dimanche 29 août 2021

Pour la liberté et la raison


Je vois de plus en plus de gens tentés par les extrêmes. Communisme, communautarisme, wokisme, islamisme, tribalisme, paléolithisme, écologisme, libertarianisme, royalisme, traditionalisme, impersonnalisme, misologisme, misanthropisme, théocratisme, etc.

Je vois la fascination grandir à l'endroit des idéologies totalitaires siniques, abrahamiques et islamiques, et je me dis que la laïcité a, encore et toujours, besoin d'être défendue. La laïcité, c'est la liberté de conscience, la liberté de croire ou de ne pas croire, de ne plus croire, de croire autrement, de choisir, d'interroger, de mettre en question, de critiquer, d'examiner, etc. 

Et ce sont aussi les conditions qui rendent concrètement possible cette liberté de conscience : instruction, culture générale, formation du jugement, liberté de circulation et d'expression, protection des personnes, des biens et des droits contre les fanatiques et les fous.

Or, je vois que cet édifice, beau mais fragile, est en train de s'effondrer. 

La plupart de nos concitoyens ne se rendent pas compte de leur chance et des sacrifices consentis pour que nous puissions jouir de ces libertés humaines fondamentales. "Humaines" car, sans elles, il n'y a point d'humanité digne de ce nom. On critique l'humanisme, les Droits humains, la société moderne, la science, on crache partout sur la démocratie, la raison, le mérite, la curiosité, la recherche de la vérité, la philosophie, l'intellect, la parole, la technique, sans comprendre que c'est grâce à cette société libérale que l'on peut critiquer cette société libérale ! Seule cette vision moderne autorise ces libertés. La démocratie a mille défauts, mais du moins peut-on s'y exprimer à sa guise, sans crainte d'être inquiété.

Mais, depuis plusieurs dizaines d'années, nous assistons à la remise en question des piliers de la modernité, alors que ses bienfaits sont oubliés depuis longtemps. Je suis né avec la terreur islamique - Septembre Noir, Munich 1972 - mais qui s'en souvient ? J'ai été témoin de la montée de l'islamisme, d'abord enfant, qui en tant qu'enseignant, dans des milieux et des lieux très différents, en parallèle aux succès du néolibéralisme. J'ai entendu pendant des décennies le catéchisme du "vivre-ensemble". Puis j'ai vu la montée de la nouvelle spiritualité, le New Age. Cette nouvelle religion repose sur une pratique simple : prendre chaque tradition et la reformater selon les besoins du Marché néolibéral.

Mais l'islam a toujours été ce qu'il est, et le New Age existait déjà aux Amériques. Alors, qu'est-ce qui a changé ? Ce qui a changé, dans les années 70, c'est l'irruption de la "pensée postmoderne", avec sa Sainte Trinité : Derrida, Deleuze et Foucault. Leur idée est simple, et libérale à l'origine : pour tuer dans l'œuf toute possibilité de domination, d'exploitation et de guerre, il faut détruire l'idée même de vérité et tout ce qui la rend possible : la raison, la pensée, le langage, la logique. 

Comment ? Par la rhétorique, par l'utilisation de tous les sophismes, de toutes les astuces possibles. En jetant la confusion, en affirmant que "le vrai est faux, le faux est vrai", en faisant la propagande d'idées démagogiques "tout est relatif", populistes "mon ignorance vaut ton savoir", "à bas les élites", "pas de hiérarchie", en suscitant la haine de la raison - "penser moins pour sentir plus", "vivre dans le présent", "réveiller l'enfant en soi", "se fier à l'intuition", "dans le coeur, pas dans la tête", "se libérer du mental/de l'intellect", "pas de jugement", "selon moi, ça n'est vrai que pour moi mais..", et ainsi de suite.

Un autre stratagème qui explique le succès extraordinaire de la pensée postmoderne, ce sont les alliances qu'elle a faite avec des mouvements prémodernes. 

Les prémodernes, les traditionalistes, islamistes, obscurantistes de tous bord, nostalgiques de passés idéalisés, ont accueillis favorablement la (non)pensée postmoderne, car elle apporte de l'eau à leur moulin. Contre la raison, contre la science, tout se vaut ? Bien ! Cela redonne donc droit de cité à nos catéchismes ! Mon ignorance vaut ta connaissance ? Donc, mes dogmes irrationnels valent tes théories scientifiques ! Et si tu n'est pas d'accord, alors tu es dans la discrimination, l'intellect, la raison - tu es un nazi !

A la faveur de la confusion jetée dans les esprits par le relativisme postmoderne, ce fut le début du retour de l'islam, la fin des société arabes laïques et l'aube du crépuscule des libertés individuelles. Tous les prophètes, les djihadistes et autres prêcheurs 2.0 ne remercieront jamais assez le relativisme (la "pensée 68") : c'est à grâce à lui qu'il connaissent une seconde carrière. C'est grâce à ce retour des sophistes que les obscurantistes ont pu revenir sur le devant de la scène. Et s'y installer. Et y prospérer comme jamais. 

Cette emprise du relativisme postmoderne se voit dans les religions, dans la nouvelle "tyrannie des minorités", dans l'exotisme omniprésent, dans le populisme, mais aussi dans les nouvelles "spiritualités". Le point commun du New Age, du développement personnel et des fanatiques religieux, c'est en effet leur mépris pour la raison et pour la science. 

Parfois même, en détournant des penseurs rationalistes, comme Freud, ou des traditions spirituelles intellectualistes (comme le Vedânta), pour en faire des "coachs du ressenti", sans vergogne. La science est elle aussi instrumentalisée. Regardez le succès d'un charlatan patenté comme Nassim Haramein. Dans mon domaine, le "shivaïsme du Cachemire", c'est-à-dire le tantrisme, l'imposture et le mensonge règnent, bien que la jeune génération apporte de l'air frais.

Un autre allié de la folie postmoderne, aussi puissant que l'allié prémoderne, c'est le néolibéralisme. Cette imitation du libéralisme consiste simplement à militer pour la dérégulation dans tous les domaine et pour la privatisation de l'Etat. Autrement dit, pour la corruption généralisée. Le néolibéralisme est un lobby qui veut détourner les biens et les moyens publics à des fins privées. Et cela marche. Et ce néolibéralisme a besoin du consumérisme. Or, pour que tout ceci réussisse, il faut infantiliser les esprits, en détruisant les langues, en réduisant à rien la faculté de penser. 

Comment ? En rendant les gens aussi ignorants les uns que les autres ("égalité", refus de toute hiérarchisation), imbéciles ("bienveillance"), dépourvus de tout discernement ("pas de discrimination"), débiles ("cool", "zen", etc.), amnésiques (le pouvoir du moment présent), passifs ("choisissez votre topping !"), de parfaits techno-crétins, au mieux. Et j'en passe, mais vous voyez ce que je veux dire. Les vendeurs raffolent des slogans néo-védântistes : "Personne n'achète, il y a seulement commerce !" Le fantasme ultime du flux marchand universel, sans obstacle, peut enfin se réaliser. Il n'y a plus d'agent, plus de discrimination, plus d'obstacle mental, plus d'identité, plus de mémoire. Table rase. Les conditions idéales d'un Marché désormais divin.

L'islamisme est l'allié du consumérisme : des Nike aux pieds, le voile en synthétique (sans porc, anti-allergène bien sûr) sur une tête bien vide bien zen, le portable à la main, "connecté" à Toc-Toc comme un bigorneau à son rocher. Quant au newagisme, il est l'un des plus beau marché de tous les temps ! Une croissance comme on en n'avait plus vue depuis longtemps. Pensez donc : pas de mémoire, pas de jugement, intuition, culte du corps, du ressenti, du moment présent, de l'enfance, rejet de toute discrimination, de tout raisonnement, de toute pensée logique. Les marketeurs en rêvaient, le New Age l'a fait. Un "cours en miracle". Le développement personnel est la doctrine spirituelle du néolibéralisme. Il faut bien vivre, que voulez-vous... Et puis, qui pourrait résister à des "messages de l'univers", à son "enfant intérieur", à son "intuition", à son "corps omniscient" ? 

Ainsi, les deux alliés du postmodernisme - obscurantisme et néolibéralisme - sont entrés en "synergie" comme on dit. Leur efficacité se combine et a engendré ce qui est la machine de destruction des esprits la plus redoutable que l'on ai jamais connue. Est-ce un hasard si l'Amérique cultive depuis plus d'un siècle un puissant anti-intellectualisme ? 

Tous ces courants sont entrés en consonnance : postmodernisme, consumérisme, néolibéralisme, relativisme, islamisme, exotisme, romantisme, newagisme, constructivisme ainsi que son dernier rejeton, le wokisme, lequel refuse tout dialogue. Discuter, argumenter, se justifier, débattre, c'est passéiste, limite nazi. Aujourd'hui, on s'affirme, et on "ghoste", on "cancel" ceux qui ne pensent pas comme nous. Tel est donc le fruit ultime de la "tolérance" postmoderne. 

Or, tous ces lobbies et idéologies œuvrent dans le même sens : la destruction des libertés par la destruction de la raison. Le libéralisme est malade, en grand danger. Nous devons le soigner et le sauver, sans quoi, nos libertés continuerons à disparaître.

10 commentaires:

  1. Le sommeil de la raison engendre des monstres.
    Jusque là on est d'accord.
    Mais la raison seule peut en engendrer aussi.
    Votre réquisitoire contre le post-modernisme est interressant mais trop à charge. Il serait selon vous l'origine de tous les maux actuels.
    Vous oubliez de voir les maux engendrer par le modernisme (colonialisme, scientisme, ...).
    Chaque paradigme est porteur de monstres mais aussi de belles choses.
    Le scepticisme au sens premier grec n'empêche pas de réfléchir sur le système le "moins pire", mais il protège de tout dogmatisme mortifère, y compris celui de la raison.
    Ce n'est pas le doute qui tue ou rend fou, c'est la certitude.
    Le retour au modernisme ou au pre-modernisme n'est pas la solution aux maux du post-modernisme.
    La " solution" vous la donnez dans votre excellent livre, "les quatre yogas."
    Mais vous conviendrez que l'humanité n'est pas mûre pour cela.
    Donc nous vivons un temps inédit de danger dans l'histoire humaine où les monstres engendrés par l'homme, que cela soit ceux du pre-modernisme, du modernisme et du post-modernisme nous mène au bord du précipice.
    Le chemin que nous devons suivre en ce monde est étroit et haut placé. Si nous nous en écartons, nous tombons dans un précipice profond.
    Le comique de l'histoire, c'est que l'on ne peut s'écraser car il n'y a pas de sol...
    Bonne journée.
    Toujours un grand plaisir de vous lire.


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    1. Je pense que la raison est capable de se critiquer elle-même sans sombrer dans ce suicide intellectuel qu'est le scepticisme. La "Critique de la raison pure" n'est d'ailleurs pas une œuvre sceptique. La modernité n'est pas ce dogmatisme rigide que l'on dépeint trop souvent.

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    2. Il peut l'être. Il l'a été à plusieurs reprises dans l'Histoire.
      Le scepticisme n'est pas le suicide du relativisme radical que l'on dépeint trop souvent.
      Il évite le dogmatisme souvent mortifère mais il n'empêche pas l'analyse, la raison et la réflexion sur le système qui semble le plus pertinent à un moment donné.

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    3. À propos du moment présent

      Moi aussi cela m’ennuie vraiment qu’on me parle du moment présent comme échappatoire à la temporalité subit ou comme « Remède » pour vivre intensément car pour moi le moment présent s’inscrit forcément dans un registre temporel.

      Alors sois c’est moi qui n’es pas compris ce qu’ils veulent dire par « présent » mais dans tout les cas je trouve qu’il y as quelque chose de contradictoire.

      Parce que si le temps est une illusion total comme le prétendent les new âges alors tout est présent y compris mes souvenirs .
      si le temps est réel alors toute tentative de vivre dans le présent est une chimère ,je peu vivre par petite séquence par petit moment mais l'instant présent, non .

      Fabio

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  2. Le scepticisme grec prône le conformisme comme doctrine morale et politique. Je préfère la libéralisme, bien que les arguments sceptiques soient de puissants outils de libération des esprits, quand ils sont bien utilisés.

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  3. Le doute est une hygiène de la pensée.
    Il ne m'empêche pas d'avoir des préférences.
    Il permet comme disait Ramana d'utiliser une écharde pour enlever l'écharde qu'on a sous la peau. Ensuite on jette les deux echardes.
    La où le doute n'est plus de mise c'est devant l'évidence de la Conscience.
    Ce que nous sommes vraiment, vraiment.

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    1. Le doute est loin d'être absent dans la modernité. La redécouverte du scepticisme a joué un rôle essentiel. Il a aussi inspiré notre lycée, avec notamment des gens comme André Lalande. Une certaine capacité à remettre en question les opinions est indispensable dans toute société libérale. Le scepticisme est une dimension majeure et universelle de la pensée. Cependant, est-ce suffisant pour élaborer une organisation politique ?

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    2. Suffisant, certainement non, mais c'est une attitude nécessaire pour éviter bien des écueils.
      Plutôt que de vouloir revenir à un libéralisme idéalisé et de se moquer de la post-modernite, inventons du nouveau.
      Je reconnais comme vous les apports essentiels du libéralisme politique, mais voyons au-delà (gaté, gaté para gaté).
      La grille de lecture offerte par la spirale dynamique reprise par Ken Wilber me semble pertinente à cet égard.

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    3. Bien sûr, il est possible d'aller plus loin que le libéralisme. Mais seulement sur la base du libéralisme. Sans sacrifier les libertés.

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  4. Le problème aujourd’hui avec la « tolérance » c’est qu’elle s’applique rarement aux gens qu’on estime en posséder moins que nous .

    Donc là paradoxalement y a une pensée hiérarchisante (en fonction de qui est plus où moins éveillés ?) !

    Je ne veux pas vous ennuyez mais je me souviens un jours que je parlais avec quelqu’un qui considérait que certain humain étaient plus humain que d’autre qui ne l’étaient pas d’apparence (pas meilleur ,pas moins bon mais essentiellement pas humain )

    Choqué de son propos je lui fais remarqué qu’ils s’agit d’une forme de discrimination lui me rétorque que non ce n’es pas basé sur une
    race physiologique que c’est une race spirituel ( oui oui ils appellent la 6 eme race basé sur des théories de la théosophie de blawatsky)

    Perso moi ce qui m’écœur c’est la contradiction on hiérarchise pas les races parce que c’est pas politiquement correct mais on invente une sous catégorie d’être non humain aux visage humain (comme les fameux « reptiliens »)
    Quelqun qui discrimine aussi en fonction du groupe humain sur des critères physique et culturel je me dis qu’aux moins c’est cohérent avec son fonctionnement de pensée .
    Fabio

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Pas de commentaires anonymes, merci.

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