samedi 30 mai 2009

Rituels pour lier et relier

Un rituel d'adoration du plus célèbre des dieux de l'Inde, Ganesh. Il s'agit d'une pûjâ simplifiée, mais qui donne néanmoins une idée de ce qu'est un rituel tantrique. Ce petit film est fait par un américain qui a réalisé de nombreux autres documents sur les rituels de l'"hindouisme":



La puja est un rituel tantrique fondateur de l'hindouisme en général. Dans les rituels védiques, plus anciens, il n'y a pas d'images divines et l'esthétique est assez différente. Dans cet extrait, on voit notamment la technique de mémorisation des textes dans la communauté Nambudiri du Kerala, la préparation d'ustensiles rituels et la confection d'un autel en briques (agnicayanam) :



Le système des castes est un autre aspect, complémentaire, de la liturgie hindoue. Le tantrisme en général, et la communion d'amour (bhakti) en particulier ont cherché a tempérer ce système d'apartheid, mais sans grand succès. Même les Musulmans et les Chrétiens ont leurs castes. Notez les commentaires qui donnent une idée de la violence qui règne entre certaines castes. A la 4ème minute, écoutez ce docte disciple du maître d'Alain Danielou vous expliquer qu'il croit à l'intouchabilité et au système des castes... :



Pour nuancer ce tableau très noir, un petit document pro-brahmanes (la caste la plus haute). C'est en hindi, avec des passages en anglais. Comme dit le brahmane tamoul barbu avec boucles d'oreilles : "80% des brahmanes sont pauvres". Et il est vrai que beaucoup le sont. Par exemple, dans le village "sanskrit" de Matthur que j'ai visité, les brahmanes vivent souvent avec un euro par jour :

Vedânta ou Jîvânta ?

Une multinationale détruit l'une des régions de l'Inde encore préservée. L'entreprise d'extraction de l'aluminium porte le nom de "Vedânta", "fin du savoir"... Normalement, c'est là le nom des Upanishads, textes anciens et magnifiques. Comment en est-on arrivé là ?

Dirty Business - Verdanta, tribal communities and bauxite min...

samedi 23 mai 2009

L'Illumination de l'Esprit - 4



Exemple de rituel tantrique vishnouïte, avec les mantras sanskrits et des explications en tamoul. Notez le rituel d'imposition des mantras sur tout le corps (nyâsa)

(La doctrine sāṃkhya)[1]

Les trois modes de la Nature[2] sont le léger, l’agité et l’opaque.

L’agité est rouge, changeant.

Le léger est blanc et lumineux.

L’opaque est noir et ténébreux[3].

Ils sont respectivement causes

de l’émission, de la subsistance et de la résorption (des choses) :

Ainsi parlent les partisans du Sāṃkhya.

Expliquons leur erreur… 7-8



[1] Une doctrine très importante par son influence sur toutes les religions de l’Inde.

[2] Pradhānasya : le « Principal », le substrat inerte dont toutes les choses sont faites. On l’appelle aussi « Nature » (prakti). Il possède trois qualités ou modes (guṇāḥ) qui, en se combinant, engendrent toutes les expériences que nous connaissons, à la fois sur le plan physique et sur le plan psychologique. La Reconnaissance, comme toutes les formes de tantrisme en général, reprend ces schémas en les réinterprétant. Simplement, la Nature devient la conscience, et ses trois modes deviennent les Puissances de désir, de connaissance et d’activité.

[3] Il enveloppe et occulte (āvarakam).


jeudi 21 mai 2009

L'Illumination de l'Esprit - 3

Durgâ (?), Palais royal de Pâtan, c. XVIème siècle.

Seconde stance : Rectification des thèses partiales et partiellement vraies

(Exposé succinct de la théorie atomiste-réalise-théiste du Nyāya)

Un vase fait d’argile n’apparaît pas du fait du Seigneur !

En effet, le vase apparaît comme constitué d’argile,

(de même que) la cause matérielle de la manifestation

sont les atomes agencés. 1[1]

Les qualités sensibles telles que la couleur, la saveur, etc.,

sont causées par les atomes.

Une qualité spécifique initie

un effet de la même espèce qu’elle. 2[2]

La cause substantielle de l’effet est

celle dans laquelle cet effet existe.

La roue (du potier), etc., sont en revanche

causes extrinsèques du vase. 3[3]

La cause non-substantielle est définie

comme cette cause

dont l’efficience n’existe que

« dans » une cause substantielle

et en dépendance d’elle. 4[4]

Leur cause efficiente

Est le Seigneur,

De même que le potier (est la cause efficiente des vases).

Tout effet existe dans sa cause[5].

Le vase existe « dans » l’argile.

L’étoffe existe « dans » les fils.

L’anneau existe « dans » l’or.

Voilà comment les partisans du Vaiśeika et du Nyāya répondent

(aux questions posées dans l’introduction). 5-6[6]



[1] Ces premiers vers (1-6) exposent la théorie atomiste du Nyāya-Vaiśeika. Cette école, d’origine śivaïte, est théiste. Mais selon elle, le Seigneur n’est pas la cause matérielle de la manifestation (prapañcasya). Il est seulement sa cause efficiente. Il ne crée pas la matière : il se contente de l’agencer et de l’animer. La Reconnaissance critique cette théorie dualiste, qui pose un Seigneur séparé de la matière conçue comme privée de conscience. Pour la Reconnaissance, la matière est le Seigneur lui-même. Mais il choisit librement et par jeu de se prendre pour une masse de matière inerte. Rien n’est en dehors du Seigneur.

[2] Les qualités sensibles (formes, couleurs, sensations tactiles, etc.) sont déterminées par la nature des atomes et par leurs combinaisons. Là encore, le Seigneur ne joue aucun rôle. Selon le Nyāya la vision du rouge est causée par un agrégat d’atomes « rouges ». Pour la Reconnaissance, il n’y a pas d’atomes extérieurs au Soi-Apparaître. Et si le Soi se perçoit sous la forme du rouge, c’est qu’il le désire. Il n’y a pas de réalité en dehors de l’Apparaître. En se percevant de différentes manières il engendre les apparences variées, les uni ou les sépare, tout comme on peut considérer un objet sous différents angles, ce qui donne lieu à des apparences variées. Utpaladeva prend l’exemple d’un vase. Celui qui recherche le profit ne verra que l’or dont il est fait ; celui qui recherche un récipient n’aura d’yeux que pour sa taille, etc.

[3] « Cause substantielle » (samavāyikāraam) : cause intrinsèque inhérente, essentielle. Selon le Vaiśeika, cette cause, ce sont les atomes car le vase, par exemple, n’existe pas en dehors de sa matière. Il est « tissé » d’atomes. L’effet « vase » ne peut subsister sans la cause « atomes », de même que l’étoffe est tissé de fils. Même après la production du vase, les atomes demeurent en lui. Alors que la roue du potier et autres accessoires sont des causes extérieures ou extrinsèques, car une fois leur rôle joué, elle peuvent disparaître sans que l’effet disparaisse. La cause « substantielle » est donc la cause au sens fort, alors que les autres causes sont passagères, accidentelles et secondaires. En ce sens, les atomes sont la cause principale de l’existence de la « réalité » matérielle, alors que le Seigneur, etc. ne sont que des causes secondaires. Nous pouvons comparer cette théorie avec celle de Descartes, pour qui Dieu est seulement la cause du mouvement des atomes : comme le potier met en branle sa roue, Dieu se contente d’une chiquenaude initiale. Ainsi, selon le Nyāya, le Seigneur est nommé « cause efficiente » (nimittakāraam), mais en réalité, il est relégué au rôle de cause secondaire. La Reconnaissance va donc accuser le Nyāya de dénigrer la souveraineté du Seigneur.

[4] Une cause est secondaire lors que son effet n’advient qu’en présence d’une cause substantielle. Selon le Vaiśeika, il y a donc, au total, trois types de causes : 1)la cause substantielle ou cause matérielle (l’argile) ; 2) La ou les causes secondaires, instrumentales (la roue, le bâton, etc.) ; 3) et la cause efficiente (le potier). Ou, si l’on prend l’exemple de l’étoffe : 1) le fil est la cause substantielle ou matérielle, car l’étoffe ne peut subsister sans elle ; 2) l’acte de tisser les fils, ainsi que leur couleur, sont les causes secondaires ; 3) le tisserand est la cause efficiente. Donc le potier, le tisserand et le Seigneur ne sont qu’une cause parmi d’autre de leurs effets. Pour la Reconnaissance, au contraire, il n’y a qu’une seule cause, de nature consciente, qui apparaît sous ces différentes formes. La matière, les atomes, ne peuvent jouer aucun rôle.

[5] Voilà une idée que la Reconnaissance va intégrer : tout ce qui existe, existe dans sa cause, la conscience. La Reconnaissance ne réfute pas les thèses adverses comme étant de pures erreurs. Elle entreprend plutôt de les parfaire en les corrigeant. Toutes ces théories sont donc partiellement vraies, et seule la Reconnaissance permet de les porter à leur perfection.

[6] Autrement dit, la théorie Nyāya de la causation est en partie fausse et en partie vraie. En partie fausse, car ils croient en une réalité extérieure à l’Apparaître et à la conscience. En partie vraie, car il suffit de remplacer la matière par la conscience pour aboutir à la théorie complètement vraie de la Reconnaissance. On passe de « tout existe « dans » la matière » à « tout existe « dans » la conscience ». « Dans » veut dire « en dépendance de ». En effet, sans conscience, rien ne peut exister. Même ce « rien » devient strictement impossible.

L’idée que l’effet existe « dans » sa cause, et que certaines causes n’existent elles-mêmes que « dans » d’autres causes, est juste selon Abhinavagupta. C’est cette idée qui fonde la théorie śivaïte des 36 « principes » (tattvāni) du réel. Le Nyāya, malgré ses erreurs, est donc un « allié » de la Reconnaissance. Voilà pourquoi Utpaladeva a composé une « Démonstration de l’existence de Dieu » (Īśvarasiddhi) à la manière du Nyāya.

samedi 16 mai 2009

L'Illumination de l'Esprit - 2

Première stance : l’essentiel en bref




Hommage à cette forme du maître, à cette forme méridionale.

Au moment de l’éveil

Il réalise intuitivement notre propre Soi[1]

Non duel,

Car il perçoit tout en lui-même, à l’intérieur,

Comme une cité vue dans un miroir.

Ce tout apparaît comme extérieur,

A cause d’une magie qui opère en soi,

Comme dans un rêve. 1




Ces mondes existent dans le (Soi), à l’intérieur.

Cet univers, ce tout est à l’intérieur.

Il apparaît comme extérieur à cause d’une magie[2],

Comme un reflet[3] dans un miroir. 8

De même que dans un rêve

Tout n’existe qu’à l’intérieur de soi

Et semble (pourtant) séparé (de soi),

Il en va exactement de même dans l’état de veille.

On doit percer à jour cette prolifération mensongère. 9

Il est certain que dans un rêve l’existence des choses

N’est rien d’autre que notre propre existence.

En quoi les objets de l’état de veille, inertes[4] et éphémères,

Sont-ils différents ? 10

Dans un rêve, l’apparaître des choses n’est rien d’autre

Qu’un apparaître de soi.

Dans l’état de veille il n’en va pas autrement.

Telle est la certitude des sages. 11

De même que celui qui s’est réveillé ne voit pas

Les choses vues en rêve,

De même après l’apparition de la connaissance parfaite,

Tout ce qui a précédé n’est plus perçu. 12

Quand l’âme endormie

A cause d’une magie sans commencement

Est réveillée,

Alors elle réalise

La non-dualité sans naissance, ni sommeil, ni rêve. 13

Quand l’éveil à soi

Advient par la grâce du maître,

Par la Révélation,

Par la puissance de la pratique du yoga

Et aussi par la grâce du Seigneur,

Alors, de même que la nourriture

N’est pas considérée comme autre que soi

Une fois digérée,

De même le seigneur des yogīs

Perçoit le tout (comme identique à lui)

Une fois celui-ci englouti dans le « je » parfait. 14-15

Dans un rêve

On devient roi,

On goûte aux objets du désir,

On défait l’ennemi sur le champ de bataille

Avec une armée au complet,

On est ensuite défait par un autre (ennemi)

Et on s’adonne alors à l’ascèse

Après avoir pris refuge dans une forêt,

Tout en croyant avoir vécu un siècle

Dans le temps d’une heure.

De même, durant le temps de l’état de veille,

On règne sur des royaumes imaginaires,

Inconscient de la vie qui passe,

Emporté par le puissant fleuve du Temps. 16-18

De même que les nuages

Semblent faire de l’ombre au soleil,

Le Seigneur suprême est considéré

Comme limité dans sa science et sa puissance,

A cause d’une magie, d’un excès de confusion. 19

On est « Seigneur suprême »

« roi » et « savant »

de chaque chose que l’on connaît ou fait.

Parce que c’est notre propre œuvre,

On dit : « Voici le Seigneur (de cette œuvre, de ce savoir) ». 20

(Cette) omniscience, (cette) omnipotence

présente en tous les êtres vivant

leur vient de leur unité avec Śiva.

Parce que les êtres vivants sont doués des Puissances

(d’omniscience et d’omnipotence)

ils sont le Seigneur[5]. 21

La connaissance[6]

Qui apparaît dans les expériences variées du type

« Voici un vase », « Voici un vêtement »,

cette connaissance brille par elle-même,

comme la lumière du soleil. 22

Si la connaissance

N’était pas prouvée/présente[7] par elle-même,

Alors l’univers sombrerait dans les ténèbres.

Et si le (Soi/Seigneur) n’était pas omnipotent/ doué d’action[8], comment le langage/ les transactions quotidiennes[9] seraient-elles possibles ? 23

« L’action » est définie comme transformation et translation[10].

Quand la connaissance « vibre » à l’extérieur

(L’action) apparaît comme la pousse de cette (graine qu’est la connaissance). 24

« L’action » repose sur la production,

l’accomplissement, le perfectionnement et la modification[11].

Elle apparaît respectivement dans les propositions du type

« il fait », « il va », « il peaufine », « il coupe ». 25

En les (dieux) comme Brahmā,

Śiva paraît omniscient.

Dans les (autres) dieux, les animaux et les humains, sa puissance de connaître

Apparaît de plus en plus limitée.

De même, les autres êtres, divisés en quatre genres –

Nés d’une matrice, d’un œuf, de la moisissure et d’une graine –

Sont de plus en plus limités dans leur capacités. 26

Quant on réalise intuitivement

Le Soi suprême,

Apparaître/Lumière ininterrompue,

(Alors tout), depuis Brahmā jusqu’aux piliers,

N’est qu’imagination pareille à un rêve. 27

« Plus petite que l’infime,

plus vaste que le grand »[12] :

Ainsi parle le Veda.

De même, l’Upaniṣad de Rudra célèbre Śiva

L’immanent/l’omniprésent. 28

Hommage à la forme méridionale[13],

Lui qui infuse les corps comme l’espace (pénètre tout),

Lui qui revêt plusieurs formes –

Seigneur, Maître, Soi. 29

Tel est l’essentiel, première illumination dans ce livre intitulé l’Illumination de l’Esprit, qui explique le sens de l’Hymne à Dakṣiṇāmūrti.



[1] Car lui, c’est moi, c’est nous.

[2] Māyayā, par magie. Cette magie est la liberté absolue (svātantryam) du Seigneur.

[3] Variante : « comme notre corps ».

[4] Jāḍānām : ils n’existent que par et pour une conscience, alors que la conscience existe/apparaît/brille par et pour elle-même. Elle est évidente. Elle est à elle-même sa propre preuve.

[5] Quasi-citation des Stances I, 4-5.

[6] Jñāna : désigne ici l’omniscience (sarvajñātṛtvam), synonyme de conscience.

[7] Siddham.

[8] Kriyā : action. Désigne ici l’omnipotence (sarvakartṛtvam).

[9] Vyavahāraḥ.

[10] Parispanda. Encore un terme de la Reconnaissance. Jusqu’ici, c’est un véritable lexique de la Reconnaissance qui nous est offert. Il n’est pas interdit de supposer que l’hymne et son commentaires son un résumé pédagogique des Stances pour la Reconnaissance d’Utpaladeva.

[11] Ce sont les quatre sortes d’action possibles selon la pensée indienne commune, en particulier le Nyāya.

[12] Citation de la Śvetāśvataropaniṣat III, 20. Elle est, parmi les Upaniṣads, le texte le plus proche du śivaïsme et préfigure la philosophie de la Reconnaissance. L’auteur cherche donc à suggérer que la Reconnaissance est l’essence du Veda.

[13] Dakṣiṇāmūrtiḥ.

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