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lundi 17 avril 2023

Tout est conscience



Tout est conscience, tout est conscient, tout est doué de conscience. 

Or, tout est dans la conscience.

Donc, tout est dans tout.

Tel est le message de la Vision de Shiva, un poème de Somânanda, maître d'Utpaladeva, formulateur de la philosophie de la Reconnaissance, pratyabhijnâ. C'est la forme de panpsychisme ('il y a de la conscience en tout') la plus extrême que je connaisse.

_________________________

Voici la fin de sa cinquième 'journée', dans un essai de traduction plutôt littéral, sans recherche esthétique :


sarve sarvātmabhāvena sarvajñā vā vyavasthitāḥ || 104 ||

Tout est omniscient,

car tout est tout.

sarve bhāvāḥ svamātmānaṃ jānantaḥ sarvataḥ sthitāḥ |

madātmanā ghaṭo vetti vedmyahaṃ vā ghaṭātmanā || 105 ||

Toutes les choses connaissent leur Soi

(et) existent en tant que toutes (les autres choses).

Le vase connaît en tant que mon Soi,

ou bien je connais en tant que le Soi du vase.

sadāśivātmanā vedmi sa vā vetti madātmanā |

śivātmanā yajñadatto yajñadattātmanā śivaḥ || 106 ||

Je connais en tant que Soi de Sadâshiva,

ou bien il connait en tant que mon Soi.

Kévin connait en tant que Soi de Shiva

ou bien Shiva connait en tant que Soi de Kévin.

sadāśivātmanā vetti ghaṭaḥ sa ca ghaṭātmanā |

sarve sarvātmakā bhāvāḥ sarvasarvasvarūpataḥ || 107 || 

Le vase connait en tant que Soi de Sadâshiva

et Sadâshiva connait en tant que Soi du vase.

Chaque chose est toutes les choses,

car tout a l'essence de tout.

sarvasya sarvamastīha nānābhāvātmarūpakaiḥ |

madrūpatvaṃ ghaṭasyāsti mamāsti ghaṭarūpatā || 108 ||

Tout appartient à tout

en tant que formes du Soi des nombreuses choses.

Mon essence existe pour le vase,

l'essence du vase existe pour moi.

nānābhāvaiḥ svamātmānaṃ jānannāste svayaṃ śivaḥ |

cidvyaktirūpakaṃ nānābhedabhinnamanantakam || 109 ||

Shiva lui-même existe, connaissant son Soi

en tant que les nombreuses choses.

(Mon Soi) prend la forme de la manifestation de la conscience,

(forme) infinie, différenciée en de nombreuses différences.

evaṃ sarveṣu bhāveṣu sarvasāmye vyavasthite |

tena sarvagataṃ sarvaṃ śivarūpaṃ nirūpitam || 110 ||

Ainsi, en toutes choses,

tout est égal.

Tout est donc décrit comme étant Shiva,

tout est omniprésent.

vendredi 5 mars 2021

Mâlînîvârttika 22-24 : L'état de Puissance



tathā ca guravaḥ śaivadṛṣṭāv itthaṃ nyarūpayan /
sa yad āste cidāhlādamātrānubhavatallayaḥ //22
tad icchā tāvatī jñānaṃ tāvat tāvat kriyā hi sā /
susūkṣmaśaktitritayasāmarasyena vartate // 23
cidrūpāhlādaparamas tadābhinno bhaved iti /

"Et ainsi le Maître (Somânanda) 
a décrit (cette Triade, le Cœur, l'absolu,)
de cette manière, 
dans la Vision de Shiva :
'Quand il demeure dissout dans son expérience
de pure et simple joie qui est conscience,
alors il y a autant (Puissance) de désir, 
il y autant (Puissance) de perception,
il y a autant (Puissance) d'action.
Il est alors fusion subtile
de ces trois Puissances.
Aspirant à cette joie de conscience,
il est identique à elle."

Abhinava Goupta, Mâlinîshlokavârttika, 22-24
________________________

Abhinava cite ici le maître du maître de son maître dans la tradition de la Reconnaissance (pratyabhijnâ). Son œuvre, la Vision de Shiva, est à la fois philosophique, argumentée, polémique, et visionnaire, portée par l'élan divin qu'elle décrit. A ce titre, elle est difficile. A ma connaissance, il n'en n'existe pas encore de traduction complète. Du temps d'Abhinava, ce texte était sans doute déjà considéré comme très difficile, car ce sont toujours les mêmes passages qui sont cités.

Quoiqu'il en soit, l'idée est ici que l'absolu est désir. Toujours la même Idée, au fond. L'Immuable est changement. Il devient autre sans en être altéré. Il se transforme à l'infini et devient toutes choses. Tout est Dieu. Telle est le message radical de ce sage peu connu. Shiva et Shakti, la conscience et le monde, sont inséparables. Tout est en tout. 

Dieu est "aspirant" à la Déesse, parama : elle est son ultime, son absolu, marquant ainsi qu'il n'y a rien au-delà de la Puissance de conscience. Ce mot d'amour, parama en fin de composé, "avoir pour absolu...", "faire de x son ultime", "avoir x pour refuge suprême", "être dévoué à...", suggère que Dieu et Déesse sont inséparables, que le monde et la conscience sont inséparables. Non-dualité. Le monde est la religion de la conscience. La Déesse est la religion de Dieu.

jeudi 25 juin 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 105

File:Dancing Krishna, India, Tanjore, Tamil Nadu, Chola dynasty ...

L'expérience que "tout est dans tout" :

ghaṭādau yac ca vijñānam icchādyaṃ vā mamāntare |
na eva, sarvagataṃ jātam bhāvayan iti sarvagaḥ || 105 ||

"Réalisant que la perception du vase, etc. 
et le désir, etc. du vase
ne surgissent pas seulement en moi,
mais bien en tout, on deviendra tout en tout."

NB : notez la position de la virgule et l'emplacement de la particule eva dont je par le dans la vidéo. Et à propos de laquelle je m'embrouille un peu, mais il n'est pas facile de parler et de lire en même temps, et puis cela vous donnera une petite idée de la difficulté de la langue sanskrite. Au-delà de cette anecdote, j'attire votre attention sur ce verset, d'une richesse et d'une profondeur incroyables.

dimanche 14 juillet 2019

Une lignée de la philosophie de la Reconnaissance ?

Abhinava Goupta


Une lignée, c'est un ensemble d'individus qui communient dans la réalisation de la conscience universelle qui dépasse leur individualité. 

En ce sens, la lignée spirituelle au sens cachemirien est la prise de conscience de l'unité des consciences, au-delà des corps dans lesquels elle s'incarne. La "transmission" (samkrama) est justement cette soudaine reconnaissance d'une même présence qui habite différent corps. Telle est, du moins, la doctrine d'Abhinava Goupta, sans doute traditionnelle. La lignée est donc, paradoxalement, une succession de personnes qui disparaissent les unes dans les autres. Mais cet éveil à ce qui dépasse le singulier révèle le singulier. Cette mort est une renaissance. Tout se passe comme si, affranchi des chaînes du Moi factice, le Moi profond, réel, vivant, pouvait enfin s'épanouir pleinement. Cela est évident chez Abhinava qui ne craint pas de parler de sa personne, ni de se mettre en avant. Cependant, ça n'est pas le cas chez des philosophes plus anciens, souvent plus humbles, à commencer par le plus grand d'entre eux, Outpala Déva. Dans la lignée de Kâlî (kâlî-krama), nous avons même un usage étrange apparemment, mais qui s'explique par un soucis d'exprimer l'inexprimable par l'anonymat : les maîtres de cette lignée ont l'habitude de se désigner eux-mêmes par le pronom impersonnel ko'pi, "quelqu'un" ; ce qui ne les empêche pas d'avoir un nom. C'est ainsi que nous savons que cette lignée est d'origine féminine, malgré son austérité, car cette école, la plus ésotérique des traditions tantriques et la plus transgressive, met l'accent sur la conscience comme vacuité. Cet enseignement fut en effet révélé à un Cachemirien, qui lui-même le transmis d'abord à trois femmes. J'avais déjà relaté son mythe d'origine, d'une grande beauté et profondeur.

Les philosophes de la Reconnaissance étaient tous initiés dans les deux grandes lignées du tantrisme le plus secret, à savoir le Trika et le Krama (que j'appelle ici "lignée" ou "danse de Kâlî"). De plus, Outpala Déva, son plus profond penseur, présente sa philosophie comme "une voie nouvelle", "facile" et accessible à tous en dehors de toute initiation. Il explique aussi qu'il a composé le Poème pour la Reconnaissance (Pratyabhijnâ-kârikâ, vers 950) pour partager la réalisation de son unité avec Dieu.

Cependant, on trouve une version différente des origines de cette philosophie dans l'oeuvre de son maître Soma Ânanda. A la fin de sa monumentale Vision de Shiva (Shiva-drishti), ce dernier raconte en effet son lignage. Bien que cette voie soit "nouvelle" (nava-mârga), elle s'inscrit dans une lignée.  

Cette lignée commence avec la Shakti, la conscience que l'absolu a de lui-même. C'est le Tantra primordial, éternel, dont les tantras et tous les savoirs ne sont que des fragments. Selon la Reconnaissance, tous les savoirs en général ne sont que des réminiscences de l'intuition originelle de notre identité avec la conscience universelle. Cette philosophie est donc, en sa source, née de l'union du divin et de la divine, ce que suggère du reste le nom même de Soma Ânanda, qui signifie, littéralement "félicité de Shiva et Shakti". Soma peut en effet s'analyser en sa+umâ "celui qui est avec Oumâ", Shiva avec Shakti.

La Shakti, la Déesse, transmit ces "secrets" (rahasyâni dit Soma Ânanda) à Ananta. "Celui qui ne finit pas" (an-anta) à la fin d'un cycle cosmique est ce serpent ou plutôt ce dragon cosmique, aussi appelé "Celui qui Demeure" (shesha). Comme il est le seul être à ne pas mourir à la fin d'un grand cycle, quand tous les univers périssent, consumés dans le Feu divin de la Fin des Temps (kâla-agni-rudra), l'équivalent cosmique de la Koundalinî, ce dragon est le gardien de la connaissance. Généralement, les dragons Nâgas sont les gardiens de la mémoire. Ananta est donc le gardien des gardiens, la mémoire universelle. Il est la source de tous les savoirs transmis ensuite et il correspond, au plan macrocosmique, à l'inconscient (qui n'est bien entendu que de la conscience indifférenciée) ou au psychisme (citta) en tant que réservoir de tous les souvenirs. C'est Ananta qui s'est incarné en Patanjali, puis en Abhinava Goupta Pâda (littéralement "le nouveau [Nâga-dragon] dont les pieds son cachés"), selon une interprétation transmise oralement.

Le dragon Ananta avait cependant du mal à trouver un disciple à qui transmettre ces secrets, car au début de l'Âge de la Malchance ou Âge de Fer, Kali Youga, le chaos s'installait lentement, tel un poison qui se diffuse. Dieu s'incarna alors sur le Mont Kailash en Shrî Kantha, source de tous les Tantras. C'est lui que l'on voit représenté comme étant Shiva avec sont trident, son serpent, etc., bien qu'il ne soit pas Shiva, car Shiva n'a pas de forme. Shrî Kantha est une "cristallisation" (mûrti) de Shiva, un avatar. Celui-ci transmit tout au sage mythique Dourvâsa, le "mal disposé", célèbre pour ses terribles colères, sources de bien des déboires pour les dieux et les hommes.

Dourvâsa était un ascète chaste vivant dans une grotte. Par la puissance de son yoga, il engendra un fils purement spirituel. Ils vivaient dans un lieu inaccessible, vraisemblablement dans une vallée de l'Himâlaya, "dans la direction du village de Kalâpi" dit Soma Ânanda. Mais le passage est délicat à interpréter. Quoiqu'il en soit, quatorze génération de yogis, tous des hommes, vécurent ainsi cachés, se transmettant leurs secrets, c'est-à-dire la philosophie de la Reconnaissance.

Mais le quinzième fils, Tryambaka, était davantage extraverti, quoique "savant dans tous les domaines". Il tourna donc sa vision yogique vers le monde et il tomba amoureux d'une jeune femme brahmane. Il quitta la vallée secrète et l'épousa. Leur fils, Sangama Âditya ("Soleil né de l'union") eut un fils, Varsha Âditya, lequel engendra Arouna Âditya, qui fut le père d'Ânanda, lequel engendra Soma Ânanda, auteur de la Vision de Shiva, dont le message est aussi simple que radical : "Tout est Shiva".

Le fils spirituel de Dourvâsa fut nommé Tryambaka. Mais il eu aussi une fille qui fonda une autre lignée, Ardha-Tryambaka, à l'origine de la tradition ésotérique du Koula.

Il y a plusieurs contrastes pertinents à relever, car ici tout a un sens.

D'abord le contraste entre Soma Ânanda et son disciple Outpala. Ce dernier est humble et offre une philosophie pour tous. Au contraire, Soma Ânanda commence son oeuvre en proclamant son identité à Shiva et il raconte la légende de sa lignée, en concluant que l'enseignement de la Reconnaissance doit être compris grâce "aux gourous".

Ensuite le contraste entre les enseignements initiatiques et les philosophies indépendantes, accessibles à tous. 

Les lignées initiatiques sont les deux traditions du Koula au Cachemire de cette époque : Trika et Krama, deux traditions axées sur la Déesse. Il y a également contraste entre le Trika et le Krama : le Trika est le visage extatique, créateur et nourrissant de la Déesse ; le Krama, centré sur Kâlî, est son visage destructeur. Le Trika est inclusif ; le Krama est plus indépendant, transcendant. Le Trika célèbre
la plénitude ; le Krama adore la conscience comme vacuité.
Mais bien sûr, ces deux traditions ont été combinées par Abhinava Goupta ; cependant, d'autres sous-lignées du Krama ont gardé leur indépendance par rapport au Trika.

Les philosophies indépendantes et accessibles à tous sans initiation sont aussi au nombre de deux : la Reconnaissance et la Vibration, chacune avec leur inspiration initiatique et leur lignée, mais sans que ce cadre soit présenté comme une nécessité avec une initiation obligatoire. La Reconnaissance (fondée sur le Poème pour la reconnaissance, Pratyabhjnâ-kârikâ) est plus masculine et intellectuelle. La Vibration (fondé sur le Poème de la Vibration, Spanda-kârikâ) est plus féminine et yogique. Cependant, là encore, ces deux approchent se complètent et concourent à partager une même intuition essentielle. La Vibration est plus élémentaire, laconique dans sa formulation. La Reconnaissance est plus élaborée.

Et ces deux philosophies accessibles à tous, bien qu'elles soient la quintessence des arcanes initiatiques, sont résumées dans deux "déclarations condensées" (des soûtras), les Aphorismes de Shiva pour la Vibration et les Aphorismes de Shakti (aussi appelés Pratyabhijnâ-hridaya ou Cœur de la Reconnaissance) pour la Reconnaissance.
Autrement dit, la Reconnaissance est étroitement liée à la lignée Trika, tandis que la Vibration est liée à la tradition Krama. Ainsi, toutes ces approches sont liées de manière cohérente et reflètent le message à partager, jusque dans leur structure.

Cet ensemble forme ainsi un vaste mandala harmonieux qui correspond à la forme même du réel. La forme de l'enseignement fait écho à son sens. Rien n'est laissé au hasard. Comme dans les dialogues écrits par Platon, chaque détail de la présentation de l'enseignement a un sens symbolique. A chacun de méditer ces symboles.

La philosophie de la Reconnaissance est une philosophie, non une révélation ésotérique. Cependant, il est important de se rappeler qu'elle a des sources initiatiques et qu'elle s'inscrit elle-même dans le cadre d'un récit allégorique, même si l'on ne peut exclure qu'il renvoie à une histoire.
Dès lors, même s'il convient de bien distinguer entre philosophie et théologie ou théosophie, il est tout aussi important de ne pas perdre de vue ce qu'ils ont en commun.

mardi 6 août 2013

One last time : tout est Shiva




L'être de Shiva
Existe dans toutes les directions,
Quoiqu'il arrive.
Qu'il soit connu ou pas,
Il reste ce qu'il est,
Sans entraves. (1)

Que le feu soit connu ou pas,
Ne brille-t-il pas ?
Même ignoré, l'or ne reste-t-il pas de l'or ?
Ou faut-il considérer qu'il n'est alors qu'une pierre ? (2)

Cependant, même si le feu
Éclaire et manifeste ses propriétés
Même s'il est méconnu, 
Quand ses pouvoirs sont reconnus
Il peut être employé
En outre pour illuminer une demeure. (10b-11a)

Celui qui reconnait ceci "devient quelqu'un dont le Soi est fait de Shiva, quelque que soient ses états, ses sentiments, ses expériences" (106).

L'adorateur, l'adoré et l'adoration :
Tout est Shiva.
Je suis Shiva qui va vers Shiva
Par Shiva.
La joie au cœur
"Je suis Shiva" :
Ce baptême est le meilleur. (98-99)

Il n'y a pour moi
Ni lien, ni délivrance.
Ces deux alternatives
Ne sont que pollution. (87)

Somânanda, Vision de Shiva, VII 


samedi 3 août 2013

Egalité de tout et de tous



Somânanda a consacré le chapitre V de sa Vision de Shiva à établir l'égalité de tout et de tous en la conscience. Sans la conscience comme ciment des choses, seul le chaos régnerait. Ou alors, même pas le chaos (qui présuppose déjà une certaine unité du regard). Shiva est l'être unifiant.

Si l'on admet qu'il n'y aurait pas d'ordre
Sans principe unifiant,
Comment donc
Peut-on rejeter cette unité (qu'est la conscience) ? (1)

La conscience d'une fourmi est la même que la conscience de l'être suprême :

Car en tout et en tous,
Il y a une égalité en forme d'unité. (2)

Les choses n'ont pas d'essence propre. La conscience est leur essence. Voilà pourquoi elles peuvent se transformer à l'infini et accomplir leurs fonctions. La conscience est infuse en chaque chose, donc chaque chose est douée de volonté, de perception et du pouvoir d'agir, même si ces pouvoirs sont plus ou moins évidents :

Toutes choses sont douées de désir,
Toutes sont omniprésentes, toute sont faites de toutes,
Et toutes sont dépourvues de forme fixe.
Elles sont toutes, en essence, conscience et liberté d'action.
Elles sont toutes puissantes.
Toutes, sans exception, sont douées de conscience et de volonté. (4-5)

Somânanda donne l'exemple de la flamme d'une bougie :

Si l'on objecte que tous les vases et autres (objets inertes)
Sont bien pauvres en désir et autres (pouvoirs conscients),
(Nous répondons qu'il n'en est rien) : ailleurs, dans le corps des serpents, etc. ;
(De plus), les lampes et autres (objets du même genre) ne sont pas pauvres en feu ! (7)

Cette idée, qui revient à plusieurs reprises dans la Vision de Shiva, est l'une des plus énigmatiques du shivaïsme du Cachemire. Somânanda va jusqu'à affirmer :

Par conséquent, le vase existe
Parce qu'il se comprend lui-même.(34)

Pourquoi ? Parce qu'il n'y a pas d'efficience sans conscience, laquelle définit "le fait d'être un agent" (kartrtâ). Dans la mesure où le vase accomplit une fonction, il est doué de conscience de soi :

C'est parce qu'il se connaît lui-même
Comme agent
Que le vase peut accomplir sa fonction propre. (16)

Mais ce vase, c'est, en réalité, Shiva. C'est la conscience qui prend conscience d'elle-même comme vase :

C'est Shiva en personne
Qui existe comme tel ou tel être, telle ou telle chose,
Parce qu'il prend conscience de lui-même
Sous ces formes-là. (109)

Chaque être, mais aussi bien chaque chose est donc omnisciente :

Les (choses) sont omniscientes
Parce que chacune est le Soi de toutes les autres.
Le vase connaît par mon Soi,
Ou bien (ce qui revient au même), je connais par le Soi du vase.
Ou encore, je connais par le Soi de l'éternel Shiva,
Et il connaît par mon Soi.
Kévin connaît par le Soi de Shiva,
Shiva connaît par le Soi de Kévin.(104-106)

Il y a donc égalité de tous les sujets et de tous les objets :

Ainsi, en tout être, en chaque chose,
Il y a égalité d'existence.
Parce qu'il est présent en tout,
On dit donc que tout est Shiva. (110)

Comme souvent dans les envolées lyriques des auteurs pré-modernes, tout semble sonner juste, jusqu'à ce que l'on en vienne aux détails. Ainsi, Somânanda, comme d'autres, voient de la volonté consciente jusque dans la pesanteur ou dans la moindre efficience. Schopenhauer explique sans sourire que la croissance des pédoncules de patates vers la lumière (quand elles sont stockées dans une cave) est une preuve que la Volonté est présente en toute chose. C'est sans doute là que des progrès peuvent se faire, non ?

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