vendredi 21 mai 2021

Avec qui étudier le Tantra ?

 Outre les stages que je propose, ainsi que les livres, vidéos et articles de ce blog, voici plusieurs personnes que je peux recommander pour s'initier au Tantra, avec en lien leur chaîne Youtube et un de leur livre.

Mark Dyczkowski :

https://www.youtube.com/user/sadashaya



Bettina Bäumer :

https://www.youtube.com/channel/UCljRqClLfROAgwASugyWmUg



Christopher Wallis :

https://www.youtube.com/channel/UCpESGVz_4KaI3duvhfedf7g

jeudi 20 mai 2021

L'éveil de la conscience - 01

Shiva Roi de la Danse, chef-d'œuvre du Tantra de Chidambaram


 Je reprends la traduction du Bodhavilâsa que j'avais faite en 2017.

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Le Bodha-vilâsa est un poème de quarante-deux versets attribués à Kshémarâja, cousin et disciple d'Abhinavagupta, le plus important maître du Tantra. Tous deux étaient poètes et épris d'esthétique. Nous aurons à revenir sur ce point, capital pour comprendre le Tantra. Par Tantra, j'entends l'ensemble du tantrisme et, même, de l'hindouisme, tel que compris et interprété par les maître de ce que l'on a appelé "le shivaïsme du Cachemire". Ce dernier n'est pas une tradition initiatique particulière, mais une tradition d'interprétation particulière, d'abord autour du Poème sur la Vibration (Spanda-kârikâ) de Vasugupta, puis sous l'inspiration du Poème pour reconnaître le Seigneur en soi (Îshvara-pratyabhijnâ) d'Utpaladeva.

Kshemarâja survient à la fin de cette série d'œuvres et de pensées nouvelles. Il est disciple d'Abhinavagupta, zénith de ce mouvement à la fois philosophique et mystique, fondé à la fois sur une tradition esthétique et sur des traditions initiatiques. 

Kshemarâja, vers l'An Mille (1050 ?), présente sa synthèse, après celle de son maître, dans le Cœur de la reconnaissance (Pratyabhijnâ-hridaya), œuvre qui sera aussi appelée Aphorismes de la Puissance (Shakti-sûtra), car il est formulé autour d'une vingtaine d'aphorismes, et qui connaîtra une immense diffusion, notamment dans le Sud de l'Inde.

Or, cette œuvre a été composée aussi sous la forme d'un poème, intitulé Bodha-vilâsa, Le Jeu de la conscience, ou le Jeu qui est la conscience, ce "jeu" étant l'expérience universelle. C'est dire que tout, absolument tout, est enveloppé dans la conscience : tout est conscience, tout est cette activité créatrice et absolument libre.

Ce poème ambitionne de transmettre le Tantra dans sa totalité. On y repère trois grandes parties : 

1 - La réalité, conscience souveraine. Quand elle est incomprise, ou comprise en partie seulement, son Jeu engendre le samsâra, avec sa pauvreté, son aliénation et ses souffrances. Quand elle est comprise, son Jeu engendre une expérience à la fois mystique et esthétique, ineffable et toute de liberté dans l'acte créateur.

2 - La voie vers la délivrance, la reconnaissance du divin dans l'expérience ordinaire. Cette partie expose aussi les moyens de cette voie.

3 - Le résultat de cette voie, l'expérience de la conscience complètement réveillée à ses pouvoirs. L'expérience spirituelle.

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Voici le premier verset :

oṃ namo netrāya //

"Om, hommage à l'Œil !"

L'Œil est Shiva, dont la principale manifestation humaine (mûrti) est celle de Shrîkantha, "A la gorge sublime", doté du Troisième Œil, symbole de la non-dualité. Comme dit Utpaladeva : 

"A l'exception de toi,

tout être dans l'univers

regarde à travers deux yeux.

Toi seul, Seigneur souverain,

tu vois à travers un œil unique." (Hymnes à Shiva, X, 9)

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namaḥ śivāya satataṃ pañcakṛtyavidhāyine /

cidānandaghanasvātmaparamārthāvabhāsine // 1 //

"Hommage continuel à Dieu,

artisan de la quintuple activité,

révélateur de l'ultime sens,

son Soi/notre Soi, masse de félicité et de conscience."

Il y aurait beaucoup à dire sur ce verset inaugural qui, en tant que tel, contient tout l'enseignement et l'expérience du Tantra. Mais comme la suite en est l'explication, j'en reste là.


mercredi 19 mai 2021

Dès cette vie même

The Soul's Prison, Evelyn de Morgan

L'éveil à la présence est d'abord intérieur, "entre deux pensées". Ensuite, cette même présence est perçue en présence des pensées, puis la présence même des pensées est cette présence, comme les vagues sont de l'océan. Les pensées sont peu à peu transformées au cours de ce chemin mystique, ce chemin muet. Ce qui sort de la bouche n'est plus obstacle, mais manifestation vraie de cette vérité qui est présence avant toute pensée :

"Dès cette vie même, lorsque l'âme est consommée dans l'unité et que cette unité ne peut plus être interrompue par les actions du dehors, il est donné à la bouche du corps une louange qui lui est propre, et il se fait un accord admirable de la parole muette de l'âme et de la parole sensible du corps, qui fait la consommation de la louange. L'âme et le corps rendent une louange conforme à ce qu'ils sont. 

La louange de la seule bouche n'est pas une louange, ainsi que Dieu le dit par son Prophète : 'Ce peuple m'honore des lèvres, mais son cœur est bien éloigné de moi'. 

La louange qui vient purement du fond, étant une louange muette, et d'autant plus muette qu'elle est plus consommée, n'est pas une louange entièrement parfaite, puisque l'homme étant composé d'âme et de corps, il faut que l'un et l'autre y concourent. 

La perfection de la louange est que le corps ait la sienne, qui soit de telle manière que, loin d'interrompre le silence profond et toujours éloquent du centre de l'âme, elle l'augmente plutôt ; et que le silence de l'âme n'empêche point la parole du corps, qui fait donner à son Dieu une louange conforme à ce qu'il est. En sorte que la consommation de la prière, et dans le temps et dans l'éternité, se fait par rapport à cette résurrection de la parole extérieure, unie à l'intérieur." 

Madame Guyon, Explication du Cantique des cantiques, dans Œuvres mystique, p. 343, édité par Dominique Tronc

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Il y aurait beaucoup à dire sur ce discours admirable. "Dès cette vie même" évoque la "liberté en cette vie même" (jîvanmukti) du shivaïsme du Cachemire. "Le silence toujours éloquent", expression qui revient sous la plume de la Dame Directrice, évoque le silence éloquent de Ramana Maharshi. 

Surtout, elle affirme clairement que l'individu est âme et corps : la perfection doit donc participer des deux. Plus précisément, l'extérieur sans l'intérieur n'est qu'hypocrisie, pharisaïsme. Mais l'intérieur sans l'extérieur n'est pas non plus parfait, car cette exclusion implique que la parole, la pensée, soit encore vécue comme obstacle au silence. La perfection, l'expérience complète, est quand la parole extérieur (ou la pensée "intérieure") exprime autant qu'elle le peut le silence intérieur. Telle est la véritable non-dualité, qui n'est pas exclusion de la dualité (la pensée), mais transmutation de la dualité qui devient alors adéquate à son essence silencieuse. L'extérieur (la dualité) se fait alors "louange" de l'intérieur (l'unité). 

Madame Guyon parle d'une "résurrection de la parole extérieure", de la dualité, mais cette fois sur fond d'unité.

Mais certes, cela demande d'abord une "mort" complète de toute l'âme en sa source une. Puis l'âme craint d'interrompre ce silence ineffable en parlant. Il est vrai que la tendance à parler est infiniment plus forte chez la plupart des individus. La tendance à rester muet intérieurement est bien rare. 

Cependant, Guyon ajoute :

"Mais comme l'âme, qui est accoutumée au silence profond et ineffable, craint de l'interrompre, c'est ce qui fait qu'elle a quelque peine à reprendre cette parole extérieure. Et c'est ce qui oblige son Epoux, afin de lui faire perdre cette imperfection, de l'inviter à faire entendre sa voix." 

Outre la louange, une autre œuvre de cette parole extérieure qui célèbre le silence intérieur, est le partage avec les autres âmes :

"Il l'invite aussi à parler aux âmes des choses intérieures, et leur apprendre ce qu'elles doivent faire pour lui être agréables. C'est une des principales fonctions de l'épouse que d'instruire et d'enseigner l'intérieur aux amies de l'Epoux, qui n'ont pas autant d'accès auprès de lui.... Voilà donc ce que l'Epoux désire d'elle : qu'elle lui parle et de cœur et de bouche, et qu'elle parle aussi aux autres pour lui." id.

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Ne pas laisser l'intérieur tarir dans un extérieur excessif, bien sûr. Mais ne pas non plus garder la lumière sous le boisseau. Car tout, dans la vie intérieure, est communication, relation, échange, circulation et flux.

mardi 18 mai 2021

Le Jeu de la conscience - 01



Voici une traduction d'il y a quatre ans, avec son commentaire d'alors :

 La philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ en sanskrit)

n'est pas une philosophie parfaite.

Je n'en suis pas l'adepte inconditionnel,

dont la mission serait de la propager.

Mais je trouve, après un temps de réflexion,

qu'elle est digne de servir de matrice à ma réflexion,

et à celle de celles et ceux que cela intéresse.

Voilà pourquoi je partage ses textes depuis quelques années.


L'un des textes les plus puissants de la Reconnaissance

est Le Coeur de la Reconnaissance, dont j'ai publié une traduction

sous le titre Au Coeur des tantras.

C'est un ensemble de vingt aphorismes expliqués,

le tout composé par Kshémarâdja, le disciple

et cousin, semble-t-il, du philosophe le plus célèbre 

de la Reconnaissance, Abhinava Goupta.


Ce Cœur de la Reconnaissance, aussi connu sous le nom 

de Soûtras de la Shakti, transmet l'essentiel de cette philosophie tantrique

et non-dualiste, originale et profonde.

L'un de ses aspects les plus séduisant est sont incomplétude :

elle ne répond pas à toutes les questions que l'on pourrait

légitimement se poser,

et ainsi elle appelle de notre part une réflexion personnelle,

nouvelle, sur des questions qui n'ont pas pu être développés

par les Auteurs fondateurs, où qui n'avaient pas de sens pour eux,

ou qui n'existaient pas à leur époque.

En tous les cas, il est toujours passionnant, à mon sens,

de continuer une pensée.

C'est l'essence de la tradition, qui est toujours une transmission.

Autrement, tout cela ne serait qu’érudition

et pur travail de bénédictin.


Or, il existe 

un petit poème,

Le Jeu de la conscience,

qui a été publié notamment à partir de manuscrits

de la bibliothèque de Bénarès,

et qui est une version 

du texte de Kshémarâdja.

J'en avais publié une traduction sur mon site,

puis je l'avais retirée.

Voici un nouvel essai de traduction.

Chaque article comportera un verset,

avec un libre commentaire.


En toutes circonstances,

je salue Shiva,

lui qui déploie à chaque instant

les cinq actes (: création, maintient, résorption, voilement et dévoilement),

lui qui (fait tout cela) pour finalement

en révéler le sens ultime,

à savoir, notre propre Soi (qui est Shiva),

et qui est, de bout en bout,

plaisir, (c'est-à-dire) conscience. 1


Shiva est synonyme de "Dieu",

tout simplement.

Saluer Dieu, lui rendre hommage,

ça n'est pas seulement reconnaître l'Autre,

mais c'est le reconnaître en soi,

dans le Soi.

Et qu'est-ce que le Soi ?

Le Soi est la conscience.

Et qu'est-ce que la conscience ?

La conscience est "plaisir" (ânanda),

que l'on traduit parfois par "félicité",

terme un peu terne pour décrire 

ce qui expansion créatrice,

déploiement de soi, extase et qui,

finalement, est identique à la conscience.

La conscience est expansion,

l'expansion est plaisir.

Ces mots sont interchangeables.

La conscience est "être" ;

mais être, c'est un plaisir.

Même dans la douleur

gît un plaisir brut,

dont la douleur est le prolongement grossier.

Pourquoi grossier ?

Parce que d'habitude,

nous ne faisons pas attention

à ce plaisir subtil sous-jacent,

à cette vibration qui ne fait qu'une

avec notre être,

avec le fait d'être.

Ainsi, rendre hommage au divin créateur,

c'est reconnaître ce Fond présent en toute expérience,

ou plutôt en qui toute expérience

a son être et sa vie propre.

Comme des poissons dans l'eau,

nous ignorons ce qui nous est le plus proche.

Mais, dira-t-on, cette "vie" n'est pas que création

dans l'extase, loin de là !

N'est-elle pas aussi destruction,

mort et disparition de toutes choses 

dans le Ventre insatiable du temps ?

Mais alors, quoi bon tout cela ?

La Reconnaissance ne donne pas de réponse

détaillée, sous la forme d'une histoire.

Mais elle pointe vers la réponse 

qui est le cœur palpitant de nos vies

en quête de sens. 

Car ce sens de la vie,

nous ne pouvons le formuler.

En effet, cela reviendrait à justifier

l'existence du Mal,

la souffrance des enfants et toutes ces choses.

Justifier le Mal, n'est-ce pas

le pire des maux ?

La Reconnaissance se contente de pointer vers la réponse :

dévoilement.

Mais c'est une réponse vague,

un mystère, pas un point final.

C'est un sens ultime, à vivre,

juste pour nous donner la force de vivre,

nous reconnecter à la Source,

et trouver l'inspiration de trouver les réponses

à chaque situation, à chaque question précise.

Ainsi, nous connaissons la fin ultime de l'Histoire,

mais il ne nous est pas donné de trouver LA Réponse

absolue qui serait la solution à toutes

les questions que l'on peut se poser.

Mais en se connectant avec ce Sens absolu,

avec ce Sens ressenti par chaque corps

parce que ce Sens ne fait qu'un avec la Vie ressentie,

nous pouvons trouver les réponses à nos questions.

Ainsi, nous savons déjà tout,

en un sens. 

Nous sentons la Réponse à toutes les questions

quand nous sentons notre être,

le plus profond de nos entrailles.

En même temps,

nous devons toujours chercher

le sens de ce qui arrive ici et maintenant.

Ce paradoxe est très profond.

Je sens au fond de moi la Réponse,

comme une intuition,

obscure et lumineuse à la fois,

que je ne peux dire,

mais aussi que je ne peux m'empêcher

de vouloir dire.

Transcendant,

j'aspire à l'incarnation.

Universel,

je désire le singulier.

Transpersonnel,

je veux le personnel,

l'éternité dans un instant,

l'océan dans une goutte.

Je désire l'impossible.

Ce désir est l'absolu,

nommé "liberté" dans le prochain verset.

Ce que rien ne peut contenir



L'espace contient l'univers.

L'univers ne peut contenir l'espace.

Comme l'espace, la conscience est illimitée.

Ce dont on a conscience, comme l'univers, est limité.

Rien ne peut emprisonner l'espace.

De même, rien ne peut emprisonner cette conscience,

Car elle imprègne (tout ce qui pourrait l'emprisonner).


L'Éveil de la conscience (Jnânasambodha)


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