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mercredi 14 août 2019

Ce qu'il est impossible de nier ?



La voie de la négation a ses tentations. 
Mais plusieurs fois déjà, j'ai évoqué ses limites. 
Son défaut principal est d'enfermer dans une sorte de rhétorique purement verbale, qui ne touche en rien l'âme ni le corps. Comprenez bien : la négation est un geste parfois salutaire ("paf ! paf !" comme disait Stephen Jourdain), mais il dérive vite et facilement vers un intellectualisme stérile.

Prenons l'exemple du platonisme. Platon, dans son Parménide, a déjà nié tout ce qu'il est possible de nier de l'absolu. Tout est déjà dit dès le début, sur un plan purement abstrait toutefois. A la fin du platonisme païen, douze siècles plus tard, on retrouve les mêmes discours chez un Damascios au VIè siècle :

"Mais la négation (appliquée à l'Un) est un certain discours et ce qu'on nie est bien une réalité. Or, lui n'est rien. Il ne peut donc même pas être nié, ni d'une manière générale être énoncé, ni être l'objet d'une connaissance quelconque (fut-elle "négative" ou "par inconnaissance"), si bien qu'il n'est même plus possible d'énoncer la négation." (Des premiers principes, trad. Galpérine, p. 167)

Le christianisme a intégré cet "apophatisme" à travers la figure fictive de saint Denys. Pareil pour le judaïsme et l'islam.

Mais tout cela ne mène qu'à un certain vide qui est un concept, une construction mentale élaborée par exclusion du "non-vide". Le rien est aussi un concept forgé par exclusion du "quelque chose" ou du "tout". Car exclure, rejeter une chose en posant son opposé, c'est l'acte même qui définit le concept (vikalpa en sanskrit). Cela peut être aussi bien être une émotion ou une perception. La perception de "cette tasse" est aussi un concept, car elle résulte d'une exclusion - de l'exclusion de tout ce que je perçois et qui n'est pas cette tasse. Même le Moi qui dit "je vois cette tasse" est un concept, car il est engendré par l'exclusion de toute ce qui n'est pas le corps propre (la main qui tient cette tasse, par exemple). Et on peut retourner la chose dans tous les sens, nier autant que l'on voudra, on se retrouvera toujours avec un concept à la fin. C'est comme le sparadrap du capitaine Haddock

Si donc je me contente de dire "je ne suis pas ceci, je ne suis pas cela", je n'arriverai qu'à une construction mentale. 

Remarquez en outre que ce concept ("rien", "vide", "non", "inconnaissance") n'a rien de spécial, en réalité, car l'exclusion/négation est le geste au coeur de n'importe quel concept ! 

Et du point de vue de l'expérience, l'état de sommeil profond est aussi cette exclusion, ce rien radical. Le sommeil profond est la plus extrême négation à laquelle il est possible de parvenir. Mais il reste une construction mentale, car il se pose en s'opposant à l'état de veille. A mon sens, c'est là une expérience très profonde, mais à certaines conditions seulement, que la voie purement négative ne remplit pas justement. Le "rien" et l'expérience du sommeil profond sont des concepts à l'état pur, nus et simples. Mais ce sont des concepts, des constructions relatives. Le sparadrap voyage, mais il reste collé. 

Tout cela reste stérile, tant qu'il n'y a pas retournement, conversion, révolution, voire même révolte, au sens littéral. Car dans toutes ces négations, l'attention reste tournée vers les choses. Et le "rien" est encore quelque chose. Et ôter les choses ne permet pas de voir Cela qui Voit. Autrement, l'expérience du sommeil profond serait  automatiquement libératrice, ce qui n'est manifestement pas le cas. Il y faut, en plus de cette négation, ou à sa place, que la conscience qui nie se retourne vers elle-même. Là se vit le silence véritable, ce qui n'est pas un concept, au-delà du mental. 

Mais la "conscience" n'est-elle pas un concept ? 

Rappelez-vous la définition d'un concept. Un concept, c'est un truc fabriqué en excluant ceci cela, comme une statue qu'on fait apparaître dans un bloc de pierre en enlevant de la pierre. 

Pour répondre à la question "la conscience n'est-elle pas, elle aussi, un concept ?", il faut donc se demander si l'on peut exclure la conscience. Un peu comme ce satané sparadrap, mais en un sens tout différent : est-ce que je peux me débarrasser de la conscience ? 
Je peux certes nier les contenus de l'expérience ; mais l'expérience elle-même ? La pure lumière qu'est la manifestation ?

Je peux faire n'importe quelle expérience et nier son contenu. Je peux avoir conscience de n'importe quoi, et rejeter ou éliminer ce dont j'ai conscience. Reste la conscience. Impossible à exclure. Pourquoi ? Parce qu'exclure, c'est encore un acte de conscience. Même la "conscience de l'inconscience dans le sommeil profond" est encore un acte de conscience : "je 'avais conscience de rien !" C'est enfantin. Mais c'est suffisant. 

La conscience n'est donc pas un concept. Ce qui n'est pas un concept, c'est ce qui est, mais qui ne peut jamais être exclu. Or jamais la conscience ne peut être exclue, car quand il y a quelque chose, il y a toujours conscience  et, quand la conscience semble disparaître, les choses disparaissent. Donc la conscience ne peut être exclue. Donc la conscience n'est pas un concept.   

C'est comme l'espace. On peut vider l'espace de son contenu. Mais on ne peut ôter l'espace lui-même car, dans la perception d'un espace vide, il reste l'espace (en fait, il reste le corps propre, mais ici cette approximation suffira).

Ce qui ne peut être exclu, détruit. Ce qui ne peut être absent, mais par qui il y a de la présence et de l'absence. C'est cela qui est "rien", car cela ne se réduit à rien. C'est cela qui est "vide", car cela ne peut être délimité. C'est cela l'inconnaissance, car ça n'est pas la connaissance de quelque chose, mais connaissance de la connaissance même, comme une lampe qui s'illumine elle-même en étant simplement ce qu'elle est, sans effort. 

La négation peut être utile, mais pas indispensable. Je peux nier ceci cela pour ensuite me retourner, m'éveiller. C'est le sens sens des fameuses formules "Non pas cela qui est vu, mais cela par quoi c'est vu ; non ce qui est pensé, mais cela par quoi c'est pensé..." "Non ce qui est pensé" est le moment de la négation. "... mais cela par quoi c'est pensé" est le moment du retournement. 

Cependant, on peut aller directement au retournement, sans passer par la case "négation". La négation risque de nous enfermer dans le concept. Mais après l'éveil, après le retournement de la Lumière consciente sur elle-même, la pratique de la négation redevient salutaire ; elle opère comme un rappel. Mais ce rappel ne fait sens qu'il s'il y a déjà eu reconnaissance. Sinon, on reste dans les concepts, comme dans le sommeil profond.

Se retourner, plonger en soi.
Quoi de plus simple ?
Pas d'erreur possible. Pas de doute. Direct. Intime. Privé. Praticable partout, toujours. 
C'est cela, l'éveil. Ce retournement nu, ce silence savoureux, vif, abyssal, immédiat. 
Vie fraîche, jaillissement sans cesse renouvelé, limpide, net. En elle toutes les négations sont là. Mais elle n'est pas factice. Elle n'est pas construite. Elle n'exclut rien ; rien ne peut l'exclure, comme l'espace. Facile, léger, étonnant, éclatant, intense, vide aussi, intense parce que vide.
Bref.
Simple.

dimanche 24 novembre 2013

Que vaut la voie négative ?




La voie de la non-dualité consiste à (1) reconnaître notre vraie nature, puis à (2) faire de cette reconnaissance une seconde nature, de sorte que la vision non-duelle redevienne naturelle.


Cependant, on peut réduire cette voie à sa première étape : une succession de reconnaissances partielles ou temporaires, jusqu'à ce que cet acte de reconnaissance devienne naturel et permanent.


Le point essentiel est donc la reconnaissance de notre vraie nature.


Notre vraie nature est ce qui ne change pas.


Qu'est-ce qui ne change pas ?


La conscience de ce qui change ne change pas. Cette conscience n'a pas de formes, de lieu ni de temps. Elle est parfaitement transparente. Elle n'est pas un objet pour les sens ou pour l'entendement.


Mais certains disent que cette reconnaissance fait de notre vraie nature un objet, qu'il faut ensuite chercher, comme n'importe quel objet. Et que cela perpétue la dualité sujet-objet.


Ils proposent donc de s'en tenir à une voie négative : nier tout ce que notre vraie nature n'est pas. Au terme de cette négation, inutile d'affirmer notre vraie nature : elle sera évidente. La voie négative suffirait donc en guise de reconnaissance, un peu comme nettoyer une pépite suffit à en révéler la splendeur. 


C'est cette thèse que je me propose d'examiner ici. Est-elle vraie ? Se vérifie-t-elle dans l'expérience ?


Faut-il creuser pour trouver l'espace ?


Il me semble que non.


Certes, la voie négative me permet de savoir ce que je ne suis pas. Par exemple, que je ne suis pas le corps ou les pensées. Mais savoir ce que je ne suis pas, est-ce équivalent à savoir ce que je suis ? Selon les partisans de la voie négative, la négation de ce que je ne suis pas fonctionnerait un peu comme les deux plateaux d'une balance : l'abaissement de l'un est l'élévation de l'autre. Par analogie, la négation du non-Soi serait révélation du Soi. Négation équivaudrait à affirmation. En fait, ce seraient deux versants d'une seule et même démarche.


Mais ce (beau) tableau correspond t-il aux faits ?


Imaginons une personne qui entendrait une négation systématique de tout objet à son propos, et que cela face sens. Elle aboutirait à cette conviction : je ne suis pas le corps, pas les sensations, pas les pensées. Je ne suis ni ce que je croyais être à l'état de veille, ni ce que je croyais être lors de mes rêves. Car tous ces personnages ont été "démentis" par l'identification à d'autres personnages, tous aussi convaincants sur le moment. Ainsi, ce que j'ai pris pour la réalité de l'état de veille est aussi peu fiable qu'un rêve. De même qu'un rêve passe pour la réalité jusqu'au réveil, de même la réalité passe... pour la réalité jusqu'à ce que je compare ma personne dans le passé (moi enfant, ou moi roi du Mexique), par exemple, avec ma personne dans le présent (moi adulte ou moi roi de rien-du-tout). Tout a changé. Mon corps, mes sensations, mes pensées. Il ne reste comme "moi" qu'une coquille vide, un mot dépourvu de référent.


Mais si la personne qui raisonne ainsi n'a jamais entendu par ailleurs qu'elle était la conscience ou l'absolu, pourra-t-elle le découvrir alors ? J'en doute. Elle saura ce qu'elle n'est pas, oui. Mais alors, elle se dira peut-être "je suis un mystère pour moi-même" ou "je suis indicible" ou "je suis au-delà du mental". Mais cela ne lui révélera pas ce qu'elle est. Prenons une analogie : si je dis à une personne qui n'a jamais goûté de miel que la saveur du miel n'est ni la saveur salée, ni la saveur acide, ni la saveur âcre, elle saura ce que n'est pas la saveur du miel. Mais cette élimination équivaut-elle à une reconnaissance de la saveur du miel ? Non bien sûr. De même, si l'on conclut que le goût du miel est "au-delà du mental", on ne sera pas parvenu à la reconnaissance, mais seulement à une sorte de renoncement à la connaissance de Soi, peut-être par paresse. 


Donc, pour reconnaître ma vraie nature, je dois entendre ce qu'elle n'est pas, mais aussi ce qu'elle est. En l'occurrence, qu'elle est conscience et félicité non délimitée par les formes, par le temps et par l'espace.


Cela étant, on objectera que notre vraie nature, contrairement au goût du miel, est toujours déjà expérimentée. Et donc sue. Elle n'est pas une expérience particulière, contrairement à une saveur, mais bien l'expérience elle-même, l'expérience générique. 


Mais cette objection ne fait que confirmer notre thèse. Car le Soi (appelons ainsi notre vraie nature par commodité) est toujours présent. Mais suffit-il d'écarter les idées fausses à son sujet pour que le Soi soit reconnu ? Non. L'expérience du sommeil profond le prouve. Chaque nuit, le corps, les sensations et les pensées disparaissent. Le Soi est-il reconnu pour autant ? Se réveille-t-on avec la conviction que l'on est conscience et félicité ? Bien sûr que non. Et le même genre de "blanc" se répète très souvent au cours de la journée. Des moments de repos, peut-être. D'éveil, de reconnaissance ? Certes non.


On objectera encore que, dans ce cas, une simple élimination suffira : si le Soi est toujours présent, il suffit en effet d'éliminer ce qu'il n'est pas, et ce qui reste sera nécessairement le Soi. Si, parmi plusieurs saveurs, j'ai déjà goûté celle du miel, il suffit d'éliminer les autres saveurs pour que, par élimination progressive, il ne reste plus que la saveur du Soi. 


Mais cette objection ne tient pas non plus. Car quand je dis que je connais déjà la saveur du miel, ce n'est pas une expérience brute, mais déjà une reconnaissance, c'est-à-dire la reconnaissance, dans le présent de l'expérience, d'une chose déjà décrite par le passé. Je ne peux "reconnaître" le miel par éliminations que si je l'avais déjà reconnu... Au mieux, c'est un rappel. Point une découverte.


Mais revenons au sommeil profond et aux "blanc". En eux, nul corps, aucune sensation, ni pensée. Que manque-t-il  alors à ces moments pour en faire des moments d'éveil ? Il y manque deux choses : 1) D'avoir reçu l'information que je suis conscience bienheureuse, plénitude absolue et 2) De faire le rapprochement entre l'expérience et cette information. C'est cela, et cela seulement, qui est reconnaissance de notre vraie nature.


Métaphore de la voie négative seule : Nous sommes en présence de notre bien-aimé. Nous ne savons pas à quoi il ressemble, et on nous dit qu'il n'est "pas ainsi, pas ainsi". Pourrons-nous le reconnaître s'il se trouve devant nous ? Oui et non. On pourra nous dire "Voilà, il ne reste que lui/elle. Voilà le bien-aimée !" Franchement, qui peux croire que cela nous amènerait à la plénitude de l'amour ? C'est comme un amnésique à qui l'on présente son épouse : il reste de marbre, sans parler de l'épouse... Or, c'est malheureusement quelque chose d'analogue qui se passe parfois dans les "enseignements non-dualistes". On vous dit que vous n'êtes pas "votre histoire", pas "votre mental". Et là, le "maître" vous regarde avec un sourire mystérieux et... suffisant, il faut bien le dire. Et vous, vous restez sur votre faim. Et vous repartez avec la conviction que vous n'êtes "pas ceci, pas cela", sans doute, mais aussi avec la certitude (fausse) que la voie de la non-dualité ne mène qu'à une froide abstraction. 


Métaphore de la reconnaissance : vous avez entendu une description de votre bien-aimé. Mais vous croyez qu'il est au loin, ailleurs quelque part. Alors qu'en réalité, il est présent, devant vous. Mais vous ne faites pas le rapprochement, à cause de votre croyance et d'une certaine confusion. Arrive alors un bon samaritain qui vous dit : "Tu te souviens de l'homme que tu aimes ? Et bien regarde, le voici !" 


La voie négative n'est donc pas la voie vers notre vraie nature. Au mieux, elle est est une partie. Un bout du chemin. 


Et encore, est-elle nécessaire ? N'est-il pas suffisant (et nécessaire) de reconnaître directement ce que je suis vraiment, au lieu d'en passer par un long chemin d'élimination de ce que je ne suis pas ? Ce chemin est long, car beaucoup de gens refusent les abstractions. Ils ont besoin que l'on élimine chaque chose concrètement et en particulier. C'est alors un chemin qui a des chances de ne jamais en finir. C'est le cas des chemins de purification, de travail sur soi (lequel ?) et autre voies d'introspections ou d'analyse mises au service d'une voie spirituelle. De plus, on risque ainsi de s'égarer : à force d'arriver à des versions de plus en plus profondes et subtiles de notre vraie nature, on coure toujours le danger de s'y arrêter. D'où l'obsession, dans ce genre de démarche, de confondre le Soi avec le non-Soi, de n'avoir pas poussé assez loin la purification, et la prétention de laver plus blanc que blanc. D'où, encore une fois, une tendance avérée à cheminer sans fin, de manière compulsive, comme n'importe qui, au fond... Enfin, on risque fort, comme nous l'avons suggéré plus haut, de prendre la négation du Soi pour le Soi, en se contentant d'une construction mentale du genre "le Soi  est l'absence du moi", "le vide est le plein" ou quelque jeu de mot équivalent.


Conclusion : la voie négative (ou sa version psychologique, la purification), n'est ni suffisante, ni nécessaire. 


Pour reconnaître notre vraie nature, il suffit de deux choses :

1 - Que l'on ait entendu qu'il existe un absolu, une conscience libre des contraintes du corps et de l'imagination.

2 - Que l'on rapproche cette hypothèse de l'expérience présente.

Par exemple : "J'ai entendu dire que Dieu est omniscient, omniprésent et omnipotent. Or, cette conscience du présent a bel et bien ces qualités. Donc, elle est Dieu".


Ou, encore plus simple. Vous cherchez la paix, la joie, la plénitude ? Voyez, c'est ici :



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