La colère devient la Furie

La dégoût devient l'Aversion

La peur devient la Terreur

L'enthousiasme devient l'Héroïque 

L'émerveillement devient le Miraculeux

Et la paix devient le Serein


Ce sont les Huit Puissances (shakti), les huit déesses, les huit Matrices (mâtrikâ) qui dansent autour du couple divin du Dieu être et de la Déesse conscience.

Chercher à supprimer les émotions, comme le prône le bouddhisme ancien ou le yoga de Patanjali, reviendrait à vouloir supprimer son cœur et la divinité elle-même !

La posture de l'esthète est analogue à celle du yoga de la reconnaissance : à la fois pleinement plongé dans l'expérience (bhoga), il est souverainement libre (moksha), car il reconnaît que le centre de son être est le centre créateur de tout. A l'image de la conscience universelle, actrice habile à jouer les personnages de l'univers, l'art nous introduit à cette état, car l'art nous faire vivre les choses de la vie courante, tout en introduisant une certaine attitude de détente, de relaxation profonde, rendue possible par les artifices de l'art. Voilà pourquoi art et spiritualité sont complémentaires, comme le sont la philosophique et la mystique, comme le sont encore la logique et la poésie.

L'art nous montre la voie de l'alchimie des émotions.

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