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lundi 27 juillet 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 135 Transcender l'intellect

Jina Rishabhanatha South India, Karnataka Ganga period, c. 900 Copper alloy  Height: 5 ¾ in. (14.6 cm) Prove… | Indian sculpture, Buddhist art, Indian  art

L'expérience du lâcher-prise vis-à-vis de l'intellect :

na me bandho na mokṣo me bhītasyaitā vibhīṣikāḥ |
pratibimbam idam buddher jaleṣv iva vivasvataḥ || 135 ||

"Il n'y a pour moi ni lien, ni délivrance :
ce ne sont là que des épouvantails pour les peureux.
Ce sont des reflets dans l'intellect,
comme le soleil dans (différentes) surfaces d'eau."

samedi 11 juillet 2020

La différence entre intelligence et raison

Saint François et l'ange musicien | Musée des beaux arts de Caen
Saint François et l'ange musicien, par Seghers

La vie mystique est l'expérience directe de Dieu. Or, ceci n'est pas possible dans la raison. Il y a donc une autre partie de l'entendement, l'intelligence ou intuition intellectuelle, encore désignée par de nombreux synonymes hérités de la tradition platonicienne : fond de l'âme, un de l'âme, fine pointe, fleur de l'intellect, cime de l'esprit. "Intelligence" traduit le grec noésis, que l'on rend également par "intellect". 

Ainsi, dans le texte mystique ci-dessous, l'intellect n'est pas une faculté discursive, mais le pouvoir de connaître Dieu directement et indiciblement. "Intellectuel" n'est pas synonyme d'une vie médiatique et mentale intense, mais d'une contemplation du divin en soi et dans l'univers. Les anges vivent de cette contemplation, contemplation dont l'intensité comprend une infinité de degrés, car la vision de Dieu, même directe, peut s'approfondir à l'infini, attendu que Dieu est infini. 

La raison joue alors un rôle ambigu : dans le platonisme et chez les mystiques chrétiens qui s'en inspirent le plus, la raison prépare à la contemplation mystique, à l'intellection ou intuition de Dieu. Mais dans d'autres traditions (celle des franciscains principalement), la raison est davantage définie comme un obstacle à l'union mystique, et c'est la volonté, faculté de l'amour, qui est alors privilégié.

Mais la plupart des mystiques s'accordent à reconnaître qu'il n'y a pas d'intelligence sans amour, et que l'amour est une sorte de connaissance.
Il y a donc deux façons de connaître : par le raisonnement et par l'intelligence. Le raisonnement est discursif et progressif. L'intelligence est intuitive et atemporelle. Elle connaît d'un coup - ce que l'on désigne par le terme de "concept", qui ne désigne pas ici une construction mentale, mais une compréhension globale et simultanée de tous les aspects d'un objet.

Dans ce passage, un docteur de la Sorbonne explique la distinction traditionnelle entre raison et intelligence :

"L'entendement de l'âme est un, mais il a une double vertu, comme une même fleur a diverses propriétés. 
Sa première vertu est une force de raisonner en tirant une conclusion à partir de ses principes, et cela s'appelle ratiocination ou discours. 
L'autre est une force d'entendre sans raisonner, ce qui se fait par l'unique et simple regard de l'objet qui se présente et on l'appelle intelligence.
...
"L'intelligence ainsi entendue est nommée par les mystiques : sommet ou partie supérieure de l'entendement, ou en d'autres termes qui signifient la même chose, c'est-à-dire une manière plus simple et plus universelle de concevoir. Celui qui raisonne prend les parties de son objet les unes après les autres, les examine, les définit, les divise, les démontre. Mais celui qui regarde les choses d'une simple vue, se propose tout son objet à la fois sans rechercher ni principe ni conséquence, et ainsi il jouit sans peine d'un concept universel de toutes les vérités particulières qui se trouvent dans son étendue."

François Malaval, La belle ténèbre, II, 3, p. 154

samedi 23 mai 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 49

Vintage Hindu Goddess Parvati Chola Bronze Statue

Le Vijnâna Bhairava Tantra, verset 49, l'expérience de l'intériorité absolue :

hṛdyākāśe nilīnākṣaḥ padmasampuṭamadhyagaḥ |
ananyacetāḥ subhage paraṃ saubhāgyam āpnuyāt || 49 ||

"(Attentif) à l'espace du cœur, les yeux fermés
au centre des deux lotus emboîtés,
totalement concentré, ô bienheureuse !
Il gagnera alors le bonheur suprême."



dimanche 2 février 2020

Laisser le mystère penser en nous

silvaris:    waterfall by Taylor Chang

L'intégration de la pensée dans la vie intérieure est la chose la plus difficile de cette vie.

Il semblerait que, soit nous nous perdons dans nos réflexions, soit nous nous frustrons en refusant de penser.

Le remède est peut-être de "penser en Dieu" pour parler comme au Grand Siècle.

Dieu est le silence intérieur, au centre de nous comme de tout, en lequel chaque être baigne comme l'éponge en la mer.

"Penser", c'est faire oeuvre de prudence dans les affaires du monde, par exemple décider si "ma fille doit rentrer à 22 heures ou bien à 23, comme ses amies". Presque toujours, nous sommes distraits par ces dilemmes. Ou bien, nous demeurons dans le silence intérieur, mais nous craignons alors de paraître ineptes, d'être une mauvaise mère, etc.

Un maître de vie intérieure du XVIIe siècle nous répond :

Ne voulant et ne pouvant plus penser amoureusement qu'en Lui, Lui est comme obligé de penser plus particulièrement en nous, veillant avec une attention continuelle et amoureuse sur toutes nos actions, pour connaître et accomplir sa sainte volonté. Lui par sa sainte volonté ne manque pas aux rencontres de nous la faire reconnaître efficacement : notre âme ayant perdu sa conduite humaine et discursive par un profond engloutissement en Dieu, Dieu tout bon et communicatif prend plaisir de se rendre son maître et son directeur particulier. Bref, comme notre union avec Dieu est toute divine et passive, ce n'est pas merveille que nos opérations soient aussi divines et passives. Et que Dieu comme notre seigneur absolu, nous possède pleinement, et nous émeuve divinement, à savoir, ou bien à ignorer, ou à nous ressouvenir, ou à oublier tout ce qu'il faut.
Et comme il arrive quelques fois que la personne par un très grand et continuel recueillement perd la prudence humaine et devient comme stupide et inepte pour les choses du monde, Dieu par une Providence particulière la récompense d'une prudence divine et admirable, et aux rencontres lui inspire efficacement tout ce qu'elle a à faire.

Et un jour Dieu dît à sainte Catherine de Sienne : « Ma fille, pense en moi, et je penserais en toi et en tes affaires. »

Simon de Bourg-en-Bresse, Les Saintes élévations, quatrième degré, chapitre XXX

"Penser en Dieu", c'est réaliser que, quand moi, être incréé, je me tourne vers mon être incréé, je me tourne vers Dieu. Et c'est alors Dieu qui pense. 
En un sens, c'est toujours Dieu qui pense, car il n'y a qu'une seule cause efficace. Mais d'ordinaire, je ne le réalise pas, je ne le reconnais pas. D'ordinaire, Dieu me pense, et ensuite "je " pense. Et les pensées me semblent de plus en plus étranges et étrangères, à l'image du reste du monde. Et je me perds en ces entrelacs, l'acte intellectuel devenant peu à peu mécanique bavarde.

Remarquez que tout ceci reste valable si, au lieu de "Dieu", je préfère parler de l'univers, de la nature, du cosmos ou de la réalité. Les implications pour l'intégration de la pensée dans la vie intérieure sont les mêmes.

Et donc, il est possible de penser à partir du silence, de reconnaître tout simplement que les mots apparaissent, vibrent et s'évanouissent dans le silence. Le silence n'est pas étouffé par les mots, les mots ne sont pas vampirisés par le silence. Il y a harmonie, comme dans une belle musique, il y a un respire, un balancement. Parfois les mots affleurent comme des grosses baleines bleues. Parfois elles jaillissent comme des poissons volants. Mais l'harmonie demeure. Et même, les mots, en faisant vibrer le silence, le mettent en valeur, tout comme un son met en valeur l'espace d'une église. Attentif au surgissement des choses, elles me semblent de moins en moins étrangères. 

Et aussi, je réalise ainsi que les pensées, comme n'importe quel acte ou mouvement, jaillissent de l'acte universel. C'est cette mise à l'unisson avec l'acte universel qui me rempli de joie, de force et me réconcilie avec la souffrance, la vieillesse, la maladie, la mort et autres accidents de la vie. Il y a vision et affection. Intellect et coeur, la dimension cognitive et la dimension affective.

Donc le retournement vers soi, la plongée au centre, ne détruit pas l'intellect, mais m'ouvre à une autre manière de penser, dont j'ai forcément déjà fait l'expérience, mais que j'épouse ici pleinement. L'explication de tout cela est simple, en vérité : comme tout est dans l'espace, tout est dans la conscience universelle, d'elle et vers elle. Il n'y a pas d'exception. Même la distraction baigne dans la conscience ; même l'oubli, même le bavardage, tout. Avoir cette assurance, basée sur l'expérience ordinaire, nous donne le courage et la confiance pour plonger. Il y a alors yoga, conjonction, union.

Reconnaître que c'est m'univers qui vit, qui s'identifie, qui imagine, qui désire. Voir, sentir qu'il n'y a pas de séparation, mais continuité d'une infinité de degrés, de nuances, à l'image d'une cascade qui fait un seul mouvement, depuis sa source jusqu'à ses plus fines gouttelettes. 

lundi 11 novembre 2019

Silence-soleil et Parole-lune



"La connaissance de l'Intellect, symbolisé par le soleil et siégeant dans le cœur, ne peut être exprimée que par le silence : elle reste incommunicable. Le savoir de la raison, symbolisé par la lune et siégeant dans le cerveau, est exprimé par la parole : il est une faculté médiate de connaissance et peut être partagé par d'autres."

Jean Biès, "L'autre côté de la parole", in Epignôsis n° 19, p.14

"Intellectuel" passe aujourd'hui pour une insulte.
Pourtant, l'Intellect, dans la tradition occidentale, est la faculté intuitive de connaître directement  la vérité.
En Inde, "la caverne du coeur", ou "' "espace du coeur" désigne l'Intellect, faculté de connaissance supérieure du Vrai. A noter, en Inde, du moins dans la tradition tantrique : la Soleil, le Lune. Mais bien sûr, ceci est variable.
Dans la philosophie de la Reconnaissance, on distingue quatre niveau de la Parole, de la conscience universelle qui se réalise elle-même en s'énonçant, en s'éprouvant.

Dans tous les cas, l'intellect est une faculté noble.
Alors comment expliquer le sort que lui font nos contemporains ?
Serait-ce que m'intuition du Vrai n'est pas aussi recherchée qu'on le dit ? 

lundi 20 mai 2019

La connaissance intellectuelle est plus importante

Résultat de recherche d'images pour "philosopher thinking"

C'est un cliché de la spiritualité contemporaine mondialisée : la connaissance intellectuelle est, au mieux, secondaire ; au pire, elle est un poison.

Or, cette opinion est parfois propagée au nom du shivaïsme du Cachemire, comme si c'était la doctrine du shivaïsme du Cachemire.

Mais il n'en est rien. Bien sûr, l'expérience spirituelle est en partie immédiate, et donc non-intellectuelle, car l'expérience spirituelle, selon le shivaïsme du Cachemire, est l'expérience immédiate de la conscience. Mais pas seulement : cette expérience est toujours déjà présente, car tout est conscience. Pourtant, elle passe inaperçue. Pour que la conscience se réalise pleinement, il faut donc autre chose. Et cette autre chose, selon le shivaïsme du Cachemire, c'est une connaissance intellectuelle, discursive, verbale, qui seule a le pouvoir de contrecarrer l'ignorance intellectuelle, car elle opère au même niveau qu'elle.

Abhinava Goupta affirme explicitement la supériorité de la connaissance intellectuelle dans le premier chapitre de sa Lumière des Tantra (Tantrâloka, I, 43-45) :

"L'initiation rituelle et autres [moyens non-intellectuels] détruisent l'ignorance spirituelle (paurusham). Mais cette connaissance spirituelle ne se manifeste clairement qu'après la disparition du corps.
En revanche, quand l'ignorance intellectuelle disparaît parce que se manifeste la connaissance intellectuelle, alors la liberté en cette vie même [se manifeste clairement], présente comme [un fruit] dans la paume de la main !
L'initiation elle-même ne libère vraiment que quand elle est précédée par la connaissance intellectuelle. Même dans ce cas, la connaissance intellectuelle est le plus important."

Je n'invente rien. Ce point est suffisamment important pour qu'Abhinava Goupta le souligne dès le premier chapitre de son œuvre principale, consacré justement aux "bases", c'est-à-dire aux principes qui servent dans tout l'enseignement du shivaïsme du Cachemire.
N'en déplaise aux radicalisés du ressenti et autres ayatollahs du "percept pur", l'intellect joue un rôle central dans le shivaïsme du Cachemire.

Transcender et inclure.

jeudi 19 avril 2018

Le cœur et la tête sont-ils incompatibles ?

Raisons et sentiments, raison contre sentiments...
une vieille guerre.

Raison ou sentiments ?


Doit-elle continuer jusque dans la spiritualité ?
Selon l'opinion qui prévaut aujourd'hui, oui.
L'intellect, la raison, sont systématiquement décriés,
en faveur du sentiments, du ressenti.

Ceci ne date pas d'hier.
Ecoutez ce qu'en dite madame Guyon, grande mystique et maître spirituel du XVIIe siècle, et qui a inspirée, entre autres, Lilian Silburn. Elle dit ceci à ses disciples, au soir d'une longue vie dédiée à l'oraison du cœur :

"Ce que je désire, mes enfants, est que vous soyez simples à l'oraison, sans multiplicité de discours, afin que Dieu, qui verse son Esprit sur le simple, soit lui-même votre prière : simples de pensée, les laissant tomber et ne les admettant point, simples d'esprit, n'ayant qu'un seul regard en Dieu" (Discours spirituels, I, p. 240, choisis par D. et M. Tronc, Editions du Carmel)

Dans cette perspective, elle lit le récit de la Genèse comme une chute dans la tête. Avant de goûter au fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, il n'y avait ni bien ni mal. Adam et Ève étaient comme des enfants, sans conscience d'eux-mêmes, sans image d'eux-mêmes, sans aucune réflexion ni retour sur soi. Selon elle, la conscience d'être est la première pensée, la première réflexion et donc le premier pas vers la déchéance. Car Dieu est une immensité simple, absolument sans qualités. 

Et la voie pour revenir à l'unité, à l'harmonie avec le Tout sans nom ni forme, c'est justement l'inverse : la simplicité, l'abandon de toute réflexion, de toute image, de tout attachement. C'est la pratique de l’oraison de simple regard où, comme un enfant, la tête démissionne en faveur du cœur. Madame Guyon avait d'ailleurs crée une sorte d'"Ordre" secret de l'Enfant-Jésus.

"Soyez comme des petits enfants" : tel est son message, et tel est le message de la spiritualité contemporaine. Il faut dire que nous vivons dans un environnement de plus en plus rapide et stimulant. L'attention est dispersée, fragmentée, déracinée, emportée, exilée...d'où une sensation de mal-être.

Mais cette solution - le suicide intellectuel - est-elle vraiment une solution ?

Premièrement, il est impossible de ne pas penser. De ne pas réfléchir. De ne pas juger ("Untel n'est pas dans le jugement" c'est encore un jugement), de ne pas être conscient. De fait, qui peut vivre sans penser ? Car tout se passe comme si conscience et pensée étaient inséparables. Certes il y a des intervalles, des moments de calme. Mais la conscience est un océan, et l'océan n'est jamais sans vagues, dit Abhinava Goupta, le grand sage du shivaïsme cachemirien du Xe siècle. Voilà pourquoi, dans cette philosophie tantrique, on dit que l'être est animé par e pouvoir de penser (vimarsha), de juger, d'estimer. Et on ajoute que ce pouvoir est à la source de tous les langages. 

D'un autre côté, si la conscience est source et base de tous les souffrances de la vie, de la vieillesse, de la misère, de l'incessant bavardage intérieur, des délires de l'imagination, alors on est peut-être en droit de se demander si la conscience n'est pas le malheur de l'homme. Plus que dans le ressenti (qui est déjà conscient, articulé et "mental" en ce sens), il faudrait réaliser que la conscience elle-même, en ses facettes mentales, conceptuelles ou perceptuelles, est l’illusion fondamentale et la racine de toute souffrance. Dans ce cas, il nous suffit de vivre avec la croyance commune que la mort débouche sur le néant : alors, nous serons délivrés. En attendant, nous pouvons vivre en réalisant que toute expérience est une illusion, que la conscience est un accident de la matière-énergie, une fausse note dans le silence cosmique. 

Cependant, même dans ce cas, je ne cesserais pas de réfléchir. 
Mais est-ce si douloureux ?
Est-ce la réflexion elle-même qui me fait souffrir ? Ou bien est-ce le manque de réflexion ? Ou bien le fait de mal réfléchir ? Peut-être que penser s'apprend ? 
D'autre part, il me semble qu'il faut distinguer entre le bavardage mental "les pensées", la radio intérieure qui parasite notre expérience ; et la réflexion : penser, raisonner, s'interroger. 
Or, si les pensées sont en effet une nuisance, on peut s'en débarrasser en cultivant le silence intérieur. 
Mais pourquoi faudrait-il cesser à jamais de réfléchir ? C'est inutile et, de toutes façons, impossible.
Nous sommes donc vouer à mûrir et à accepter notre conscience, notre intelligence. 
Une certaine culture a rejeté le corps pendant des siècles au nom de l'intellect.

Mais pourquoi aujourd'hui tomber dans l'excès inverse, et vouloir cette amputation de l'intellect ?
Ou serait une forme de jalousie ? De frustration ? De dépit ? Peut-être que les gens se disent qu'ils sont trop nuls intellectuellement. Et donc, ils sont tentés d'adhérer à des discours qui méprisent l'intellect, afin de sauver la face et de vivre en paix avec ce qu'ils croient être leur imbécillité, leur manque de capacité de compréhension, de mémorisation, etc. 

C'est peut-être vrai pour les débiles profonds. Mais pour les autres, je crois que c'est une erreur. Le corps peut s'assouplir, se muscler, s'alléger, grâce à la nourriture et la manière de respirer, par exemple. Alors pourquoi n'en n'irait-il pas de même pour l'intellect ? Je suis convaincu qu'au contraire, l'intellect est un outil qui se travaille. Sa base est le langage : on peut enrichir son vocabulaire, fluidifier sa syntaxe, en lisant et en écoutant des gens qui savent parler ; mais la base de l'intellect est aussi le corps : à l'origine, le yoga est censé purifier l'intellect, c'est-à-dire améliorer notre concentration, notre indifférence aux conditions extérieures (bruit, chaleur, froid, faim, soif, petites douleurs et autres distractions). 

De plus, j'observe que les "maîtres spirituels" qui dénigrent l'intellect le font le plus souvent dans l'idée de décourager tout esprit critique. C'est un stratagème - cousu de fil blanc à mes yeux - pour se défendre contre toute remise en question et avoir le terrain libre pour manipuler leurs ouailles (qui certes sont complices de leur propre égarement).

Et grâce à l'intellect, nous sommes capables de comprendre. De parvenir à des certitudes. Nous ne dépendons plus de nos ressentis, de nos humeurs, de nos impressions. Une lumière brille, une clarté qui n'est pas soumise aux circonstances.

Cela est-il incompatible avec le cœur ?
Mais pourquoi donc ?
Je fais l'expérience du contraire.
Un temps d'oraison de silence, immobile, durant lequel mon être s'ouvre au ressentir du cœur,
au sentiment d'être relié à tout, apaise mon corps et mon mental. Du coup, je réfléchis plus finement. Les pensées (les mots intérieurs) sont moins envahissants, mais plus vrais, plus forts, plus clairs.
Donc non, je ne vois nulle incompatibilité.
Au contraire, je vis une complémentarité du cœur et de la "tête". 

L'amour et la connaissance sont les deux ailes de l'oiseau de l'âme.

lundi 8 août 2016

Le phénomène Pensée



Le miracle de la pensée :

"Assez inconsidérément...il est devenu à la mode de minimiser l'intelligence par rapport à d'autres formes ou d'autres faces de connaissance. Dans la mesure où pareille tendance marque seulement la défiance vis-à-vis d'un géométrisme statique et abstrait, la réaction n'a rien que de salutaire.
Mais là où elle deviendrait néfaste, c'est si elle parvenait à nous faire oublier l'essence vraiment exceptionnelle du phénomène Pensée, - lequel consiste, pour une conscience, à se centrer assez parfaitement sur soi pour pouvoir se saisir (elle et l'Univers en même temps) dans le cadre explicite d'un présent, d'un passé et d'un avenir - c'est-à-dire dans les dimensions de l'Espace-Temps.
Plus on réfléchit aux conséquences révolutionnaires que cette simple transformation apporte au régime antérieur du Monde...plus on se convainc qu'il serait aussi ridicule que stérile de regarder l'Intelligence comme une anomalie ou même une maladie de la Conscience que la Vie comme une moisissure de la Terre."

Telhard de Chardin, Agitation ou Genèse ? , II

vendredi 24 juin 2016

L'intelligence d'amour



Aujourd'hui, "intellectuel" est devenu synonyme de superficiel, de compliqué, de vain. 
Outre qu'il y a là sans doute le signe d'une impuissance intellectuelle - à l'image du renard de la fable - n'est-ce pas aussi qu'on a dissocié l'intelligence de l'amour ?
Et ceci semble vrai, hélas, jusque dans ce que l'on appelle "la spiritualité".
Or, amour et intelligence sont deux versants du Mont Sacré.
Le silence appelle le désir, 
l'absence la présence, 
le vide la plénitude.
La lenteur réfléchie est un hymne à l'ardeur mystique 
et la rigueur de penser, une célébration du cœur.
La justesse des mots n'est-elle pas le corps de la justice ?

Permettez-moi de rappeler ici le chant d'Outpaladéva, à la fois philosophe et mystique, philosophe parce que mystique :


La vision des choses telles qu'elles sont
et la grande fête de ton adoration :
couple d'inséparables
qui grandissent sans cesse
en tes amoureux. 

Hymnes, XIII, 7

Pourquoi faut-il sans cesse répéter que philosophie est amour de la sagesse ?

Et quelle sagesse, si ce n'est celle de l'amour ?

Quand Augustin demande la connaissance de Dieu et celle de son âme immortelle, à qui s'adresse-t-il ? A dame Raison. Oui : à la raison, à cette raison que tous méprisent aujourd'hui, le plus souvent au nom de quelques impressions infantiles idéalisées. Refus du réel. Régression. Et non plus transcendance. La raison est réduite à l'art de rédiger des notices et autres "procédures". Quelle laideur ! 

Or, raison et amour sont inséparables.
Raison culmine dans le silence.
Amour se meurt dans la béatitude.
Voilà pourquoi j'ai, à ma manière, certes superficielle, tenté d'attirer l'attention (l'amour ?) sur "l'autre versant du silence", pensé (sic) non comme une brume étrangère à un espace impersonnel, mais comme le bouillonnement même de l'océan sans rivages.

Jacqueline Kelen prévient :

"Tant que l'on dissociera l'intelligence et l'amour, on se retrouvera dans cette situation du monde moderne : d'un côté les gens intelligents, on dira même intellectuels pour préciser leur spécialité, nécessairement froids, voire méchants ; de l'autre ceux qui regorgent de bons sentiments et qui, conséquemment, peuvent s'abstenir de réfléchir...
Finalement, les troubadours, les Fidèles d'Amour, les philosophes néoplatoniciens ont réussi ce tour magnifique d'allier le goût de la perfection à l'appétit de bonheur. Et de nommer amour cette alliance miraculeuse. Les hommes modernes, assurément, peuvent les envier, eux qui la plupart du temps doivent choisir entre un bonheur morne et un savoir austère, entre la bêtise heureuse et l'intelligence tourmentée...
Quand on perd les mots, sans nul doute l'amour s'amenuise." (Amour, invincible Amour, pp. 108-114)

Je ne saurais mieux dire.

mercredi 18 mai 2016

Jeux d'esprit

La spiritualité contemporaine est fondée sur le rejet du mental (manas), de l'intellect (buddhi), de la parole (vâc), de la raison (tarka), de la logique (nyâya). Le néoadvaita, en particulier, mais aussi toutes les thérapies New Age dérivées d'Osho (indien, certes, mais nietzschéen notoire, sans éducation traditionnelle) et d'autres.
Or, l'intellect, la mémoire, l’habileté mentale (medhâ), l'érudition, la parole, la logique, sont les piliers de la culture traditionnelle de l'Inde, patrie des divers non-dualismes.

C'est l'Inde qui a inventé le jeu d’Échec (chaturanga), les chiffres, dont le zéro (shûnya). Voir ici pour plus de détails.

Sarasvatî, la conscience-parole


Les brahmanes sont des spécialistes de la parole, de la logique et de la mémorisation. La grammaire sanskrite de Pânini comporte près de 4000 règles. Les brahmanes apprennent par cœur une partie des Védas, et souvent des milliers de versets sur divers sujets.
Les différentes formes de logique indienne font l'admiration des logiciens du monde entier.
Les milieux non-dualistes dans la tradition de Shankara pratiquent l'art de conduire sa pensée (nyâya) au moyen de la raison (tarka). Voici un exemple, un examen récent. Le candidat répond au successeur de Shankara, qui lui demande "Que signifie 'être membre d'un syllogisme' ?". Et cela continue avec des questions de plus en plus complexes, le tout en sanskrit... : 


Nous sommes assez loin de l'ambiance d'indolence mentale qui caractérise nombre de "satsangs" du néoadvaita. De plus, Shankara n'a que faire des expériences mystiques ou des "ressentis". Le samâdhi ne joue aucun rôle dans la voie qu'il propose, sauf pour préparer l'intellect (buddhi), justement. Il réfute l'idée d'une méditation nécessaire après la compréhension intellectuelle. Pour lui, l'intellect est l'organe de l'éveil. Il n'y a ni "cœur", ni "ressenti", ni "vibration". Je ne dis pas que je suis d'accord avec ceci, mais c'est un fait, et la différence entre cette doctrine et l'anti-intellectualisme contemporain est tout de même frappante...

La culture indienne est une culture intellectualiste, comme la culture grecque.

Voici un autre exemple, d'une pratique peu connue hors des milieux traditionnels : l'avadhânam, littéralement "l'acte de faire attention". C'est une sorte d'épreuve et de jeu ou le candidat est interrogé par plusieurs personnes - jusqu'à une centaine ! - sur des sujets divers, en même temps, et il doit répondre en sanskrit, en vers, en respectant certaines contraintes imposées par les questionneurs, qui doivent de plus le distraire de toutes sortes de manières. C'est un exercice d'attention "multi-tâches", d'érudition et d'agilité mentale, tout le contraire d'un retour à l'instant présent ou au ressenti...
Voici un avadhâni célèbre. Dans cet extrait, on voit le début et la fin, le tout en sanskrit :


Je ne dis pas que c'est incompatible avec la "sensualité" du tantra, de la tradition d'Abhinavagoupta. Bien au contraire !  Abhinava était un homme d'une vaste puissance intellectuelle, érudit, fin, logicien, poète et grammairien. Mais admettez que nous sommes loin, très loin de l'atmosphère rageusement anti-intellectuelle qui sévit dans les milieux néoadvaita ou néotantra.

Et je pourrais donner mille exemples de la manière dont la tradition du tantra non-duel célèbre l'intellect, personnifié par la Déesse, Sarasvatî, apparentée à la Déesse Parâ elle-même, c'est-à-dire à la Conscience.
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