vendredi 6 mars 2020

Y a-t-il un autre "point de vue" que celui de la première personne ?

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Je prends cette photo, je m'apprête à y ajouter le commentaire "vue à la première personne", tant la transparence du dehors reflète et invoque, pour ainsi dire, la claire vacuité du dedans.

Puis je me ravise. Car enfin, y a-t-il une autre vue que celle de la première personne ? Les autres personnes sont-elles douées d'une quelconque vision ? Un corps peut-il vraiment en voir un autre ?
De fait, il n'y a qu'un seul regard. Mais il semble se multiplier dans la mesure où je le confond avec ce qu'il voit.

Combien de visions en ce moment ?
- Une seule, qui embrasse tous les "points de vue", c'est-à-dire toutes les choses vues.

jeudi 5 mars 2020

Lumière consciente, manifestation, clarté et traduction

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Dans sa remarquable étude sur la Pratyabhijnâ, Le Soi et l'Autre, Isabelle Ratié traduit ainsi la stance IPK I, 5, 2 :

prāgivārtho 'prakāśaḥ syāt, prakāśātmatayā vinā /

na ca prakāśo bhinnaḥ syād : ātmārthasya prakāśatā //

"Si [l'objet] ne consistait pas en lumière consciente, il demeurerait dépourvu de cette lumière consciente aussi bien [après sa cognition] qu'avant ; et la lumière consciente ne saurait être séparée : l'essence de l'objet, c'est d'être lumière consciente."

"Lumière consciente" traduit le sanskrit prakâsha, de la racine -kâsh "briller, éclairer, illuminer", comme dans Kâshî,"la Brillante", autre nom de Bénarès. 

J'ai moi-même traduit de cette façon, à la suite d'autres. Mais avant, je traduisais autrement. Et en fait, je me demande si ça n'était pas mieux. 
Je traduis ainsi le même verset :

"Si une chose (artha) n'était pas manifestation, elle resterait non manifestée (même une fois connue), comme avant (de l'être). De plus, la manifestation ne peut être différente (de la chose manifestée) : le fait d'être manifeste est l'essence de l'objet."

Il me semble que c'est plus clair ainsi.
Car l'idée d'Utpaladeva est simplement de dire que rien ne peut se manifester en dehors de sa manifestation. 
C'est même peut-être encore plus clair si l'on traduit prakâsha par "apparence", l'acte ou le fait d'apparaître. D'où une nouvelle version :

"Si une chose n'était pas apparence, elle resterait inapparente (même une fois connue), comme avant (de l'être). De plus, l'apparence ne peut être différente (de la chose manifestée) : le fait d'être apparent est l'essence de l'objet."

On pourrait même atteindre à davantage de clarté encore en rendant, dans le présent contexte, prakâsha par "perception" :

"Si une chose n'était pas perception, elle ne serait toujours pas perçue (même une fois connue), comme avant (de l'être). De plus, la perception ne peut être différente (de la chose perçue) : le fait d'être perçu est l'essence de l'objet."

Autrement dit, "être, c'est être perçu". Rien n'existe ni ne peut exister en dehors de la perception. Bien entendu, prakâsha est plus que la perception, dans la mesure où la perception désigne exclusivement la perception à travers les cinq sens, tandis que prakâsha désigne un pouvoir de manifester plus vaste. Mais, après tout, qui donc a décidé que la perception ne pouvait désigner que les perceptions sensorielles ? Pourquoi ne pourrait-on aussi parler de "perception mentale" ? Cela ne me semble guère insurmontable.

Je traduis le "ca", litt. "et" de la seconde ligne par "de plus", afin de fait mieux ressortir que l'Auteur offre un autre argument : la chose ne peut être autre chose que perception et, inversement, la perception ne peut être différente ou "coupée" radicalement de la chose, sans quoi la conséquence serait la même : la chose resterait non perçue "même en étant perçue". 

Ce qui m'amène a réfléchir sur cette supplétion (ou ajout) entre crochets "[après sa cognition]". Depuis des lustres, les sanskritistes ont pris l'habitude d'ajouter ainsi des pans entiers de discours entre crochets (je préfère les parenthèses, moins agressives pour l’œil), afin de rendre intelligible un sanskrit laconique, mais au risque de compliquer, parfois, le sens de ce discours. Cela deviens un automatisme. Ici, au début de la première ligne, je ne comprends pas pourquoi Ratié met "[l'objet]" entre crochets, puisqu'il traduit artha, qui est bien présent dans la stance sanskrite. Mais peut-être que quelque chose m'échappe. Le sanskrit est une langue notoirement difficile.
Ici, cet ajout est problématique, même s'il peut se réclamer de la paraphrase d'Utpaladeva lui-même. En effet, tout le propos de l'Auteur est de montrer que connaître est le même acte que percevoir, apparaître, manifester, exister et être. "Être, c'est être perçu". 
Si la chose pouvait être connue sans être manifestée, apparence, existante, cela serait bien étrange !
Mais peut-être ce paradoxe est-il une concession nécessaire pour les besoins de la démonstration ?

Tout le propos d'Utpaladeva est fort simple, en vérité : il dit seulement que rien n'est perçu/connu/existant en dehors de la perception que j'en fais (car elle est bien mon acte, même si je semble parfois subir la perception). Donc, la chose est perception. Tout son être, tout ce qu'elle est, est perception, manifestation, apparence. Naïvement, nous croyons que la chose nous apparaît, mais qu'elle existe indépendamment de son apparence à nous, qu'elle existe "de son propre côté", même quand elle ne nous apparaît pas. C'est cette opinion que l'Auteur remet en question et réfute. 

Sur quelle base ? Seulement sur la base de "notre expérience" (sva-samvedana-siddha). Il suffit, en effet, de prêter attention à l'expérience pour constater que rien ne se manifeste en dehors de sa manifestation. Rien n'apparaît en dehors de son apparence. Rien n'est perçu en dehors de sa perception. Tout n'est donc que manifestation, apparence, perception. Ce que nous croyons indépendant de la perception (l'être, l'existence) ne se donne jamais séparément de sa perception. Donc tout est perception. Comme dit Abhinava, "même un enfant peut voir cela". 

Il ne s'agit donc pas ici de renvoyer à une expérience occulte, ésotérique, réservée à des initiées, mais seulement de prêter attention à ce qui est donné à chaque instant : tout est Apparence, Apparaître, Manifestation, Perception. 
Ce qui m'amène à un dernier point. Traduire prakâsha par "lumière consciente" (comme je le fais souvent), induit le lecteur en erreur. Certes cette traduction est, au premier abord, plus accessible que les autres ici proposées, mais elle risque de faire croire qu'il est question ici d'une obscure "lumière", à chercher ailleurs que dans l'expérience ici et maintenant. Alors que le message d'Utpaladeva est précisément le contraire : "tout est conscience" signifie que tout est expérience, manifestation, apparence (ou apparaître, avec ou sans majuscule, c'est discutable), perception. 

Perception de quoi me demanderez-vous ? Eh bien, perception de la perception, perception de soi, auto-affection, réalisation de soi (traduction aussi proposée par Ratié), manifestation de la manifestation, conscience de conscience. Et ce pouvoir, pour l'Apparence, de s'apparaître, c'est l'Acte de conscience, vimarsha, source et racine de tout langage.

Voilà pourquoi, au final, il me semble (mais je n'en suis pas absolument certain) qu'il est préférable de traduire prakâsha par "manifestation" ou "apparence".

lundi 2 mars 2020

Lecture du "Cœur de la Reconnaissance" mardi 3 mars 2020

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Lecture du Pratyabhijna-hridaya demain mardi à 21h sur Skype.
DavidDuboisTrika

Le texte sanskrit :

http://gretil.sub.uni-goettingen.de/gretil/1_sanskr/6_sastra/3_phil/saiva/pratyabu.htm


dimanche 1 mars 2020

L'improvisation de soi

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Quand je joue un personnage de théâtre, ce personnage ne préexistait pas à l'exercice. Je sais bien que j'improvise. Le personnage s'incarne au fur et à mesure des mots et des gestes. Un personnage apparaît, avec un semblant de passé, avec ses soucis, ses angoisses et ses espoirs. Avec une apparence de profondeur. Comme si ce que disait ce personnage était quelque chose de plus que ce qu'"il" dit. Pourtant, je sais bien que ce personnage n'existait pas avant que je l'improvise. C'est l'improvisation elle-même qui le projette, au fil des instants.

Et s'il en était toujours ainsi ? Non pas seulement quand nous jouons l'acteur, mais même quand nous jouons notre personnage ? Une improvisation de soi, un art de l'invention qui offre une forte impression de profondeur, comme s'il y avait une personne préexistante à ce qu'elle dit, alors que c'est l'improvisation qui crée le personnage, qui est tout le personnage. Nous sommes toujours en train d'improviser un personnage qui ne préexiste en rien à cette improvisation. Nous nous inventons des masques dans l'instant, dans le feu de l'action. Nous avons la forte intuition que notre personnalité existe avant de parler. Mais il n'en est rien. C'est l'improvisation qui crée le personnage, tout comme Tolkien a créé son légendaire en écrivant. Il avoue en effet qu'il a commencé à écrire le Seigneur des Anneaux sans avoir aucune idée de scénario. L'histoire est apparue, comme par magie, en écrivant l'histoire. Pourtant, en le lisant, nous avons l'impression d'entrer dans un monde réel, c'est-à-dire préexistant. Fascinante illusion !

Les éléments de cet improvisation sont beaucoup moins nombreux que nous le croyons. Quelques signaux physiques, et nous nous croyons en colère ; alors que, le même signal, dans un contexte différent, aurait donné lieu à une interprétation toute différente. En fait, nous improvisons, dans le feu de l'action, plein d'incohérences, sans savoir comment, nous parions très vites. C'est un jeu de devinette, de probabilités. Nous ne connaissons pas notre état corporel, ni notre état mental. Nous ne connaissons pas nos émotions, ni nos pensées. Nous croyons que tout cela surgit objectivement, alors que ce sont autant d'improvisations. "Mais je suis en colère, c'est un fait !" : interprétation de quelques rares signaux qui ne sont pas encore une émotion. Nous fabriquons du sens, des histoires, du cohérent, selon le contexte, comme des équilibristes, sans connaissance objective. Et comme cela marche plus ou moins, nous nous persuadons que tout cela est normal. 

Nous croyons que notre flot de sensations et de pensées (des sons, donc aussi des perceptions) constitue la surface d'une réalité intérieure plus riche, en laquelle nous sommes libres de plonger. Mais c'est faux. En fait, il n'y a que ce flot, rien d'autre. En revanche, nous savons que ce flot de perceptions ne dévoile qu'un fragment de la réalité, un infime fragment, qui ne ressemble guère à la réalité. Pourtant, nous n'avons que ce maigre flot. Et nous improvisons sur cette base, comme des comédiens capables de broder sur trois fois rien.

Voici une passionnante conférence qui explore cette idée, si contre-intuitive :

"Je deviens un globe transparent"



Standing on the bare ground,
my head bathed by the blithe air,
and uplifted into infinite space-
all mean egotisme vanishes.
I become a transparent eye-ball.
The currents of the Universal Being circulate through me.
I am part or particle of God.

"Me tenant sur le sol nu,
le visage baigné par l'air vif,
et propulsé dans l'espace infini-
tout égoïsme mesquin s'évanouit.
Je deviens un œil transparent.
Les courants de l'Être Universel circulent à travers moi.
Je suis une partie ou une particule de Dieu."

Emerson, Nature, 1836

Ici, en cet instant, est-ce David, Pierre Paul ou Untel qui regardent ces mots ? Est-ce une tête qui qui voit ? Est-ce bien un cerveau qui accueille tout ce qui se présente, sans effort ? Comment une masse de chaire opaque pourrait-elle être si transparente ? Est-ce reflet dans le miroir qui perçoit les choses ? Qui sent circuler les sensations comme des dragons dans les nuées ?

Ne suis-je pas plutôt un espace transparent ? Ouvert ? Englobant ? 
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