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lundi 15 février 2021

Clichés 5 : Toutes les voies mènent-elles au même but ?



Il y a ce cliché : Toutes les voies mènent au sommet de la montagne.

Ce slogan est souvent invoqué pour appeler à la tolérance. Il fait partie de la panoplie du relativisme, du politiquement correct. "Chacun sa voie, inutile de polémiquer, de critiquer, de comparer, de juger..." Ainsi, sous couvert d'ouverture d'esprit, chacun est gentiment inviter à s'amollir et à consommer sans vraiment s'interroger. 

Sauf qu'évidement, ce slogan est lui-même un jugement, une comparaison, etc. Mais cela ne nous évite pas de le réciter, quand nous sommes fatigués de réfléchir ou quand nous sommes à bout d'arguments. Nous lui ajoutons alors l'Inde mythique : chacun sait qu'en Inde, la tolérance règne.

Il est vrai que ce pays, avant l'arrivée de l'islam du moins, a connu une remarquable absence de guerres de religions, de conversions forcées et autres prétendues "guerres saintes". Et les gens comme Vivekânanda nous ont habitués à cette idée que "Tous les chemins mènent au sommet". Mais Vivekânanda avait été éduqué par des penseurs Occidentaux. A l'époque, en 1893, les évolutionnistes comme Spencer étaient fort à la mode. Cependant, il est vrai qu'il y a, dans les pensées de l'Inde elle-même, des principes de tolérance.

Qu'en dit le Tantra ? 

Toutes les voies mènent au sommet. C'est vrai. Car tout est Dieu en Dieu. Où donc les vagues pourraient-elles aller ? Elles s'élèvent de l'océan et elles retombent dans l'océan. Grandes ou petites, laides ou belles, elles finissent précisément là où elles ont commencé, comme les nuages naissent dans le ciel et meurent dans le ciel. L'Inde est donc tolérante parce qu'elle est panenthéiste : "Tout est en Dieu", tout baigne dans le divin. Quelques soient nos folies, il n'y a pas lieu de s'en faire une autre folie, car tout est en sécurité dans le Cycle Infini (mahâ-cakra) des Grandes Créations, des Grandes Existences et des Grandes Destructions. Tout baigne, littéralement. 

Mais pour autant, toutes ces voies se valent-elles ? Faut-il se résigner à ne brouter que son carré d'herbe ?

Non. Il y a des voies directes, il y a des impasses. Il y a des voies qui rebroussent chemin, d'autres sont des labyrinthes. 

Mais pour nous délivrer de ce stéréotype, inversons-le. Au-lieu d'une montagne qu'il faut monter (image d'effort laborieux), prenons l'image des fleuves qui coulent vers la mer. Vers le bas. Certains fleuves coulent vite, d'autre lentement. Les petites rivières vont se jeter dans les grosses. Quelques uns ne veulent plus couler : ils font des boucles ou creusent des lacs. Ils ne veulent pas se perdre. D'autre, au contraire, se précipitent dans des abîmes : on ne les voit plus. Il y a des fleuves porteurs de marchandises. Il y a des torrents puissants, mais sauvages et impraticables. Et ainsi de suite. 

Dans ce grand mouvement, il y a certes une unité. Mais aussi des différences. Non, tous les fleuves ne se valent pas.

Selon le Tantra, il y a en gros trois voies : 

- la voie des supports extérieurs, des disciplines, des yogas, des règles, des supports, des gestes, des arts, des pèlerinages, des signes, des visions et des prophéties. C'est la voie du "faire", celle où les religions prospèrent. C'est la voie des lumières, des symboles, des efforts, des vœux et des "challenges". C'est la voie des Mantras, des initiations, des mandalas, des danses, des massages, des "voies" et des "étapes", des chakras et des purifications. Bref, c'est 99% des pratiques spirituelles.

- tôt ou tard (dans une autre vie, sur un autre plan, un lundi matin), le sens de ces symboles devient trop évident. Plus besoin de doigt pour pointer la lune. Une fois ces doigts incongrus dévorés et digérés, nous cheminons sur la voie du Sens, des Valeurs, des Symboles, des Idées et autres Archétypes. Cette voie est celle de la découverte des pouvoirs divins, des puissances. La voie de l'activité était aussi cela, mais à travers des symboles et des appuis externes. Ici, plus rien d'externe. Seulement des concepts, des images subtiles et des intuitions. Ca n'est plus la voie du "faire", mais celle du "comprendre". C'est le chemin des philosophes et des poètes. C'est la pratique de l'analyse, de la déconstruction des croyances, c'est le dialogue sacré, la dialectique, le dépouillement pour mettre à nu l'expérience brute, c'est éveil, le retour à l'évidence, la reconnaissance par l'examen de soi. Cela se passe en des discours éclairés par l'intuition du vrai, du divin. C'est la voie de la sagesse.

- enfin, il faut bien plonger dans l'évidence pure et simple. Les deux voies précédentes tournent autour du centre. Celle-ci plonge. Plus d'appui externe, ni interne. Cette voie est celle de l'intuition pure, du silence intérieur. C'est la voie des amants, des plus hauts voyants et de ceux qui savent retomber en enfance, bien différente de l'infantilisme des consommateurs de spiritualité. Ici, presque plus aucun concept. Je veux dire qu'il y a encore des concepts, des idées, des images : mais elles ne constituent plus aucun appui ici. Dans cette voie, il n'y a qu'abandon. Plus de "quête du bonheur" et autres blablas pour ceux qui sont encore au supermarché, rayon "bien-être". Fini les tergiversations. Ici, c'est tout ou rien, car c'est l'amour absolu. Plus de "dualité" ni de "non-dualité", plus de "satsang" ni de discussions, plus de doutes ni de certitudes. Juste un élan aveugle, une foi obscure, en amont de tout discours, de tout image. C'est la voie mystique, non au sens de miracles, mais au sens originel : union immédiate avec le divin, qui divinise au prix de la perte de tout. Ici, ni questions, ni réponses, sauf un très subtil et très puissant échange entre l'âme et sa source. 

En effet, tôt ou tard, il faut tout lâcher : posture, vigilance, état clair, méditation, samâdhi, kundalinî, "alignement", harmonies chakriques et autres flux du collimateur, chatouillements du braquemard ou titillages essentiels. Il faut mourir. Sans mort, pas de renaissance. Mais si je meurt selon ma méthode, je ne meurt pas réellement. Si je veux renaître divinement, je dois me laisser anéantir divinement. Donc, ténèbres totales, purification par le dedans divin, bien plus puissante et éprouvante que les "méthodes" de purification, lesquelles cachent toujours de l'amour-propre, de l'ego. Je laisse faire. Je me laisse. Je ne sais rien. Juste une intuition plus forte que tout. Je peux toujours la refuser, retourner au pays des "techniques" et des voies de lumière. Mais, tôt ou tard, il faut tout lâcher, sombrer tel une mouette en l'océan, sans aucun espoir, sans lumière, sans aucune assurance, autre que cette intuition au plus profond de soi ; intuition impossible à formuler et dont, par conséquent, on ne pourra se faire un système ou un appui. C'est la falaise. 

Ces trois voies, de la technique, de la sagesse, et mystique, sont inégales. Mais elles mènent l'une vers l'autre, l'une en l'autre, comme un chemin qui devient une départementale, qui devient une nationale. Elles ne se valent pas, mais elles forment un seul itinéraire vivant. Mais non, tout ne se vaut pas. Innombrables sont les impasses, les mensonges (dont nous sommes toujours complices, aucune arnaque n'étant possible sans complicité de la victime), les compromis, les petits arrangements avec soi, les relations malsaines, les illusions dans lesquelles nous nous vautrons, immatures que nous sommes. De plus, il ne faudrait pas croire que l'arrivée est la fin de la vie intérieure. Le cycle est la forme essentielle de tout devenir. Cette "fin" des voies marque donc le début d'un nouveau commencement. Une fois dans la mer, le fleuve coule encore, sans fin. Pourquoi y aurait-il une fin dans l'infini ? Pas de fin à l'expansion, à l'ouverture, à l'élargissement. Pas de fin aux épreuves, aux émerveillement et aux horreurs. La souffrance ne finit jamais, mais elle est vécue autrement. L'âme n'ayant pas de commencement, n'aura pas de fin, d'autant qu'elle s'appuie sur l'infini divin. Deux infinis qui n'en finissent pas de se lover l'un dans l'autre. De merveilles en surprises. Un abysse de délectations, des océans d'hymnes, des miracles et des retours. Enfin, on peut toujours rechuter. Une "voie" qui vous fait croire le contraire vous berce d'illusions.

Donc en un sens, oui, toutes les voies mènent au même but. Mais pas directement, pas également. Le discernement reste toujours indispensable et les comparaisons, nécessaires, pour cheminer en sûre aventure dans ces contrées de joie et de fureur.

samedi 6 février 2021

Clichés 4 : Le pouvoir d'un Mantra est sa fréquence vibratoire

couverture de livre qui illustre le cliché du jour

Il y a cette croyance très répandue : 

Les Mantras, comme "Om" ou "Om mani padmé Hung", sont des vibrations spéciales qui ont des pouvoirs spéciaux liés à ces vibrations physiques particulières. Comme preuve, on avance souvent les expériences faites sur des tables vibrantes sur lesquelles on met des poudres, graviers, etc. En les faisant vibrer avec un archet, ces poudres forment des figures géométriques qui changent avec la fréquence des vibrations. Il est vrai que ces expériences, en plus d'être belles, sont fascinantes. Les effets sont directement visibles, cela parle à tous le monde. En outre, le pouvoir des sons est un sujet mystérieux et nous savons tous que la voix a un pouvoir, de même que les mots. Certains sons nous excitent, nous mettent à fleur de peau (les cris de bébé, les klaxons...), d'autre nous apaisent.

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Mais qu'en est-il dans le Tantra traditionnel ?

Le pouvoir des Mantras y est essentiel. La voie du Tantra s'appelle d'ailleurs "le chemin des Mantras" (mantra-mārga). Rituel ou yoga, rien ne se fait sans Mantra. Pouvoir surnaturel ou délivrance spirituelle, tout s'obtient au moyen de ces sons, qui ont parfois un sens conventionnel (comme "Om namah Shivâya", "Om hommage à Shiva"), et qui n'ont souvent pas d'autre signification que symbolique.

Souvent les Mantras sont des noms du divin, des attributs, c'est-à-dire des Shaktis de la conscience, des pouvoirs. Par exemple, "Om namo sarvajnâya" "Om, hommage à celui quis ait tout !". Ces Mantras sont des sortes d'hymnes.

Plus rarement, un Mantra est un verset ou un poème, comme la Gâyatrî (un verset du Véda, à l'origine) ou "Tryambakam yajâmahe...". Il y a alors un ou des sens littéraux, en plus des significations symboliques. Par exemple, la Gâyatrî est une prière adressée au Soleil.

Le type de Mantra le plus souvent utilisé, cependant, est le Mantra fait d'une seule syllabe (bîja, pinda, akshara, tattva). Voici les plus courants : Om, hung, hrîm, haum, sauh, hsauh, hskhphrem, hskshmlvryûm. Chacun d'eux est Dieu ou la Déesse, avec ses différentes parties, ses plans et "membres", comme un Mandala, lequel est la contrepartie visuelle du Mantra. Le Mantra est alors la base du rituel et de la pratique quotidienne.

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D'où vient le pouvoir des Mantras ?

1) Ce pouvoir est, selon la tradition la plus courante, "un pouvoir inconcevable" (acintya-śakti). Il n'y a donc pas d'explication. Pour que le Mantra soit efficace, il faut seulement avoir la foi.

2) Selon une tradition plus sophistiquée, le Mantra est le divin même, car le divin est Verbe (śabda-brahman), parole qui se transforme en les noms, les mots des langues. Le Mantra serait donc l'essence indifférenciée de la Parole, la Langue originelle avant qu'elle ne se multiplie en des langages plus ou moins dégénérés. Le Mantra le plus important est alors l'alphabet sanskrit (la Matrice, mātṛkā), l'alphabet de la langue parfaite, la langue des dieux. Tout Mantra dérive aussi de cette Matrice.

3) Selon la tradition d'interprétation née au Cachemire vers l'An Mille, l'efficacité du Mantra est la conscience universelle, absolument libre. Le Mantra est donc efficace parce que la conscience divine est libre de se ressaisir par-delà les mots conventionnels. Elle ne dépend de rien. Cette conscience est parfois décrite comme "vibration" ou "onde", mais cela n'a rien à voir avec le concept physique de vibration et ses notions de longueur d'onde, de taux, de fréquence, etc. Ces notions sont inconnues dans le Tantra.

4) Selon le bouddhisme tantrique, le pouvoir d'un Mantra vient de la pureté et de l'omniscience de celui qui l'a transmis, un Bouddha. Rien à voir avec une vibration physique.

La pratique des Mantras est d'ailleurs rituelle. Or, dans un rituel, la dimension vibratoire, sonore, du Mantra, est rarement mise en valeurs. Il est presque toujours énoncé à la vitesse maximale, parce qu'il y a une très grande quantités de Mantras à énoncer et que cela prend du temps et qu'il faut aller vite. Surtout, je ne connais aucun Tantra qui fasse dépendre l'efficience d'un Mantra d'un effet sonore. Ce qui compte est la foi dans le pouvoir mystérieux du Mantra, le fait de l'avoir reçu d'une source valide, etc. Jamais un effet sonore, vibratoire, n'est évoqué. Le Mantra "marche" parce qu'il a du pouvoir, parce que cela vient de la Puissance (shakti), voilà tout. La croyance selon laquelle un Mantra est un "son" doué d'un pouvoir lié à sa "fréquence" particulière n'existe pas dans le Tantra.

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Il y a cependant une exception très importante : la pratique yogique de "l'élévation du Mantra" (mantra-uccāra). C'est la pratique principale du yoga enseigné dans le Tantra, sauf dans le bouddhisme tantrique, lequel donne moins d'importance aux Mantras et au son en général. 

Dans cette pratique, le Mantra est énoncé une seule fois, le plus lentement possible, en diminuant l'intensité jusqu'à la vibration consciente au-delà du son audible. Cette pratique est le grand geste de libération : l'attention suit la vibration qui s'élève à travers le corps, jusqu'au Corps de la conscience universelle. 

Mais, même ici, un pouvoir particulier propre à chaque son n'est jamais évoqué. C'est plutôt le pouvoir de suivre, avec l'attention, l'affinage de la vibration, depuis l'audible grossier, jusque dans la vibration de la pensée, puis au-delà, qui est jugée efficiente. C'est pourquoi le Mantra employé est secondaire. Om ou Hung ou hrîm, ce qui compte est la capacité à "surfer" sur la vibration jusqu'à la vibration de la conscience universelle. Chaque Mantra de ce type a ce pouvoir. Mais nulle part il est suggéré qu'il y aurait un pouvoir physique spécifique à la vibration de "a", distinct de "o", "u" ou aou", etc. Il y a des pouvoirs symboliques attachés à ces sons (en tant que syllabes de l'alphabet), rien de plus. En revanche, ce qui est sans cesse invoqué, c'est la puissance de l'émotion "je suis", la réalisation "je suis je", l'émerveillement d'être, ainsi que le glissement jusqu'au silence.

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En conclusion, et contrairement à une croyance très répandue aujourd'hui, les Mantras ne sont pas "des sons dotés de vibrations spéciales", mais des actes de conscience qui partent de l'effet et qui ramènent à leur cause celles et ceux qui ont foi en eux. C'est aussi le pouvoir du son en général qui, si j'y pose mon attention, a le pouvoir de me ramener vers la source de tout. Mais cela marche avec n'importe quel son, Mantra, corde de guitare, roulement de tonnerre... n'importe quelle son allongé et qui s'amenuise peu à peu dans le silence a ce pouvoir de ramener à la source. La conscience est "vibration" veut dire simplement que la conscience n'est pas inerte, comme une pierre, mais qu'elle est mouvement, puissance, élan, dynamisme. Et que ce mouvement est immobile, sans perte ni altération.

Nulle part il n'est question de "pouvoir du son et de la fréquence vibratoire". Ce concept de fréquence est apparu seulement dans la science physique au XIXe siècle.

Le pouvoir du Mantra n'est pas un pouvoir du son, mais un pouvoir de la parole.

Ceci ne doit certes pas nous empêcher d'explorer les pouvoirs du son, de la voix, de la musique, des mélodies et des rythmes. Mais c'est une autre histoire.

mardi 26 janvier 2021

Clichés 3 : Les chakras sont-ils des centres vibratoires ?

une représentation contemporaine des chakras


Les chakras sont aujourd'hui partout présentés comme des centres "vibratoires" subtils situés en différents lieux du corps subtil. Ce corps subtil est imaginé comme plus subtil que le corps physique et difficile d'accès aux instruments d'observation et de mesure. Mais sa nature est physique, même si elle est "quantique".

Or, les chakras viennent du Tantra traditionnel, dont l'Âge d'Or s'étend du Ve au XIIIe siècle, dans la Grande Inde, depuis l'Afghanistan jusqu'aux rives de la Papouasie. 

Dans le Tantra, que sont les chakras ? 

Eh bien, ce ne sont pas des centres "vibratoires", car le concept scientifique de vibration n'existe pas alors. Certes, l'idée de vibration existe. C'est le fameux spanda, qui désigne les mouvements organiques et, plus spécialement, les mouvements cycliques, comme les battements du cœur ou la respiration. Spanda désigne la pulsation, le frémissement, les mouvements du corps. Mais cette vibration n'est pas la vibration conçue par la science physique depuis le XIXe siècle, qui est beaucoup plus complexe.

Dans le Tantra philosophique développé au Cachemire, la vibration devient la conscience universelle. La vibration est alors "un mouvement immobile", un mouvement inconcevable, car c'est un mouvement qui n'implique aucune altération, un pouvoir de changer sans changer. C'est la liberté de la conscience. La conscience universelle est alors "le chakra unique qui contient une infinité de chakras". Nous verrons plus loin ce que cela signifie.

Mais dans le Tantra initiatique, les chakras ne sont pas des centres vibratoires ou des strates de l'âme. Ce sont d'abord des groupes de divinités, des panthéons. Car le Tantra est, dans sa forme la plus commune, un ritualisme fondé sur 1) la foi dans l'initiation libératrice et 2) la foi dans le pouvoir mystérieux des Mantras. Le culte du Mantra, Dieu ou Déesse, se fait avec d'autres Mantras qui sont les membres du corps divin. 

A partir de là, ce culte peut se faire sur n'importe quel support. Donc aussi à l'intérieur du corps. Et ces panthéons, ces groupes de Mantras divins, mâles et femelles, sont projetés en chakras, c'est-à-dire en "roues". Les divinités sont sur les rayons de ces roues, ou sur les pétales de ces "lotus". On y visualise les divinité, ou bien les syllabes qui les représentes, les bîjas ou "germes" phoniques. Parfois, on visualise un Mantra entier, en cercle, ou bien en plusieurs parties, qui sont comme les parties du corps divin. Parfois, on ne visualise rien, mais seulement les syllabes de l'alphabet sanskrit, cet alphabet étant la Matrice divine et l'incarnation la plus intime de la conscience universelle. 

D'autres fois, si l'on boit du vin, par exemple, on ressent que ce nectar enivre ces divinités. Chakra signifie "roue", mais désigne aussi une formation militaire, un genre d'escadron, ou un ballet de danse. Chakra équivaut aussi à mandala. D'ailleurs, un mandala est l'ensemble des chakras vu depuis le haut du corps, en deux dimensions. 

Il n'y a donc pas ici de centres vibratoires, mais des projections imaginaires qui font du corps un temple. D'ailleurs, on peut simultanément projeter ces panthéons en son propre corps et dans le corps d'autrui ou dans un linga ("signe" de Dieu), un yoni, un miroir, une peinture, une statue, etc. On peut alors faire monter l'énergie vitale à travers une statue, un mur, un arbre, une montagne ou dans le ciel, devant soi. Mais l'énergie vitale peut aussi se déployer du haut vers le bas, ou encore à partir du cœur. Pour cela, il faut "allumer" les chakras à l'aide de Mantras eux-mêmes préalablement "enflammés" à l'aide du Mantra principal. Car il y a toujours un Mantra principal dont les autres sont des reflets. Tout est géométrique et circulaire.

Mais il existe une autre vision traditionnelle des chakras, dans la tradition secrète Kaula : le chakra principal est la conscience universelle, et les organes génitaux. Les roues "secondaires" sont les autres organes des sens et les zones érogènes. La pratique consiste alors à "allumer" (dîpana) les roue secondaires afin qu'elles enflamment à leur tour la roue centrale. C'est le Rite Primordial de l'expansion de conscience par l'expansion des divinités que sont les sens. C'est le rite d'union à travers les "trois expansions" - vin, viande, sécrétions sexuelles.

Dans le Tantra traditionnel, les chakras ne sont donc pas des centres vibratoires, mais des panthéons de divinités, de Mantras. Et dans le Tantra secret, ce sont les organes des sens éveillés par le désir. 

lundi 25 janvier 2021

Clichés 2 : Le monde est-il une illusion ?

la Lune, dessin Ekabhûmi



Dans les milieux spirituels, on entend souvent dire que "Tout n'est qu'illusion", "ta souffrance est illusion", "tes questions sont illusions", et ainsi de suite. Il n'y a personne, personne ne souffre, tout cela ne serait que projection imaginaire, caprice égotique et "histoire" mentale, donc sans importance.

De fait, beaucoup de traditions de sagesse affirment que "la vie est un songe". Le Védânta, très influente sagesse de l'Inde, déclare que "Seul l'absolu est réel, le monde est une fiction". Mais qu'est-ce que cela signifie ?

En fait, pour bien le comprendre, il ne faut pas y voir des affirmations abstraites, des propositions purement théoriques, mais des invitations à changer notre regard sur le monde et sur nous, des appels à basculer notre état de conscience, à nous éveiller du songe, et surtout, à changer de vie.

"Tout est illusion" signifie alors "rien n'est si important" : réveillez-vous, regardez ailleurs, regardez ce qui regarde, retournez votre attention vers sa source, vers vous, vers ce pur Témoin qui est l'absolu.

Pourquoi l'absolu est-il seul réel ?

Eh bien, selon le Vedânta, le critère du réel est la permanence. Plus une chose est permanente, durable, plus elle est réelle. Voilà pourquoi, quand on se réveille, on sait qu'on a rêvé, que le tigre qui nous pourchassait n'était pas réel. Et on cesse d'en avoir peur. Parce qu'il n'est pas réel, parce qu'il n'existe plus. Ou plutôt, parce qu'il n'a jamais existé. Même quand il était devant nos yeux, apparemment réel, il n'était qu'une apparence sans réalité. L'idée est donc : Ce qui n'existe pas toujours, n'existe jamais. C'est une logique du "tout ou rien". Ce qui peut disparaître n'est pas réel. Ce qui a un commencement et une fin n'est pas réel. Donc rien n'est réel, ou presque... Sauf la conscience qui éclaire ces illusions, le Témoin immobile, silencieux, au-delà des perceptions et des pensées.

Mais beaucoup de gens sentent qu'il y a un hic. Un truc. Un bug, un détail qui cloche dans cette affirmation, dans cette logique du "tout ou rien", où le monde n'est plus rien...

Car enfin, si l'absolu est réel, d'où viennent toutes ces illusions irréelles ? Comment la pure conscience pourrait-elle engendre ces tromperies ? La lumière éclaire : en elle-même, elle ne fait pas d'ombre. Et s'il n'y a QUE lumière, d'où vient l'obscurité ?

D'autres traditions de sagesse, comme le Tantra, affirment donc que le monde est réel. La vie, le corps, les pensées, tout est réel, car tout est une manifestation de la conscience, qui est réelle. Il n'y a pas séparation entre réalité et apparence. L'apparence est le réel : les vagues sont l'océan, même si l'océan ne se réduit pas aux vagues. Mais les vagues ne sont pas une illusion, elle sont la nature même de l'océan, son Soi, sa nature. Quand on voit des vagues, on ne se dit pas "Ca alors ! Des vagues !! Comme c'est étrange, sur la mer, il ne devrait pas y avoir de vagues !!" Personne ne se dit cela. Car les vagues ne sont pas étrangères à l'océan, elles ne sont pas des accidents venus d'on-ne-sait-où. Au contraire, elles expriment la mer. 

Bien sûr, il existe un critère pour départager entre les apparences plutôt illusoires, et les apparences plutôt réelles : ce critère est l'efficacité. Si je ne peux manger cette pomme, alors ça n'est pas une pomme réelle, mais juste une apparence de pomme. Simple bon sens. Cependant, même cette apparence irréelle, est réelle en ce sens qu'elle apparaît. Et cette manifestation est lumière, conscience. Donc réelle. Cette pomme est réellement irréelle. Elle est l'un des visages de la conscience universelle, même si elle n'est pas tout. C'est comme un diamant aux multiples facettes. Aucune facette n'est le diamant, mais toutes les facettes sont incluses. Elles ne sont pas des illusions.

Mais attention : encore une fois, tout ceci n'est pas simple théorie. Derrière la question de la réalité du monde, il y a la question de son sens, de sa valeur.

Pour le Vedânta ou pour le bouddhisme ancien, "le monde est illusion" signifie "le monde n'a pas de valeur", pas de sens. Abandonnez-le, éteignez-vous et soyez libre de toute souffrance. Le bonheur est dans la négation absolu du monde, du corps, des sens, de la vie. 

Pour le Tantra, "le monde est réel" signifie "le monde est manifestation du divin", il est son sens, son message, son signe, son histoire même, sa création, son œuvre, son jeu, son art, sa dance, sa liberté. Reconnaissez ce génie, cette extase, appréciez-le, vous êtes le divin qui se réalise ainsi, à travers son jeu infini. Le bonheur est dans l'amour de tout. 

Contrairement à ce que l'on croit souvent, l'Inde n'est donc pas le pays où "tout est illusion". L'Inde est d'abord la civilisation de la célébration du divin reconnu en tout, en ses hauts et ses bas. L'Inde est un creuset alchimique, un peu comme l'Egypte le fut pour les Grecs. Le sous-continent a d'ailleurs la forme d'un triangle pointe en bas, de même que l'Egypte prend la forme du corps subtil, autour du Nil qui est le canal central, la conscience universelle nourricière. L'Inde, depuis les Vedas jusqu'au Tantras, est une tradition de l'inclusion des différences (sans égalitarisme ni dictature des minorités) et de la célébration du divin en tous, jusque dans les illusions de la vie humaine. 

dimanche 24 janvier 2021

Clichés 1 : Y a-t-il sept chakras ?



On dit qu'il y a sept chakras qui correspondent aux sept couleurs, sept notes, sept planètes, etc. Ce système est présenté partout comme LE système indien. Comme si cela allait de soi. Comme si ce nombre était universel et objectif. 

En réalité, les traditions de l'Inde sont beaucoup plus riches. Et le nombre et l'emplacement des chakras dépend du but de la pratique. 

Dans le Trika, tradition tantrique axé sur la Déesse, illustré dans l'image ci-dessus, il y a cinq chakras principaux. 

Dans la tradition Kaula, il y en a souvent douze, avec notamment un autre "lotus à mille pétales" en bas, sous les organes génitaux, à l'extérieur du corps. L'énergie vitale (kundalinî) ne part pas des organes génitaux vers le haut, mais se déploie à partir du cœur, à la fois vers le haut et vers le bas.

Dans d'autres pratiques, il n'y a qu'un seul chakra, car en réalité tous les chakras ne sont que le déploiement du "canal central" (madhya-nâdî, sushumnâ), essence de la vie, comme la nervure centrale d'une feuille.

L'éventail des possibles est infini explique Abhinava Goupta, un grand maître du Tantra, car le divin est libre, il ne dépend d'aucune règle. Il les crée. Il n'est soumis à aucune loi, tout lui est soumis. Tout est lui, tout est elle, cette immense explosion de création en toutes choses et en tous.

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