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vendredi 10 novembre 2023

"Il n'y a personne"


"Il n'y a personne" 

ici

qui parle, pense, agit.

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A première vue, ces phrases sont absurdes, car elles sont énoncées par des personnes. Quand une personne dit, "il n'y a personne", c'est bien que cette personne est là. Si personne ne parle, rien n'est dit, personne ne peut dire "il n'y a personne".

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Quand je constate cette absurdité, je vais spontanément songer à interpréter ces phrases, car je pars du principe que ce que disent les personnes a du sens. J'essaie donc de penser à des contextes dans lesquels ces énoncés apparemment absurdes, font sens.

Quelles sont les interprétations possibles ?

1) Le matérialisme : "il n'y a personne" car la conscience et le Moi sont des illusions engendrées par le cerveau.

2) Le Sâmkhya : "il n'y a personne" car je suis une pure conscience impersonnel, sans aucun contenu personnel, ni mémoire, ni pensée, ni imagination. Chacun de nous est un atome de pure conscience, identique en nature (pure conscience) et distinct seulement par le nombre, comme des exemplaires d'un modèle identique. Dans ce cas, la personne est matérielle. Le mental et le corps sont matériels. Mais le mental est fait d'une matière si subtile qu'elle en vient à se confondre avec la pure conscience que je suis vraiment, un peu comme une boule de cristal qui se confond avec le ciel, en raison de sa transparence.

3) Le Vedânta : "il n'y a personne", car il n'y a rien d'autre que la pure conscience. Il n'y a pas de personnes, mais il n'y a pas de monde non plus. Il n'y a rien d'autre que la pure conscience. Le "il n'y a personne" serait donc une affirmation incomplète de la vérité selon le Vedânta.

4) Le bouddhisme : "il n'y a personne" car la personne n'est pas ce qu'elle semble être. En réalité, la personne est un flux de cognitions. Il n'y a aucune identité, aucune unité réelle. Tout est fictif.

5) Le Tantra non-dualiste : "il n'y a personne" car je ne suis pas QUE ma personne. Je suis la conscience non-contractée, le Moi universel, qui se manifeste librement en tant que personne.

6) Le stoïcisme : "il n'y a personne" est une invitation à élargir son Moi au-delà des limites de ma personne, jusqu'à inclure tous les êtres raisonnables (dont les humains) et, finalement, le cosmos.

7) Le platonisme : "il n'y a personne" signifie que l'âme que je suis n'a ni forme, ni couleur, qu'elle n'est pas matérielle, ni dans l'espace ni dans le temps. Je dois me détacher du corps et du monde sensible.

8) La mystique chrétienne : "il n'y a personne" exprime le fait que mon âme, ma volonté, mon cœur, sont appelés à s'abandonner à l'action intérieure divine. "Je ne suis rien, Dieu est tout". 

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On remarquera que, plus on descend, plus l'expression "il n'y a personne" doit subir une interprétation éloignée de sa forme littérale. Cependant, il est important de noter que cette expression peut s'interpréter dans un sens cohérent, si on la prend comme une vérité incomplète ou s'insérant dans un contexte qui lui donne sa cohérence, ou comme une expression exagérée d'un sentiment intérieur. 

D'un autre côté, il est aussi important de noter que

a) presque n'importe quelle expression peut s'interpréter de manière charitable, avec un peu d'imagination et d'habileté avec les mots.

b) il est permis de douter que ceux qui emploient cette expression poussent à ce point leur réflexion. Il n'est pas interdit de supposer qu'il s'agit davantage d'un slogan répété pour ses effets sur un public inexpérimenté.

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Donc il est raisonnable de penser que ces phrases sont employées sans y penser.

lundi 22 août 2022

Dieu éveillé ?


Si Dieu existe, il a un Moi. Il a aussi, sans doute, un genre de corps.

Dans ces conditions, comment peut-il échapper au pouvoir de l'illusion de la dualité, Mâyâ ? 

S'il a un Moi, en effet, il a un ego et il a donc toutes les passions qui s'ensuivent. Dieu a même le plus gros de tous les egos. Si l'ego est la source de toutes les souffrances, Dieu est l'être qui souffre le plus. Dieu est une personne qui a tout d'une personne, mais en plus grand. Donc il serait le plus grand des égoïstes. 

On pourrait répondre que Dieu est une exception, sans que l'on puisse expliquer ce privilège. Il échappe à l'illusion, mais l'on ne peut expliquer comment. Normalement, être une personne, c'est être soumis à l'illusion. Sauf dans le cas de Dieu.

Mais on ne voit pas pourquoi. Si Dieu est une personne, il a un Moi et il a un corps. Ce corps est peut être fait de choses subtiles, ce peut être un corps de conscience, un corps sublime. Cependant, comment se fait-il que Dieu ne soit pas soumis à la servitude qui découle du fait d'avoir un corps, même si ce corps est extrêmement vaste et subtil ? Avoir un corps, c'est posséder quelque chose auquel on s'identifie, quelque chose à défendre face aux autres. Tous les vices s'ensuivent fatalement. On pourrait alors dire que Dieu est malade et que la vie spirituelle a pour but de participer à sa guérison et à la guérison de l'univers.

Et puis Dieu a une intelligence, une parole, une volonté, il fait des choix. Autant de mystères ou d'absurdités, selon que l'on admet ou non l'existence de Dieu.

Mais essayons de changer de point de vue : il existe un cas qui ressemble à Dieu, celui de la personne "éveillée". En monde, il y a des personnes qui réalisent que "tout est conscience". Et pourtant, elles conservent leur corps et leur personnalité. Selon la tradition du Tantra, cette possibilité existe et elle s'appelle "être délivré en cette vie même" (jîvan-mukta). C'est un état paradoxal : on reste une personne et pourtant, on est censé être quelque chose de plus. 

On pourrait croire que ce problème, ce paradoxe n'existe que dans le Tantra, mais il n'en est rien. Même dans une tradition théiste "dualiste" comme le catholicisme, le "saint" incarne ce même paradoxe. Il existe en tant que personne, et pourtant il n'existe plus, mais c'est Dieu qui "vit" en lui. Cette contradiction reste un mystère.

L'éveil est éveil à un au-delà de la personne. Et pourtant, la personne demeure. Ce mystère de la personne se retrouve jusque dans la "personne suprême", lequel est une personne, mais sans les défauts de la personne. 

Et ce problème est présent pour chaque personne : il y a à la fois une immensité qui transcende la personne, et une personne qui est un individu. Nous avons tous une double identité : une identité personnelle et une identité transpersonnelle.

Enfin, notons que nous retrouvons ce même problème à l'échelle collective : chaque individu à plusieurs identités. Je suis à la fois un simple être conscient, et aussi un Français, de telle origine, de tel genre, avec ses coutumes et habitudes. 

Or, ce mystère est un problème, car il est très difficile de comprendre comment ces deux identités, apparemment contraires, peuvent coexister. Et comment une personne, divine, humaine ou autre, peut-elle être "éveillée" ?

lundi 24 janvier 2022

Le vide ne suffit pas



 Les méthodes de méditation ont un défaut essentiel : elles font le vide et, par là-même, elles manquent le plein.

Je m'explique : bien sûr, la méditation ne consiste pas à réprimer bêtement les pensées, à "faire le vide" par la force seule. A ce propos, je crois que cette tendance est aujourd'hui exagérée. On nie toute force à l'esprit, de même que l'esprit du temps renie toute virilité... Mais c'est une autre question. 

Quoiqu'il en soit, même si un vide se fait sans supprimer les pensées, les paroles intérieures, eh bien il y manque l'essentiel. Dans ce vide, dans ce silence simple, je goûte certes une nouvelle manière de vivre, avec de nombreux bienfaits. Une vie en "pleine conscience", plus lente, posée, centrée, équilibrée, unifiée. Les effets sont analogues à ceux du jeûne. 

Malgré ces avantages, l'expérience de cette "hygiène" m'a amené à remettre en question la croyance selon laquelle cet état de méditation serait le remède à tous nos mots. En effet, même si cet état est un "non-état" sans intention, sans tension, ouvert et sans point d'appui, même s'il est une présente transparente et semblable à l'espace, il n'apporte qu'une paix provisoire. Certes, cette paix est profonde, elle laisse des marques dans l'âme, elle laisse entrevoir des possibilités inimaginables pour des corps et des esprits agités. Mais cette approche n'en reste pas moins essentiellement limitée.

Pourquoi ? Parce qu'elle s'appuie sur nos propres forces uniquement : il s'agit de faire attention, d'être vigilant. Mais que se passe-t-il quand l'attention se fatigue ? Car c'est inévitable : l'attention s'épuise vite. Et alors, cet état de paix disparaît. Même si l'on se dit que cette disparition n'est pas réelle, la paix s'échappe, c'est indéniable. 

Il y a un vide, il y a une paix sensible, ressentie dans le corps, dans l'âme et dans l'esprit. C'est vrai. Mais je dis que cela n'est pas la vraie paix. Aucune paix de conscience, de connaissance, de vigilance, n'est la vraie paix, même simple, même si elle est plus que les pensées, même si elle est "non-duelle". Il y a en elle la saveur extraordinaire d'un dégagement soudain de tout. Comme si l'on avait passé la barre des nuages pour surgir dans l'immensité bleue. C'est étonnant et vertigineux, par contraste avec la confusion ordinaire. Mais ça n'est pas la vraie paix.

Mais alors, comment trouver la vraie paix ? La vraie paix n'est pas impersonnelle. Elle n'est pas une énergie. Elle n'est pas un vide inerte, isolé, pareil à l'espace. La vraie paix découle d'autre chose. D'une présence personnelle. D'une rencontre. A laquelle je peux répondre mais dont je n'ai pas l'initiative. Le mystère d'un amour reçu, d'un appel lancé et entendu. Et quand j'y réponds, certes un silence s'installe, une paix. Mais ce vide est la conséquence de cette rencontre qui saisit tout mon être, comme fasciné par une vie, un être, un infini vivant qui se donne et qui appelle en retour un abandon total de tout soi. 

Le vide est la scène ; il n'est pas la pièce. Il n'est pas le soleil qui se lève dans le ciel. C'est ce soleil qui importe, non le ciel. C'est la rencontre intérieure qui importe, non le vide.

Le vide peut découler de cette rencontre intérieure, invisible. Plusieurs sortes de vides, même. Des vides vigilants, des vides éveillés, des vides obscurs, des vides de repos dans un demi-sommeil.  Toute la gamme des vides, en fait. Mais ces vides sont bien différents. Ils ne sont pas le produit de mon effort seul. Ils résultent plutôt de mon accord avec cette présence d'amour qui surgit d'elle-même, qu'aucun effort ne peut engendrer. Et du coup, la saveur de ces vides, mêmes de sommeil, est très différente.

Dans la première approche, je cherche le vide et je m'y arrête. Dans la seconde, une présence me trouve et je m'y abandonne. Et alors un silence se fait, comme en un accord profond, une communion de silence nécessaire. Mais ce silence n'est pas cherché. Ce qui est cherché est bien au-delà du silence, du vide, ou de quoi que ce soit. 

Alors oui, le vide fait du bien à notre nature épuisée, tourmentée par les aléas et les excès. Mais la vie intérieure, c'est autre chose. Bien autre chose. 

Je ne dis pas qu'un certain effort est nécessaire, mais c'est un effort pour s'ouvrir et s'abandonner ce mystère, non pour veiller sur un état ou une présence impersonnelle. La rencontre personnelle d'une sorte de présence personnelle. Personnelle, car vivante et aimante. C'est très, très différent. D'un autre ordre. Dès lors, le vide ne suffit pas. Il peut même devenir une impasse. Ce vide est une chose, non une personne. Il n'est pas amoureux. Voilà pourquoi il ne suffit pas et pourquoi jamais aucune expérience "non-duelle" ou impersonnelle ou de "ce qui est" ne me comblera jamais, ni moi ni personne d'autre.

lundi 7 décembre 2020

C'est en n'étant personne que l'on incarne sa personne


 Je ne suis personne - aucun masque ne m'enferme, nul visage ne me confine. Vide, je m'ébat dans le vide. De longues et salutaires coulées, des gorgées de silence qui nourrissent jusqu'à me rendre au désir des choses, acides et pimentées. Le yogi, dit Maheshvara Ânanda, désire ce sel après les océans de vacuité.

L'impersonnel n'est pas la fin de la personne. Bien au contraire, c'est dans ces morts répétées que les noms et les formes reprennent de la vigueurs. Je ne suis jamais plus singulier que quand je me laisse à l'universel. Voyez un miroir : un coup de chiffons pour en ôter les couleurs et les couleurs s'y reflètent comme jamais. Voyez l'œil : retirez-en les poussières et les humeurs teintées, et les monde brillera d'indicibles nuances.

La mort de l'individu est condition de sa naissance véritable. Nous naissons de la nature, de la culture, puis du rien. Ce rien n'est pas fin en soi mais, comme la sieste digestive, comme le profond sommeil, comme le coma artificiel, ce rien nous sauve. Sans cette amnésie, nous serions bien vite saturés de noms et de formes. Je ne veux pas vivre absolument vide, sans rien. Mais j'ai absolument besoin de vide pour savourer. De jeûner pour saliver. De fermer les yeux pour m'émerveiller. De partir pour revenir. C'est une respiration, non un aller simple. C'est la veillée avant Noël, l'épaisse neige avant les chants de mars. 

C'est en n'étant personne que l'on incarne sa personne.

samedi 27 juin 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 107

Shaiva Saint Appar » Norton Simon Museum
Appar, le Père

L'expérience de changer de corps :

svavad anyaśarīre'pi saṃvittim anubhāvayet |
apekṣāṃ svaśarīrasya tyaktvā vyāpī dinair bhavet || 107 ||

"Que l'on fasse l'expérience de la conscience/ de l'expérience
aussi dans un autre corps, comme dans le notre.
Ayant abandonné la dépendance à notre corps,
nous deviendrons omniprésents en (quelques) jours."


mercredi 23 janvier 2019

Mort et renaissance dans la vie intérieure



La mort de Jésus sur la croix symbolise la mort spirituelle.
Du reste, ce mythe apparaît dans d'autres traditions.
La mort de l'ego est incontournable.

Pourquoi ?
Parce que c'est l'ego qui est la cause de la souffrance.

Qu'est-ce que l'ego ?
Difficile à définir... car il n'est pas vraiment réel. Comme un fantôme, il vit dans les marges de la conscience, sur les rebords du champs d'attention. Souvent, il se manifeste comme des murmures indistincts. Ils exercent une pression de peur ou de colère, mais jamais rien de très distinct. Dès que la lumière de la conscience tombe sur lui, il disparaît.

L'ego est cet aveuglement qui nous pousse à nous identifier au mental, c'est-à-dire à croire à ces petites voix qui nous hypnotisent et nous tourmentent.

Si l'on regarde l'ego en face, il s'évanouit.
Mais il revient, encore et encore, car il est fait d'habitudes inconscientes. Leur point commun est la tension ou, disons, la contraction, la crispation. L'ego est une tendance à résister à l'évidence, une pulsion de nier la joie intérieure, de fuir le silence. Tous les prétextes sont bons. 

L'essentiel est que l'ego se nourrit d'inconscience, de fuite et de crispation. Tant que nous restons les yeux fermés, la télé allumée et la radio intérieure branchée, l'ego y trouve sa viande, même si, en réalité, il n'est rien de réel.

L'ego corrompt tout.
Il faut donc voir l'illusion du mental, du corps, de l'intellect, du langage, de la personne, du monde, du Moi, de la séparation, de la dualité.

Tout cela doit "mourir". Voir qu'il n'y a pas d'ego, voir qu'il n'y a personne, ni âme ni Moi ni dualité.

Dans l'enseignement contemporain de la non-dualité, on a souvent tendance dire que la personne n'existe pas, mais que le monde existe, fait d'un flux de perceptions. Mais en toute rigueur, selon cette approche, le monde n'existe pas non plus, car "ce qui change n'est pas réel et ce qui est réel ne change pas".

Cependant même en s'en tenant à cet "éveil" impersonnel, il me semble que nous serions loin de la paix et de la joie.
En effet, dans cette approche, tout est rejeté dans le domaine de l'illusion : le mental, le langage, le Moi, le corps, femmes, enfants, les autres... bref tout, car tout est basé sur le Moi. Si "je" n'existe pas, rien ni personne d'autre n'existe. Il n'y a personne. Donc pas de jalousie ni de haine, mais pas d'amour non plus. La vie est une maladie ou une illusion. L'éveil est la fin de cette illusion. Point final. C'est d'ailleurs ce qu'affirmait Nisargatta, ce sage indien qui est la principale source d'inspiration de cette approche.

Mais est-ce bien ce qui se passe ?

A mon sens, voir l'illusion de l'ego est nécessaire.
Et plus le lâcher-prise est profond et répété, plus on lâche le Moi, le corps, le mental et tout le reste, plus on ressent de la joie. Mais le mental, la personne, ne disparaissent pas, pas plus que le corps et le monde.

Comment expliquer ce paradoxe ?

En fait, l'ego n'est pas le Moi. La crispation égotique n'est pas la personne. 

Quand je lâche prise, le corps se détend. L'ego s'évanouit. Le mental s'apaise, le langage se transforme, de même que le monde entier. Tout change par un changement de regard. Délivré de l'ego, la vie renaît. 

Le mental est moins présent, mais plus vif.
Le langage devient poétique.
La personne s'épanouit, devient unique, alors qu'elle était un amoncellement de clichés.
Le corps se détend.
Les perceptions s'affinent.
Le Moi se révèle comme vie, source de tout.
Le monde est manifestation de cette vie.
La vie quotidienne est yoga de l'instant,
du lâcher-prise.
Toutes les tensions se dénouent dans la présence
et deviennent offrandes à l'espace.


Quand l'ego se manifeste au contraire, la personne se mécanise.
"Moi, je..." tend à n'être qu'un tas de schémas
impersonnels.
Mais quand l'ego s'évanouit, paradoxalement, la personne se révèle en sa singularité, en ce qu'elle a d'unique.

Quand je vois qu'il n'y a pas d'ego, "je" me révèle.
Quand je vois que la personne n'est qu'une psycho-machine,
la personne s'épanouit, redevient un organisme vivant.
Quand je sens la tension du corps, il se détend.
Quand j'entends le bavardage mental, il s'apaise, redevient souple et puissant.
Quand je renonce à tout, tout devient magique.

Être libre de la personne, c'est offrir à la personne l'espace pour s'épanouir, enfin.

La personne n'est pas une illusion.
Le Moi n'est pas une illusion.
Le corps n'est pas une illusion.

C'est seulement l'ego qui "grippe" ces énergies,
comme un petit grain de sable. C'est l'ego qui fait de tout cela une illusion. Or l'ego vit d'inconscience (avidyâ), de négligence, d'aveuglement. La conscience éveillée, la Présence, élimine l'ego et restaure le Moi et le Monde.

Alors oui, il y a bien des morts dans la vie intérieure,
mais elles sont suivies de renaissances.

Je crois que c'est aussi l'expérience des éveillés "non-dualistes" qui affirment que "il n'y a personne". C'est une autre manière d'exprimer la même chose. Car, de toute évidence, leur personne ne disparaît pas, ni leur corps, ni leur mental. 

Il me semble toutefois que cette façon de s'exprimer est un peu sèche et que, de plus, elle est à chaque instant contredite par l'expérience. En outre, elle provient de traditions indiennes (le Vedânta et le bouddhisme ancien) qui ont une forte tendance à rejeter la vie, le corps, les émotions, donc les femmes et les enfants. Certes on pourra toujours dire, dans cette perspective que "je ne rejette rien, je suis juste au-delà de tout", mais on reste ainsi dans la transcendance, à distance, dans une sorte de dualité, de séparation. 

Cette posture risque d'empêcher toute intégration. On découvre un vide silencieux au-delà de tout et on croit que c'est le fin mot de l'histoire. Mais peut-être que la Vie a prévu un au-delà de cet au-delà ? La Vie ne tend t-elle pas à intégrer ? à réconcilier ? 

Non pas vivre une paix profonde malgré le mental, le corps et les enfants, mais bien une vie de paix aussi manifestée dans le mental, le corps et les enfants. Je crois que c'est l'enseignement de la vie.

La vie est mort et renaissance.

jeudi 27 décembre 2018

Pleinement humain, pleinement divin




L'âme de nos vies,
ce sont nos problèmes.
Pas les petits problèmes,
mais les grands contradictions,
le profonds paradoxes.

Nous voulons le beurre et l'argent du beurre.
Nous désirons l'impossible.
Être tout.
Être rien.
L'universel et le singulier.
La paix et l'agitation.
Le divin et l'humain.

Comme le Christ,
pleinement homme,
pleinement Dieu.

"Faire ce qui est en haut
comme ce qui est en bas."

Contrairement à un dogme répandu,
ce paradoxe n'est pas le propre du christianisme.

Aux Indes (en Asie),
Krishna est, aussi, 
l'Omniprésent incarné.
Fort et faible.
Naissance du Non-né.
Mort de l'Immortel.
Par jeu.
Par amour. 
Gratuit.

Dévakî, sa mère, est la première à reconnaître en lui le Tout-présent, "impersonnel", l'Immense :

"Cette essence que l'on dit être impersonnelle,
originelle, l'Immense, la lumière sans modes,
immuable, le pur fait d'exister, indifférencié, 
immobile :
cela, c'est toi en personne !
Toi l'Omniprésent (vishnu),
la lampe intime.
Quand le monde est détruit...
tu es Cela Qui Demeure,
un."

(traduit du sanskrit : Shrîmad-bhagavatam, X, 3, 24-25)

Miracle de l'espace fait chair...
Plus loin, elle célèbre l'incarnation :

"Cette Personne transcendante
qui porte en son corps
l'univers à la fin de la nuit cosmique,
comme il convient à ce moment [du cycle],
est ta Présence que j'ai portée en mon sein.
Quelle merveille, ce spectacle d'une vie humaine !"

(id. 31)

Toute l'histoire de Krishna est la manifestation vivante 
de ce paradoxe. 
Jeu et sérieux. Sérieux du jeu. 
Au-delà et au-dedans de tout. 
Cette histoire parle de moi, de vous, de chacun d'entre nous. Appelés à incarner ce qui ne peut l'être.  

dimanche 12 novembre 2017

Le matérialisme peut-il être non-dualiste ?

Parler de LA non-dualité est simpliste.
De fait, il en existe bien des variétés :
non-dualité du Soi et de l'absolu ;
non-dualité du sujet et de l'objet ;
non-dualité du Bien et du Mal ;
non-dualité partielle ou totale ;
par inclusion ou exclusion ;
au sens d'une complémentarité des opposés ;
au sens d'une réconciliation des opposés,
etc.


Mais est-il possible d'être à la fois non-dualiste et matérialiste ?
Selon Susan Blackmore, c'est possible :


Ce qui est étonnant, c'est qu'elle décrit les mêmes expériences que les autres,
mais en propose une interprétation toute différente.
Elle a eu l'expérience des "sorties hors du corps",
elle pratique la méditation depuis plusieurs décennies,
elle connait et apprécie la Vision Sans Tête de Douglas Harding.
En ce sens, elle est "éveillée" : pour elle, il n'y a pas d'individu, pas de "séparation",
le libre-arbitre est une illusion.

Mais elle en tire des conclusions différentes.
Pour elle, nous sommes des machines
qui engendrent l'illusion du "moi".
La non-dualité ?
C'est réaliser que tout est matière,
qu'il n'y a pas de conscience séparée de la matière,
pas de "moi" autonome,
pas de sujet, seulement un flux d'objets, à l'intérieur et à l'extérieur.
Très proche du bouddhisme ancien,
proche aussi d'une certaine sensibilité non-dualiste contemporaine.
Pas de moi, pas de limites réelles, pas de frontières, pas de centre absolu,
tout est illusion, construction et jeux de perspective...


N'est-il pas vrai, qu'au fond, le matérialisme est un non-dualisme radical ?

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