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mardi 28 avril 2020

"Ni homme, ni saint, ni ange..."


Liberté intérieure, sans gourous ni églises :

"Vous êtes jeune encore, et vous devez grandir : il vous est bien meilleur de supporter les peines, si vous voulez suivre sa voie, et de souffrir pour l’honneur de l’amour, que de chercher à le sentir. Prenez ses intérêts, comme étant vouée pour toujours à son noble service. 

N’ayez souci ni d’honneur ni de honte, ne craignez ni les tourments de la terre ni ceux de l’enfer, dussiez-vous les affronter pour servir dignement cet amour. Son noble service est dans la peine que vous prenez pour réciter vos Heures, pour suivre votre règle, pour faire sa volonté en toute chose, sans chercher ni recevoir satisfaction. 

Et si vous trouvez plaisir en chose quelconque qui n’est point ce Dieu même promis à votre jouissance, ne vous y arrêtez point, jusqu’à ce qu’il vous illumine par son Être et vous permette de goûter l’amour fruitif dans l’essence de l’Amour, — là où l’Amour est tout entier à lui-même et se suffit à jamais.

Servez en toute beauté, ne veuillez rien, ne craignez rien : laissez l’amour librement prendre soin de lui-même ! Sachez qu’il paye toute sa dette, fût-ce tard bien souvent. Que nul doute, nulle déconvenue ne vous détourne de faire le bien, que nul échec ne vous fasse perdre espoir dans le secours divin. Il ne faut ni douter de la promesse de Dieu, ni en croire aucun autre : ni homme, ni saint, ni ange, quelque preuve qu’ils donnent." 

Hadewij d'Anvers, Lettre II à une jeune béguine, vers 1240
trad. Martingay, 1972

jeudi 3 octobre 2019

Non savoir ?



Quand je plonge en moi, 
quand je plonge dans ce qui est 
donc plus vaste que moi,
je suis comme ébloui.
Tout ce que je sais me semble rien.
Et alors, je suis tenté de dire que 
"je ne sais pas".
Je fais l'expérience d'un "non savoir".

De même,
je ne suis plus rien,
plongé dans l'être.
Emporté par l'acte insondable,
je n'agis plus.

Mais cet émerveillement n'est pas 
un renoncement au savoir.
Ce serait sans là une fausse humilité 
et une vraie paresse.
Car dans cet étonnement
qui est une expansion dans un mystère infini,
le désir de savoir ne faillit pas.
Il ne finit pas dans l'infini.
Mais au contraire, sa soif grand sans cesse.

Ce non-savoir est un savoir sans limite.
Ce non-ego est un ego sans limites.
Ce non-être est un être sans limites.
Ce non-agir est un agir sans limites.

Mon savoir grandit sans cesse
dans ce non-savoir.
Mon ego se dilate sans cesse
dans ce non-ego.
Mon être s'épanouit sans fin
dans ce non-être.
Mon agir grandit sans cesse
dans ce non agir
qui est un acte parfait.

Comme dit Jean de la Croix,
"ceux qui connaissent davantage Dieu,
sont ceux qui comprennent le plus distinctement
l'infini qu'il leur reste à comprendre !"

Hadewijch le dit encore mieux,
s'il était possible :

"Que nouvelle lumière vous donne nouveau zèle,
nouvelles oeuvres, plénitude de nouvelles délices,
nouveaux assauts d'amour et nouvelle faim si vaste,
qu'éternellement nouvel amour dévore ses dons nouveaux."

Tout est dit, qui ne peut certes l'être.
Une dilection, une dilatation sans fin, car toujours nouvelle.
Dans ce souvenir sans mémoire,
dans la découvert de ce repère sans marques,
dans ce "centre qui est partout 
et dont la circonférence est nulle part",
toujours toujours nouveau et,
en même temps, caché, abhinava gupta.
Une évidence obscure,
un "loin près"
qui ne cesse de nous renouveler.
Et c'est sapience aussi, 
savoureuse science,
que cette ignorance.

Mon ego meurt, 
bousculé, explosé, décentré, 
mais il renaît.
Il désire toujours plus,
car la Présence est toujours comblée,
jamais rassasiée. 

Bref, si perte il y a,
c'est gain d'un inépuisable trésor.

dimanche 8 septembre 2019

Le paradoxe du désir non-duel : toujours comblé, toujours frustré

Mahatma Gandhi dancing (History In Pictures)

La vie est une invraisemblable gigue.

Notre essence spirituelle est désir.
Le Soi "absolu" est désir.
La conscience pure est désir pur.

"Pur" ? 
- Non-duel, où le sujet qui désire et l'objet désiré sont une seule existence. Désir sans objet, désir qui n'est ni désir de ceci, ni désir de cela, mais pur et simple désir, mouvement de soi vers soi, un peu comme quand je sens ma main. Un frémissement sur place, une toupie comme figée.

Le désir n'est pas un accident de l'absolu, non plus que la conscience n'est un accident de la matière.

Le désir est l'essence, l'absolu permanent, éternel, atemporel.
Et quand on se plonge dans ce désir, c'est-à-dire quand "les" désirs reviennent, pour ainsi dire, au désir pur, sans objet, alors il y a plénitude.

Et pourtant, il y a frustration.
C'est la "douce brûlure" dont parlent Jean de la Croix et tant de spirituels.

Voici l'explication de cet apparent paradoxe par Hadewijch, l'éternelle, la singulière Hadewijch, dans la tradition du père Porion :

"Satiété : car l'amour vient et nous accable ;
famine : car il se retire et nous laisse en pleurs.
Ses plus belles consolations sont charges écrasantes ;
Ses assauts les plus violents, délices renouvelées."

Voilà pour le paradoxe.
Ensuite, son explication :

"Comment la venue de l'amour rassasie-t-elle ?
On le goûte émerveillé : c'est lui !
Il nous laisse asseoir sur son trône sublime
et nous prodigue ses immenses trésors.

Comment le refus de l'amour est-il famine ?
Quand on ne peut connaître comme on le devrait
ni jouir de ce que l'on désire,
notre faim croît à l'infini".

Autant le verset sur la plénitude est entendu, autant celui sur la frustration interpelle : comment notre essence pourrait-elle se dérober ? Elle qui est toujours présente, comment peut-elle se faire absence ? 

-Sans doute le désir de l'infini est-il nécessairement désir infini, mouvement qui n'en finit pas. C'est le Loin-Près de Marguerite Porète et de ceux qui sont affranchis dans le Souffle Sacré.

Mais si notre essence est simple, sans parties ni niveaux, comment comprendre que cette impression de ne pas tout y voir ? 

-Notre essence est simple, tout s'y voit d'un coup. Mais cette simplicité qui passe l'entendement devient, quand notre entendement s'efforce de la traduire (ce qui est inéluctable), inépuisable richesse. Ce qui est parachevé une fois pour toutes en soi pour soi, ne l'est jamais, du point de vue du corps, de l'âme et de l'esprit. L'unique lumière blanche devient un spectre aux infinies nuances, passé le prisme de l'individu. Le banquet est tout donné d'un coup. Mais la dégustation et la digestion prennent tous les temps. De plus, cette douce frustration est motrice. Elle est l'âme, l'animation que l'on appelle aussi la vie, et donc l'évolution.

Il y a une citation de Bernard de Clairvaux sur ce paradoxe, formulé dans le cadre de la vision des Bienheureux. Je ne m'en souviens plus la lettre. Si une bonne âme veut bien me la rappeler, ce serait belle charité.
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