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dimanche 20 août 2023

Transcendance ou synthèse ?


 L'enseignement de Shiva (shaiva-dharma) décrit trente-six éléments ou plans de conscience qui composent le réel. L'élément ou plan ultime est Shiva, Dieu en sa transcendance. 

Mais pourquoi pas un trente-septième ? En effet, si Shiva est transcendant, l'immanence ne fait-elle pas alors défaut ? Et donc, au-delà de Shiva, ne faut-il pas (contre)poser Bhairava, trente-septième élément qui est à la fois tout et au-delà de tout ? Car c'est cela, l'absolu : la synthèse de l'immanence et de la transcendance. A la fois tout et au-delà de tout. Abhinavagupta pose donc un trente-septième plan de conscience, supérieur car plus complet. Il explique en effet dans le premier chapitre de sa Lumière des tantras que, plus la conscience est complète, plus elle est libre.

Soit. Mais alors, pourquoi pas un trente-huitième niveau ? Et de fait, selon la tradition de Kâlî (distincte de la déesse populaire du même nom), il y a un trente-huitième plan de conscience, celui de la Déesse absolue, "Celle qui dévore le Temps", le Grand Vide qui engloutit tout, y-compris la dualité entre dualité et non-dualité. 

Mais alors, pourquoi pas un trente-neuvième niveau ? Encore au-delà un quarantième ? Et ainsi de suite, sans fin ? Abhinavagupta répond que cela est impossible. Car ce trente-neuvième niveau, c'est seulement le trente-septième niveau prenant pour objet le trente-huitième. Ou l'inverse. Shiva qui réalise Shakti, ou Shakti qui réalise Shiva. Impossible d'aller au-delà de l'au-delà car, en d'autres termes, tout se réduit au jeu de deux entités : le sujet et l'objet, personnifiés par Shiva et Shakti.

Ainsi, il n'y a pas de régression à l'infini. En outre, la transcendance n'est pas supérieure à l'immanence. 

Ce qui est supérieur, c'est plutôt la synthèse entre transcendance et immanence. A la logique du "Ou bien... ou bien..", le Tantra préfère une dialectique du "A la fois... et...". Cela évite une régression à l'infini stérile, un indigeste mille-feuille métaphysique. Ce qui importe n'est pas de transcender, mais de réaliser la non-dualité. Cette non-dualité n'est pas l'antithèse de la dualité, mais la synthèse de la dualité et de l'unité. Autrement, on reste dans la dualité, même si on revendique la non-dualité. Nous sommes ainsi invités à changer notre manière de penser.

Tel est le choix du Tantra, distinct de celui du Vedânta.

On retrouve ce même problème dans la tradition platonicienne. D'un côté, Jamblique et, surtout, Damascius, optent pour la transcendance. Ainsi, Damascius pose un principe antérieur au premier principe, à l'Un donc, qu'il nomme l'Ineffable. Mais on peut alors poser un principe encore plus simple, plus ineffable, plus absolu, et un autre, et puis un autre, et ainsi de suite, à l'infini. La pensée se dissout alors dans le chaos.

C'est pourquoi Proclus préfère en rester à l'Un comme principe ultime, tout en s'efforçant de montrer comment l'Un est à la fois transcendant et immanent. C'est là l'un des traits communs entre Proclus et Abhinavagupta, parmi d'autres. 

 Nous retrouvons dans d'autres traditions encore cette même alternative entre une pensée de la seule transcendance et une pensée de la synthèse : entre Nâgârjuna et Asanga ; entre Balyânî et Ibn Arabî, etc. 

En d'autres termes, il y a une hiérarchie d'états de conscience. Mais l'état suprême n'est pas un état de transcendance ; c'est plutôt un état de synthèse, qui à la fois transcende et embrasse tous les états de conscience. Et ceci vaut pour tous les couples de contraires comme, par exemple, pour le personnel et l'impersonnel, l'individuel et l'universel. 

Le chemin spirituel, dès lors, n'est plus un chemin à deux temps ("ignorance/connaissance", "ne pas comprendre/comprendre", etc.) mais une danse à trois temps, comme dans nos bonnes vieilles dissertations. 

jeudi 2 septembre 2021

Faut-il supprimer les pensées ?


Le silence des pensées est nécessaire.

Mais comment ?

Faut-il "supprimer" les pensées, les bloquer ? Comment ?

C'est comme si j'étais assis, à essayer de ne plus bouger les bras. Soudain, mon bras gauche bouge. Alors j'essaie de l'immobiliser avec mon bras droit. Mais alors, mon bras gauche essaie d'immobiliser mon bras droit, car il bouge. De sorte que mes deux bras bougent. Parce que j'essaie de les immobiliser. Plus j'essaie de les bloquer, plus ils s'agitent.

Plus simple : ne plus bouger les bras.

De même avec les pensées. Ne pas penser qu'il ne faut pas penser. Simplement ne plus penser, comme rester muet, immobile.

L'habitude de penser, de parler, se manifeste. Mais j'arrête, encore et encore. Sans employer de moyen, d'instrument, de technique, sans analyser ni chercher le pourquoi du comment. Pourquoi ? Parce que c'est bon. Cela suffit.

Noter la différence entre bloquer les pensées et ne pas penser. C'est comme la différence entre tenir un bras avec l'autre pour l'empêcher de bouger, et ne pas bouger les bras.

Parfois, cela crée des tensions, des sortes d'apnées subtiles. Ne pas confondre ces tensions avec un effort pour ne pas penser. Peu à peu, ces crispations se dissolvent. Il ne reste que le silence. Simple. Entier. Un. Frais. Lumineux. Evident. Comme passer au-dessus des nuages.

Un soleil brille en ce ciel.

mardi 1 juin 2021

Le secret de la méditation



Souvent, quand on médite, le problème est le surgissement des pensées, des mouvements en général, qui viennent troubler notre repos. Plus on observe, plus on "entend" des pensées nombreuses, comme une radio qu'il serait impossible d'éteindre. On essaie d'être indifférent, de prendre du recul, mais il reste difficile de rester neutre. Et à quoi bon pratiquer la méditation ?

D'un autre côté, nous savons bien qu'il y a aura toujours des pensées qui surgiront. Plus ou moins, mais il y en aura toujours, et cela dépendra en grande partie des circonstances. Même une personne qui aura médité toute sa vie aura des pensées. Peut-être un peu moins, mais il y en aura. Même si je parviens à un certain repos sans pensées, les pensées reviendront, car rien n'est permanent. A quoi bon la méditation si tout est impermanent ?

Alors que faire ?

La façon dont les pensées surgissent ne dépend pas de notre pratique de la méditation. En revanche, la façon dont elles disparaissent dépend de notre pratique de la méditation. 

La méditation n'agit pas sur la manière dont les pensées apparaissent, mais sur la manière dont elles disparaissent. D'ordinaire, les pensées (et tous les autres petits mouvements ou petites réactions qui peuvent nous agacer) provoquent des tensions, qui elles même engendrent d'autres tensions... et ainsi de suite. 

Voici donc la solution :

Plutôt que de placer mon attention sur le surgissement des pensées, je porte attention au fait que les pensées disparaissent. Quoi qu'il arrive, les pensées arrivent, puis s'en vont. C'est la beauté de l'impermanence. Je constate que je n'ai rien à faire pour que les pensées s'en aillent. Elles disparaissent d'elles-mêmes. Spontanément, sans effort. Le seul "effort" de ma part est un placement de l'attention vers la disparition des pensées.

Instant après instant, les pensées se défont, comme des nœuds, comme une fumée qui se disperse. Elles sont englouties dans le vide. Par ce simple et doux déplacement de l'attention vers un autre point du flux, ce flux est ressenti autrement : Une détente de plus en plus profonde apparaît. Je ne suis plus la victime des pensées : Je suis l'immensité silencieuse qui les dévore, sans faire le moindre effort. Un confiance surgit, qui remplace peu à peu le sentiment de lutter contre l'impossible. L'impermanence devient une alliée. La nature des choses, la réalité devient une amie. 

Tout s'en va. Je suis le Temps qui engloutit toutes choses. Rien ne peut me submerger. Je suis l'espace en lequel tout vient se dissoudre inéluctablement. Parce que je fais des efforts ? Parce que je suis doué ? Parce que je suis discipliné ? Non. Parce que telle est la nature des choses. La porte s'ouvre d'elle-même.

Je suis le vide vivant qui dévore tout, je suis la fin de tout. Tout ce qui apparaît, disparaît. Tout ce qui est fait, est défait. Tout ce qui a un début, a une fin. Tout ce qui naît, meurt. Tout nœud se dénoue. La paix est donc inévitable. Le repos est naturel. 

Mais il faut observer la fin, non le commencement. La grande ouverture. L'immensité où tout s'écoule, où tut se détend. Je suis la présence indéfinissable en laquelle tout vient s'ouvrir, je suis une bouche infinie, une panse inépuisable.

L'impermanence est le secret de la méditation.

mercredi 19 mai 2021

Dès cette vie même

The Soul's Prison, Evelyn de Morgan

L'éveil à la présence est d'abord intérieur, "entre deux pensées". Ensuite, cette même présence est perçue en présence des pensées, puis la présence même des pensées est cette présence, comme les vagues sont de l'océan. Les pensées sont peu à peu transformées au cours de ce chemin mystique, ce chemin muet. Ce qui sort de la bouche n'est plus obstacle, mais manifestation vraie de cette vérité qui est présence avant toute pensée :

"Dès cette vie même, lorsque l'âme est consommée dans l'unité et que cette unité ne peut plus être interrompue par les actions du dehors, il est donné à la bouche du corps une louange qui lui est propre, et il se fait un accord admirable de la parole muette de l'âme et de la parole sensible du corps, qui fait la consommation de la louange. L'âme et le corps rendent une louange conforme à ce qu'ils sont. 

La louange de la seule bouche n'est pas une louange, ainsi que Dieu le dit par son Prophète : 'Ce peuple m'honore des lèvres, mais son cœur est bien éloigné de moi'. 

La louange qui vient purement du fond, étant une louange muette, et d'autant plus muette qu'elle est plus consommée, n'est pas une louange entièrement parfaite, puisque l'homme étant composé d'âme et de corps, il faut que l'un et l'autre y concourent. 

La perfection de la louange est que le corps ait la sienne, qui soit de telle manière que, loin d'interrompre le silence profond et toujours éloquent du centre de l'âme, elle l'augmente plutôt ; et que le silence de l'âme n'empêche point la parole du corps, qui fait donner à son Dieu une louange conforme à ce qu'il est. En sorte que la consommation de la prière, et dans le temps et dans l'éternité, se fait par rapport à cette résurrection de la parole extérieure, unie à l'intérieur." 

Madame Guyon, Explication du Cantique des cantiques, dans Œuvres mystique, p. 343, édité par Dominique Tronc

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Il y aurait beaucoup à dire sur ce discours admirable. "Dès cette vie même" évoque la "liberté en cette vie même" (jîvanmukti) du shivaïsme du Cachemire. "Le silence toujours éloquent", expression qui revient sous la plume de la Dame Directrice, évoque le silence éloquent de Ramana Maharshi. 

Surtout, elle affirme clairement que l'individu est âme et corps : la perfection doit donc participer des deux. Plus précisément, l'extérieur sans l'intérieur n'est qu'hypocrisie, pharisaïsme. Mais l'intérieur sans l'extérieur n'est pas non plus parfait, car cette exclusion implique que la parole, la pensée, soit encore vécue comme obstacle au silence. La perfection, l'expérience complète, est quand la parole extérieur (ou la pensée "intérieure") exprime autant qu'elle le peut le silence intérieur. Telle est la véritable non-dualité, qui n'est pas exclusion de la dualité (la pensée), mais transmutation de la dualité qui devient alors adéquate à son essence silencieuse. L'extérieur (la dualité) se fait alors "louange" de l'intérieur (l'unité). 

Madame Guyon parle d'une "résurrection de la parole extérieure", de la dualité, mais cette fois sur fond d'unité.

Mais certes, cela demande d'abord une "mort" complète de toute l'âme en sa source une. Puis l'âme craint d'interrompre ce silence ineffable en parlant. Il est vrai que la tendance à parler est infiniment plus forte chez la plupart des individus. La tendance à rester muet intérieurement est bien rare. 

Cependant, Guyon ajoute :

"Mais comme l'âme, qui est accoutumée au silence profond et ineffable, craint de l'interrompre, c'est ce qui fait qu'elle a quelque peine à reprendre cette parole extérieure. Et c'est ce qui oblige son Epoux, afin de lui faire perdre cette imperfection, de l'inviter à faire entendre sa voix." 

Outre la louange, une autre œuvre de cette parole extérieure qui célèbre le silence intérieur, est le partage avec les autres âmes :

"Il l'invite aussi à parler aux âmes des choses intérieures, et leur apprendre ce qu'elles doivent faire pour lui être agréables. C'est une des principales fonctions de l'épouse que d'instruire et d'enseigner l'intérieur aux amies de l'Epoux, qui n'ont pas autant d'accès auprès de lui.... Voilà donc ce que l'Epoux désire d'elle : qu'elle lui parle et de cœur et de bouche, et qu'elle parle aussi aux autres pour lui." id.

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Ne pas laisser l'intérieur tarir dans un extérieur excessif, bien sûr. Mais ne pas non plus garder la lumière sous le boisseau. Car tout, dans la vie intérieure, est communication, relation, échange, circulation et flux.

jeudi 29 avril 2021

Existe-il un percept sans concept ?

Parâ Devî

Selon une opinion courante, la perception serait plus pure, plus directe, plus proche du réel, que la pensée.

Cette opinion est courante dans la spiritualité contemporaine. De fait, elle est largement majoritaire. 

En Inde, elle a été défendue principalement par des philosophes bouddhistes comme Dharmakîrti. Selon lui, le langage et la pensée ne peuvent représenter la réalité telle qu'elle est. Elles déforment la réalité pour l'exprimer, en gommant ces que chaque chose réelle, chaque instant, ont d'unique. La pensée n'a rien à voir avec la réalité, ni avec la perception, qui perçoit la réalité, mais sans pouvoir l'exprimer ni, par conséquent, la partager. Les possibilité de l'art n'ont pas été explorées. 

Certains prétendus détenteurs du shivaïsme du Cachemire enseignent que cette doctrine - que ce dualisme épistémique d'un genre particulièrement radical - est ce qu'enseigne le Tantra. 

Mais cela est faux. C'est un mensonge. 

En réalité, le Tantra enseigne une tout autre vision des rapports entre pensée et perception. Selon cette philosophie, exprimée notablement dans le corpus de la Reconnaissance (pratyabhijnâ), la perception est une sorte de pensée subtile, un langage articulé, mais intérieurement, où les étapes du discours se succèdent si rapidement que l'être ordinaire n'y prend pas garde. Autrement dit, pensée (ou langage) et perception sont inséparables. Il n'y a pas de perception sans pensée, sans langage. 

Abhinavagupta, le plus célèbre philosophe de cette école, s'attache ainsi à montrer que même les actions les plus intuitives, comme courir, sont en réalité des pensées, des discours, qui se succèdent très rapidement. La perception est du discours (donc de la pensée) "compressé". Tout est langage. Aucune expérience n'est percept pur, toute expérience est tissée de langage : la différence entre pensée et perception tient seulement au degré d'articulation et à la vitesse du processus (krama). En effet, plus on articule, moins on va vite. Il suffit de lire en articulant mentalement, puis sans articuler mentalement, pour le vérifier. 

Cette idée que la perception est en réalité une sorte de pensée existe aussi en Europe. L'exemple le plus célèbre en est Descartes et sa fameuse analyse du morceau de cire : 

"Commençons par la considération des choses les plus communes, et que nous croyons comprendre le plus distinctement, à savoir les corps que nous touchons et que nous voyons. Je n'entends pas parler des corps en général, car ces notions générales sont d'ordinaire plus confuses, mais de quelqu'un en particulier. Prenons pour exemple ce morceau de cire qui vient d'être tiré de la ruche : il n'a pas encore perdu la douceur du miel qu'il contenait, il retient encore quelque chose de l'odeur des fleurs dont il a été recueilli ; sa couleur, sa figure, sa grandeur, sont apparentes ; il est dur, il est froid, on le touche, et si vous le frappez, il rendra quelque son. Enfin, toutes les choses qui peuvent distinctement faire connaître un corps se rencontrent en celui-ci.

Mais voici que, cependant que je parle, on l'approche du feu : ce qui y restait de sa saveur s'exhale, l'odeur s'évanouit, sa couleur se change, sa figure se perd, sa grandeur augmente, il devient liquide, il s'échauffe, à peine le peut-on toucher, et quoiqu'on le frappe, il ne rendra plus aucun son. La même cire demeure-t-elle après ce changement ? Il faut avouer qu'elle demeure et personne ne le peut nier. Qu'est-ce donc que l'on connaissait en ce morceau de cire avec tant de distinction ? Certes ce ne peut être rien de tout ce que j'y ai remarqué par l'entremise des sens, puisque toutes les choses qui tombaient sous le goût, ou l'odorat, ou la vue, ou l'attouchement ou l'ouie, se trouvent changées, et cependant la même cire demeure.

Peut-être était-ce ce que je pense maintenant, à savoir que la cire n'était pas ni cette douceur de miel, ni cette agréable odeur de fleurs, ni cette blancheur, ni cette figure, ni ce son, mais seulement un corps qui un peu auparavant me paraissait sous ces formes, et qui maintenant se fait remarquer sous d'autres. Mais qu'est-ce, précisément parlant, que j'imagine, lorsque je la conçois en cette sorte ? Considérons-la attentivement, et éloignant toutes les choses qui n'appartiennent point à la cire, voyons ce qui reste. Certes il ne demeure rien que quelque chose d'étendu, de flexible et de muable. Or, qu'est-ce que cela : flexible et muable ? N'est-ce pas que j'imagine que cette cire, étant ronde, est capable de devenir carrée, et de passer du carré en une figure triangulaire ? Non certes, ce n'est pas cela, puisque je la conçois capable de recevoir une infinité de semblables changements et je ne saurais néanmoins parcourir cette infinité par mon imagination, et par conséquent cette conception que j'ai de la cire ne s'accomplit pas par la faculté d'imaginer.

Qu'est-ce maintenant que cette extension ? N'est-elle pas aussi inconnue, puisque dans la cire qui se fond elle augmente, et se trouve encore plus grande quand elle est entièrement fondue, et beaucoup plus encore quand la chaleur augmente davantage ? Et je ne concevrais pas clairement et selon la vérité ce que c'est que la cire, si je ne pensais qu'elle est capable de recevoir plus de variétés selon l'extension, que je n'en ai jamais imaginé. Il faut donc que je tombe d'accord, que je ne saurais pas même concevoir par l'imagination ce que c'est que cette cire, et qu'il n'y a que mon entendement seul qui le conçoive ; je dis ce morceau de cire en particulier, car pour la cire en général, il est encore plus évident.

Or quelle est cette cire qui ne peut être conçue que par l'entendement ou l'esprit ? Certes c'est la même que je vois, que je touche, que j'imagine, et la même que je connaissais dès le commencement. Mais ce qui est à remarquer, sa perception, ou bien l'action par laquelle on l'aperçoit n'est point une vision, ni un attouchement, ni une imagination, et ne l'a jamais été, quoiqu'il semblât ainsi auparavant, mais seulement une inspection de l'esprit, laquelle peut être imparfaite et confuse, comme elle était auparavant, ou bien claire et distincte, comme elle est à présent, selon que mon attention se porte plus ou moins aux choses qui sont en elle et dont elle est composée." (Méditations métaphysiques, 1641, méditation II, Garnier p. 423 - 424).

Ainsi, toute perception est pensée ou langage, ce qui revient au même. C'est là un point central de la philosophie du Tantra, sans lequel il n'y a pas de Tantra. 

J'ajouterai en passant que cette place essentielle de la Parole est un point partagé par toutes les cultures indo-européennes, voire par toutes les cultures. Pas d'expérience sans parole, même s'il existe bien des nuances et des faces de cette Déesse.

vendredi 26 mars 2021

Le Yoga de l'écoute



D'où viennent les pensées ? D'où vient ce pouvoir de se parler à soi ? D'où vient cette puissance mystérieuse qui se perd en bavardage, qui m'entraîne et cause tant de souffrance ? Comment échapper à ce chaos ?

Certains disent que, quand je vois cette fleur, il n'y a d'abord aucune pensée. Puis que, dans un second temps, le mental plaque des mots, des concepts, sur cette pure perception. D'abord, la perception pure, vierge. Ensuite le langage, les concepts. C'est l'enseignement bouddhiste. Cette doctrine a le mérite d'être claire, facile à entendre. Au début du moins. Car ensuite, on s'avise qu'elle sépare la perception et le langage, la pensée. Elle engendre ainsi bien des paradoxes : Car c'est par la pensée, par le langage que cet enseignement est transmis. Comment un enseignement verbal qui affirme que tout discours est faux, pourrait-il être vrai ? 

Pourtant, cette doctrine est devenue dominante aujourd'hui. Partout, on affirme que la perception est vraie. D'un côté, le percept, le ressenti, vrais, vierges et purs. De l'autre, la jungle des concepts et des mots vilains. Bien et Mal. 

Or, il y a certes du vrai dans cette vision des choses, car dans la perception pure, non verbale, je goûte une paix délicieuse. Il y a dans la contemplation un repos ineffable du à une impression de simplicité. 

Pourtant, d'où viennent alors les mots ?

Il existe une alternative à cette vision bouddhiste. Celle du Tantra. Contrairement à ce que proclament certains charlatans, le Tantra n'est pas contre la pensée, contre le langage. Car, contrairement au bouddhisme, il n'oppose pas la perception à la pensée. Selon le Tantra, en effet, perception et pensée sont deux moments d'un seule et même mouvement. Ils ne que des moments d'un seul et même mouvement, des moments que l'on peut distinguer, mais non opposer. L'image traditionnelle est celle d'une graine qui germe, jusqu'à croître en un arbre immense. L'arbre est déjà dans la graine, les informations essentielles quant à la forme de l'arbre sont déjà présentes dans la graine. 

De même, le premier instant de toute perception est déjà de la pensée. Tout est pensée. Mais pas de la pensée articulée en mots bien séparés. La perception est de la pensée indifférenciée, un peu comme une mélodie. Une mélodie n'est pas absolument simple. Elle comporte des notes, des mouvements, des respirations, une ponctuation. Mais ces éléments ne sont pas complètement séparés. Au contraire, ils sont unis dans un seul et même mouvement global, qui fait que l'on peut parler d'une mélodie. La perception, c'est-à-dire la pensée intuitive, est comme une mélodie : elle est une, mais est enveloppe des différences, comme des phrases. On parle d'ailleurs du "phrasé" musical. La mélodie est comme un langage, mais un langage sans mots. 

La perception est, de même, un langage sans mots. D'où l'impression de paix qui se dégage d'un moment de contemplation esthétique. Voilà aussi pourquoi la méditation du Tantra invite à revenir à la perception pure. Non pas par haine du langage, non pas à cause de ce dualisme simpliste que l'on entend partout aujourd'hui dans le monde spirituel, mais parce que la perception est un état de la parole plus simple, plus puissant. 

Du coup, on sait d'où viennent les pensées, les mots : de la perception pure, qui est parole pure, mélodie secrète à la source du langage, car elle est déjà langage. Il ne s'agit donc pas de rejeter la pensée, mais de redécouvrir un plan de pensée différent, plus intuitif que discursif, plus simple, plus unifié, plus harmonieux. Là où le bouddhisme (et le New Age ainsi que le dév perso) voient une rupture entre perception et pensée, le Tantra invite à reconnaître une continuité.

Les mots de bouche viennent de l'extase d'être, de l'étonnement d'être. C'est cela qu'il s'agit de reconnaître ici et maintenant. C'est cela le Yoga de l'écoute.

Et alors, maintes contradictions disparaissent. L'enseignement se fait par des mots et pointent un état au-delà des mots, mais de même nature que les mots, car c'est un état verbal, puisque tout est langage. 

Il s'agit de redécouvrir un langage de silence, une manière de penser sans mots, plus fluide, unifiée, qui apporte paix et joie. Ainsi j'échappe au chaos du bavardage intérieur, je découvre chaque jour une nouvelle manière de vivre. Sans rejeter ma langue, sans cracher sur le verbe conventionnel, sans tirer sur l'ambulance des mot, déjà si mal en point... Et tout est un, sans confusion, en pleine beauté douce et sans heurts. Goûter "je suis je" est panacée.

Cet état est découvert et savouré par la pratique de la plongée dans le "je suis", Parole primordiale. Dès lors, la poésie retrouve droit de cité. Cela me semble vital aujourd'hui, à une époque où l'on constate partout l'effondrement des capacités linguistiques et cognitives, comme si l'appauvrissement des lexiques allait de paire avec la disparition de la biodiversité. Et l'on échappe ainsi aux joutes stériles sur "l'au-delà des concepts qui est encore un concept", etc. 

Je me laisse aller dans l'extase de la pensée intuitive, pareille à une danse aquatique, pleine de pulsations lentes, de vagues d'être, limpides et fortes. Cette pensée intuitive est Mantra, pensée libératrice. Elle n'est pas faite de mots, mais elle n'est pas statique non plus. Elle est un monde de frémissements, d'élans, d'ondes en expansion, de tourbillons délectables... un univers de joie, source de tout et d'une vision riche, inépuisable. Une musique. Tout est ainsi réconcilié, même la guerre et la paix. Tout est ainsi transmuté, peu à peu, sans fin, de merveilles en surprises. 

"Les états de yoga sont merveilles", dit Shiva.

Tel est le véritable Yoga de l'écoute, pareille à la lumière douce et chaleureuse d'une fin de journée ensoleillée. Luxe, calme et volupté. 

vendredi 21 août 2020

Non-dualité de la conscience et du langage

Shiva and Parvati | Cleveland Museum of Art


"L'absolu est au-delà des mots" : telle est l'une des opinions les plus répandues. Le bouddhisme et le Vedânta défendent cette idée d'un gouffre entre le langage et l'éveil (bodha, terme qui désigne aussi la conscience). Selon eux, les mots n'ont rien à voir avec l'être (tattva), avec "ce qui est", mais seulement avec des constructions sans rapport avec l'être. "Être et penser ne sont pas le même" pourrait être la réponse bouddhisto-védântique à Parménide. 

Mais pour autant, ça n'est pas la réponse de (toute) l'Inde. Or, comme ce sentiment d'une impuissance du langage est aujourd'hui si répandue, il n'est pas inutile de la questionner. Le bouddhisme a certes rencontré la "déconstruction" (un courant de pensée très influent né en France) et le capitalisme, dans une sorte de "convergence des luttes". Que la chose est ironique ! quand on songe que, justement, ces pensées nient tout universel, toute identité, toute constante... Il est vrai (!) que la pensée postmoderne, comme on l'appelle aussi, se fait une fierté d’asséner des contradictions comme si elles étaient des solutions. Mais ce faisant, 1) ce courant favorise un matérialisme qui nie la personne et l'humanité et 2) favorise la marchandisation de la personne et de l'humanité - y-compris de la culture et, précisément, du langage. Du reste, ce dernier connaît un effondrement inouï dans toutes les cultures contemporaines. J'y vois une relation de cause à effet et je me désole de la spiritualité non-duelle qui célèbre "l'impersonnel" et "le percept brut" de la manière la plus unilatérale. Je confesse qu'à écouter cette rhétorique, je me sens invariablement envahi du même genre de malaise qui m'assaille quand j'essaie de trouver la sortie d'un magasin IKEA. Y aurait-il un lien ? Allez savoir.

Pour clarifier ma position sur l'humanisme, je dirai simplement que la vie intérieure se déploie en trois phases : l'individu ignorant le divin ; l'individu mourant dans le divin ; l'individu renaissant dans le divin. Telle est la marche, naturelle et surnaturelle, de l'individu en chemin dans l'être, toujours déjà atteint mais auquel l'individu n'est jamais pleinement adéquat. Un discours de déconstruction de l'individu, avec les identités auxquelles il s'identifie, est nécessaire et légitime concernant la seconde phase. Mais cette déconstruction n'est pas la fin du chemin. Bien plutôt : mort ET renaissance. Tel est le cycle de la vie. Il y a une illusion de l'individu ; mais il y a aussi une vérité de l'individu. 

Or, ceci vaut aussi bien pour le langage. Cette intuition, que l'on retrouve dans le tantrisme et, éminemment, dans le shivaïsme du Cachemire, a son origine dans une tradition peu connue et hautement originale, celle de la "théorie de l'absolu comme langage" (shabda-brahmâ-vâda), développée par un génie du VIe siècle (?), Bhartrihari. 

Il dit :

na so 'sti pratyayo loke yaḥ śabdānugamād ṛte /
anuviddham iva jñānaṃ sarvaṃ śabdena bhāsate // 1.131 //


"Dans le monde, il n'existe pas d'expérience/ d'intuition/ de réalisation (pratyaya) qui ne se conforme au langage.
Toute expérience/ cognition (jnâna) apparaît comme tissée de langage."

Pratyaya est un terme aux multiples sens, mais qui désigne d'abord l'expérience en général. En contexte spirituel, en particulier Kaula, pratyaya signifie à la fois la réalisation spirituelle et les signes ou manifestations empiriques de cette réalisation, comme par exemple la transe ou l'immobilité. L'idée est que même les expériences apparemment les plus "directes" sont en réalité de nature linguistique, même celles qui semblent "sans discours" (nirvikalpa), comme celles des yogis. En fait, l'absolu (brahman) lui-même est langage (shabda).

vāgrūpatā cet utkrāmed avabodhasya śāśvatī /
na prakāśaḥ prakāśeta sā hi pratyavamarśinī // 1.132 //

"Si l'essence éternelle de la conscience
- (à savoir), la parole - venait à mourir,
alors la (conscience en tant que) manifestation
ne pourrait plus (rien) manifester !
Car, en effet, la (conscience) est retour sur soi."
Extrait de : Les phrases et les mots (Vâkyapadîya)

Ce verset contient en bref toute la philosophie tantrique de la Reconnaissance (Pratyabhijnâ) : prakāśa et vimarśa, personnifiés respectivement par Shiva et par la Déesse. Que la conscience (avabodha, bodha, mais aussi samvit, samvedana, samvitti, cit, citi, caitanya) soit "lumière" manifestante, tous l'accordent. Qu'ils soient bouddhistes ou védântins, la plupart des philosophes indiens reconnaissent qu'il existe quelque chose comme une conscience, et que cette conscience est la "lumière" ou "illumination" (c'est le sens premier de prakāśa), mise en lumière des être et des choses, qui accompagne nécessairement toute expérience, sans quoi... il n'y aurait que ténèbres. La conscience est donc "manifestation", acte de manifester, par exemple ce vase devant moi (=en moi, "dans" cette manifestation, en dépendance d'elle).

Mais il y a quelque chose de plus, une autre dimension dans la conscience (c'est-à-dire dans l'expérience, anubhava, pratyaya, jnâna). C'est cette dimension que le bouddhisme, le sâmkhya et le Vedânta ont manqué selon Bhartrihari, et que le tantrisme va explorer. Cette dimension est désignée par le terme intraduisible vimarśa. Mais ce qui est certain, c'est que vimarśa a à voir avec le langage. Il désigne en effet l'acte de juger, d'évaluer, d'estimer, de penser, etc. Dans les discours bouddhistes ou védântiques, vimarśa équivaut d'ailleurs à vikalpa, l'acte de visée d'un objet, qui est simultanément exclusion de tout ce qu'il n'est pas. Par exemple, regarder ce vase, c'est faire abstraction de tout ce qui, autour, pourrait aussi être perçu. 

Or, les philosophes tantriques vont faire le lien entre ce pouvoir de penser et la Puissance féminine qui est au centre du tantrisme, en particulier dans ses niveaux les plus ésotériques. Mais, même au niveau le plus exotérique (le shivaïsme comme religion universelle), il est clair que la Déesse est très importante. Elle ne se réduit pas à une illusion. En fait, elle est la conscience, ou plutôt le cœur vivant de la conscience, justement désigné par le mot vimarśa. Être (Shiva) et penser (Shakti) sont donc inséparables, "comme les mots et leur sens", selon la formule célèbre du poète Kâlîdâsa. Nous sommes à l'opposé du bouddhisme et du Vedânta "bouddhicisé" (channa-bauddha). Le Vedânta de Bhartrihari, au contraire, est sans doute plus proche de l'esprit védique : l'absolu est langage et son "corps" premier, c'est le Veda, la parole primordiale, qui elle-même se rassemble (comme la Kundalinî se contracte dans le Linga au centre du Yoni, le Point au centre du Triangle) dans le "bourdonnement" om. 

Cette philosophie est donc une philosophie de la continuité. Au lieu de marquer les ruptures, comme le font le bouddhisme et la Vedânta en instituant le monachisme, l'ascétisme et le renoncement aux plaisirs, le tantrisme souligne les continuités : de l'absolu jusqu'à nos mots de tous les jours, c'est un seul acte de conscience, une seule "vague" (ûrmi). Bien sûr, les mots ne sont que des fragments de l'absolu et ils sont conditionnés par les besoins, l'égoïsme, etc. Ils ne peuvent exprimet adéquatement l'absolu. Mais Bhartrihari et la Reconnaissance voient dans ces fragments des fragments de l'absolu, plutôt que des illusions venues dont on ne sait où. La manifestation cache, mais ce faisant, elle dévoile. D'où une vision de la vie intérieure comme célébration de la vie, comme unification et réconciliation. Et cela aussi bien dans le langage. Est-ce un hasard si les maîtres du shivaïsme du Cachemire sont aussi, à défaut d'être de grands poètes, des maîtres de poésie ?

Bien sûr, l'absolu est langage, mais pas langage des mots. L'absolu est langage "compressé", ramassé en intuition, comme la vision globale d'une ville depuis une colline. Les discours sont ensuite le déploiement de ce langage intuitif, marche articulée dans l'espace (pour les substantifs) et dans le temps (pour les verbes). 
Bhartrihari et le tantrisme (la Reconnaissance) explorent avec une finesse sans précédent ce rapport entre les mots et leur source, qui est la conscience - cette conscience pure qui est déjà un langage. Abhinavagupta en particulier consacre de profondes analyses à ces moments où la conscience comme langage pré-discursif (d'avant les mots), affleure à nu dans l'expérience, comme par exemple lorsque je courre à perdre haleine. Dans ces moments, en effet, il y a pensée (choix, sélection, opération, action) ; mais pourtant il n'y a pas de mots. Car articuler ralentit l'action, me privant de cette précieuse vitesse qui pourrait, par exemple, me permettre de sauver ma vie en courant.

L'attention portée à ces actions courantes (c'est le cas de le dire !) est, selon Bhartrihari et le tantrisme, la clé de l'éveil spirituel. Les mots et les gestes se révèlent alors comme des prolongements du Soi, en un seul geste, comme les vagues sur la mer ne sont rien d'autre que le mouvement total de la mer. 

dimanche 2 février 2020

Laisser le mystère penser en nous

silvaris:    waterfall by Taylor Chang

L'intégration de la pensée dans la vie intérieure est la chose la plus difficile de cette vie.

Il semblerait que, soit nous nous perdons dans nos réflexions, soit nous nous frustrons en refusant de penser.

Le remède est peut-être de "penser en Dieu" pour parler comme au Grand Siècle.

Dieu est le silence intérieur, au centre de nous comme de tout, en lequel chaque être baigne comme l'éponge en la mer.

"Penser", c'est faire oeuvre de prudence dans les affaires du monde, par exemple décider si "ma fille doit rentrer à 22 heures ou bien à 23, comme ses amies". Presque toujours, nous sommes distraits par ces dilemmes. Ou bien, nous demeurons dans le silence intérieur, mais nous craignons alors de paraître ineptes, d'être une mauvaise mère, etc.

Un maître de vie intérieure du XVIIe siècle nous répond :

Ne voulant et ne pouvant plus penser amoureusement qu'en Lui, Lui est comme obligé de penser plus particulièrement en nous, veillant avec une attention continuelle et amoureuse sur toutes nos actions, pour connaître et accomplir sa sainte volonté. Lui par sa sainte volonté ne manque pas aux rencontres de nous la faire reconnaître efficacement : notre âme ayant perdu sa conduite humaine et discursive par un profond engloutissement en Dieu, Dieu tout bon et communicatif prend plaisir de se rendre son maître et son directeur particulier. Bref, comme notre union avec Dieu est toute divine et passive, ce n'est pas merveille que nos opérations soient aussi divines et passives. Et que Dieu comme notre seigneur absolu, nous possède pleinement, et nous émeuve divinement, à savoir, ou bien à ignorer, ou à nous ressouvenir, ou à oublier tout ce qu'il faut.
Et comme il arrive quelques fois que la personne par un très grand et continuel recueillement perd la prudence humaine et devient comme stupide et inepte pour les choses du monde, Dieu par une Providence particulière la récompense d'une prudence divine et admirable, et aux rencontres lui inspire efficacement tout ce qu'elle a à faire.

Et un jour Dieu dît à sainte Catherine de Sienne : « Ma fille, pense en moi, et je penserais en toi et en tes affaires. »

Simon de Bourg-en-Bresse, Les Saintes élévations, quatrième degré, chapitre XXX

"Penser en Dieu", c'est réaliser que, quand moi, être incréé, je me tourne vers mon être incréé, je me tourne vers Dieu. Et c'est alors Dieu qui pense. 
En un sens, c'est toujours Dieu qui pense, car il n'y a qu'une seule cause efficace. Mais d'ordinaire, je ne le réalise pas, je ne le reconnais pas. D'ordinaire, Dieu me pense, et ensuite "je " pense. Et les pensées me semblent de plus en plus étranges et étrangères, à l'image du reste du monde. Et je me perds en ces entrelacs, l'acte intellectuel devenant peu à peu mécanique bavarde.

Remarquez que tout ceci reste valable si, au lieu de "Dieu", je préfère parler de l'univers, de la nature, du cosmos ou de la réalité. Les implications pour l'intégration de la pensée dans la vie intérieure sont les mêmes.

Et donc, il est possible de penser à partir du silence, de reconnaître tout simplement que les mots apparaissent, vibrent et s'évanouissent dans le silence. Le silence n'est pas étouffé par les mots, les mots ne sont pas vampirisés par le silence. Il y a harmonie, comme dans une belle musique, il y a un respire, un balancement. Parfois les mots affleurent comme des grosses baleines bleues. Parfois elles jaillissent comme des poissons volants. Mais l'harmonie demeure. Et même, les mots, en faisant vibrer le silence, le mettent en valeur, tout comme un son met en valeur l'espace d'une église. Attentif au surgissement des choses, elles me semblent de moins en moins étrangères. 

Et aussi, je réalise ainsi que les pensées, comme n'importe quel acte ou mouvement, jaillissent de l'acte universel. C'est cette mise à l'unisson avec l'acte universel qui me rempli de joie, de force et me réconcilie avec la souffrance, la vieillesse, la maladie, la mort et autres accidents de la vie. Il y a vision et affection. Intellect et coeur, la dimension cognitive et la dimension affective.

Donc le retournement vers soi, la plongée au centre, ne détruit pas l'intellect, mais m'ouvre à une autre manière de penser, dont j'ai forcément déjà fait l'expérience, mais que j'épouse ici pleinement. L'explication de tout cela est simple, en vérité : comme tout est dans l'espace, tout est dans la conscience universelle, d'elle et vers elle. Il n'y a pas d'exception. Même la distraction baigne dans la conscience ; même l'oubli, même le bavardage, tout. Avoir cette assurance, basée sur l'expérience ordinaire, nous donne le courage et la confiance pour plonger. Il y a alors yoga, conjonction, union.

Reconnaître que c'est m'univers qui vit, qui s'identifie, qui imagine, qui désire. Voir, sentir qu'il n'y a pas de séparation, mais continuité d'une infinité de degrés, de nuances, à l'image d'une cascade qui fait un seul mouvement, depuis sa source jusqu'à ses plus fines gouttelettes. 

mardi 28 janvier 2020

Le juste prix de la liberté

La plupart des spiritualités sont fondées sur la foi. Si vous critiquez, si vous questionnez, si vous pensez, vous serez mis au ban.

La liberté, c'est s'appuyer sur le dialogue entre l'expérience et la raison. La raison seule est creuse. L'expérience, seule, est aveugle.
Quant aux traditions, elles ne sont pas des papas et des mamans de substitution, mais des amis. Celles et ceux qui cherchent d'abord la sécurité, perdront à la fois la liberté et la sécurité, en échange d'une liberté et d'une sécurité illusoires. Tôt ou (trop) tard, ils réaliserons qu'ils ont vendu leur liberté pour de la pacotille.

Bien sûr, c'est là un idéal, l'idéal que quelques uns. La majorité sacrifie sa liberté à une sécurité imaginaire, en se vendant à des traditions imaginaires payantes, "traditionnelles" ou "modernes", fondées sur des techniques de manipulation bien connues. Pseudo-tradition, pseudo-modernes, pseudo-scientifiques, mais vraiment commerciales et religieuses. La religion et autres business de groupe ont toujours été des affaires commerciales : les monastères ne sont-ils pas les ancêtres des entreprises ? La seule forme de communauté digne de ce nom est celle de l'amitié entre égaux.

Pas de liberté spirituelle - pas de liberté tout court ! - sans un apprentissage et une pratique concrète du questionnement.
C'est souvent douloureux, c'est un travail, c'est le prix de la liberté.

vendredi 24 janvier 2020

L'intuition ne suffit pas

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L'intuition ne suffit pas.
Elle a besoin de la pensée discursive pour venir à la clarté.
C'est ce que dit Abhinavagupta :

āsūtritānāṃ bhedānāṃ sphuṭatāpattidāyinīm /
trilocanapriyāṃ vande madhyamāṃ parameśvarīm //

"Je célèbre l'énergie intermédiaire du Seigneur suprême,
aimée dans tous les mondes,
source de clarté
pour les différences esquissées [dans l'intuition]."

"L'énergie intermédiaire" est la Parole médiane, entre l'intuition et la parole articulée avec le corps. Autrement dit, c'est la pensée discursive. Le plan des "différences esquissées" est celui de la pensée ou de la parole intuitive, "voyante" car comparable, dit Abhinava à la vision globale que l'on peut avoir d'une ville depuis un point haut. Par exemple, Shrînagara depuis l'une des montagnes qui l'entourent. On voit alors les différences - la ville - mais seulement esquissées, car embrassées dans un regard fixe. Pour apercevoir les détails, il faut passer à une vision progressive, qui chemine de-ci de-là. C'est la parole discursive.

La parole visionnaire est le plan de l'entre-deux que j'évoquais dans le billet précédent.

Ces deux plans, chacun étant intermédiaire entre les deux extrêmes de la parole transcendante, totalement indifférenciée, et celui de la parole corporellement articulée, sont semblables à l'Intelligence/Intellect (nous) et à la Raison discursive (dianoia) dans la grande tradition platonicienne. L'Intellect est intuitif, il embrasse tout en un regard instantané. La Raison est la même intelligence, mais qui se met à considérer les éléments du Tout l'un après l'autre. Ce sont deux façon de regarder un tableau, par exemple : synthétique et analytique, respectivement. Quelque chose comme l'esprit de finesse et l'esprit géométrique.

Abhinavagupta, dans ce verset qui conclut son explication du chapitre III de l'Oeil pour voir la lumière de la résonance (Dhvany-âloka-locana), vient de réfuter l'hypothèse selon laquelle la résonance serait purement et simplement ineffable. Selon lui, cette thèse paresseuse est simplement un signe d'incompétence intellectuelle, de fatigue. 

Au temps pour ceux qui voient dans le shivaïsme du Cachemire une vulgaire doctrine du "sentir plus pour penser moins". Rien de plus étranger aux sages du Cachemire que cette vision qui oppose de façon statique l'intuition (ou la perception, puisque la perception est une sorte d'intuitio ou de pratyaksha) au discours. 

Une telle position caricaturale est celle des logiciens bouddhistes, des logiciens brahmaniques tardifs, des romantiques et des adeptes du New Age de l'ère du Marché tout-puissant. 

La pensée raffinée du Pays de Shâradâ répugne à ces ruptures dramatiques, au profit d'une vision continuiste et organique. Abhinava comme Utapaladeva s'attachent à montrer, sans l'ombre d'une hésitation, que toute perception est une pensée, et que même le discours le plus analytique est le déploiement d'une intuition. 

Mais le Marché et ses serfs ne veulent pas de ces subtilités. Tout doit tenir en un slogan, à répéter ad nauseam sur tous les supports possibles, dans toutes les langues (dernières traces de tradition, ennemies du Marché) et sans s'interdire aucune flagornerie.

dimanche 20 janvier 2019

Le mental est-il mon ennemi ?



Quand la souffrance est trop intense,
vient parfois un moment où l'on 
se tourne vers la vie intérieure,
la possibilité pressentie
d'une vie de paix et de joie,
fondée sur la connaissance expérimentale.

L'expérience de la vie intérieure 
comprends deux moments :
l'éveil et l'intégration.

L'éveil est la réalisation de notre Moi profond au-delà du mental, par exemple en savourant la pure présence entre deux pensées.

L'intégration est la réalisation que le mental est lui aussi pure présence silencieuse, comme les vagues ne sont pas séparées de la mer.

L'éveil est facile. Il s'agit de voir que, même sans aucun bavardage intérieur, "je suis". Il y a ici une dimension de réflexion pour voir aussi les implications de cette vision. Autrement, on se dit "bon, et alors ?". Le tout n'est pas de trouver le trésor. Encore faut-il reconnaître qu'il s'agit bien du trésor. Si on le prend pour un tas de cailloux, on passe à côté. Mais se voir soi-même est facile. Se voir sans image ni concept. C'est facile car simple. Il n'y a pas de couches, ni de facettes, aucun voile ne peut recouvrir notre essence, sauf la croyance qu'il existe des voiles.

L'intégration est difficile. L'obstacle principal est la croyance que les pensées interrompent la Présence. Il est très difficile de reconnaître la présence au-delà des pensées en plein cœur de l'agitation des pensées. Il faut donc d'abord reconnaître cette présence en l'absence des pensées, entre deux pensées.

Mais du coup naît la croyance que les pensées et le silence de la pure conscience sont incompatibles. C'est l'obstacle ultime. A cause de cette croyance, on est "en famine", on croit que l'on ne peut "méditer" tant qu'on est plongé dans l'agitation du quotidien. De ce fait, on reporte sans cesse la "méditation" en se disant que, plus tard, quand les enfants seront grands, quand la crise sera passée, quand on aura fini les courses, quand on sera au calme, on pourra alors se consacrer à l'essentiel.

En réalité, cette idée que le mental est un adversaire du silence, de la paix profonde, est ce qui nous empêche profondément de vivre la paix. D'autant plus que c'est, typiquement, une manipulation mentale, une entourloupe dont nous sommes à la fois bourreaux et victimes.

Donc la méditation où je regarde pour de bon si vraiment les pensées empêchent la clarté silencieuse de briller, est vitale. Sans cela, on se retrouve dans l'impasse. La plupart d'entre-nous sommes bloqués là. Et il en va de même pour les sensations, les émotions, les tensions... Nous les jugeons comme des ennemis. Alors qu'il faut accepter aussi ces tensions, ces refus, ces fuites et ces distractions. 
Pourquoi l'espace sans limites craindrait-il les pensées ?

Une pensée est une phrase, faite de mots, lesquels sont faits de syllabes. Les syllabes sont des sons, qui sont des vibrations. La conscience est vibration. La tradition du tantra non-duel rappelle cette expérience : le bavardage qui empoisonne les vies humaines est fait de mots, faits de syllabes. Ces syllabes sont les Yoginis, les Dakinis, les énergies de l'Être, du silence, du vide tout-puissant qui palpite ici-même, en cet instant.

N'est-il pas ridicule que l'océan ait peur des tempêtes ? Dire "oui", c'est dire oui au "non" aussi ! Et dire "oui" au "non", c'est concrètement prendre conscience des tensions, du bavardage... mais sans commentaire. Et si un commentaire surgit, il est aussi accepté, accepté énergétiquement. Il ne s'agit pas d'accepter son SENS, mais juste de l'accueillir comme sensation. Et alors il se détend. 

Il ne s'agit pas, en effet, de croire à la pensée "je suis quelqu'un de nul et malheureux" et de l'accepter en s'y résignant. Ce serait une sinistre torture ! Non, mais ce qui est puissant, c'est de l'accueillir comme vibration dans notre corps subtil qui lui-même "flotte" dans l'espace infini. L'écoute de la tension se dilate dans le silence. Sans rien forcer. Sans crainte, sans avoir peur de la peur.

Mais cela ne suffit pas. Il faut encore réaliser que la pensée est présence silencieuse. Une pensée est un mot, un mot n'est pas séparé du silence vivant dans lequel il émerge. Il faut le comprendre intellectuellement et le vivre pour en être convaincu. C'est vital. Sans cela, point de paix profonde. Comment pourrait-on vivre tranquille tant que l'on se croit menacé par le mental ?

Même si l'on vit un moment de silence, on reste angoissé par le retour du mental, des tensions, de l'agitation. Est-ce la vraie paix ? est-ce la joie véritable ?

Non. Donc il faut regarder les pensées pour voir si, oui ou non, elles sont la paix même, ou bien si la paix ne revient qu'après la disparition d'une pensée. Tant que la Présence reste conditionnée, ça n'est pas la Présence.

Une autre impasse est celle de la transcendance hautaine : se réfugier dans un "mais je suis la Présence qui n'est pas affectée par les pensées". Il y a alors encore coupure entre les pensées et la Présence et l'idéal d'une Présence ininterrompue reste un doux rêve.

Bien sûr, nous pouvons croire qu'il est possible de vivre à jamais sans aucune pensée. Mais cela n'est justement possible que dans l'acceptation des pensées. Tant que nous croyons que le mental est notre ennemi, nous resterons les esclaves du mental.

Les pensées ne disparaissent jamais complètement. Mais elles changent de qualité. Elles ne sont plus ressenties comme des irruptions qui interrompent le silence intérieur. Le bavardage se fait plus rare. Les pensées surgissent en harmonie avec le silence, comme dans vagues de clarté dans l'immensité intérieur.
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