jeudi 3 mai 2018

Anubhava - l'expérience

A quoi bon "comprendre" si l'on ne fait pas l'expérience ?
L'éveil n'est-il pas une expérience ?
"Faire l'expérience du Soi" : tel serait le but de la vie intérieure.



D'un autre côté, si expérience du Soi il y a, alors ça n'est plus le Soi dont on fait l'expérience, mais d'un objet, un contenu seulement plus profond, en apparence, que les autres. 
De plus, toute expérience est passagère : tout ce qui a un début a une fin, tout ce qui apparaît, disparaît. Comment une expérince, fut-elle "du Soi", pourrait-elle durer ?

Comment résoudre cette énigme ?
On me dit que l'éveil est une expérience, mais j'entends aussi que toute expérience est impermanente !
On me dit de plus que le Soi n'est pas un objet, quelque chose de connaissable sur le mode du "cela" objectif ; mais on me dit aussi que, sans l'expérience du Soi, je ne connaîtrais jamais le vrai bonheur ! Qu'il faut faire cette expérience et la stabiliser !

Si le bonheur dépend de l'expérience du Soi, alors ce problème est important.

Le mot sanskrit anubhava "expérience" est formé d'un préfixe anu- "en même temps", "simultané", exprime aussi l'idée de dépendance. bhava- vient de la racine -bhû "exister", "naître", "devenir", "survenir". Selon Shankara, anubhava est synonyme d'âtmâ, le Soi; Le Soi est anubhava-mâtra : il est "simplement expérience", rien d'autre.
Que signifie cette énigme ?

A première vue, l'expérience du Soi est l'objectif de la quête spirituelle. 
Pour arriver à cette expérience, des conditions doivent être réunies, dit-on : un corps sain, un mental calme, apaisé, mais aussi un fort désir de se libérer de ces conditions. La pratique de la méditation ou d'une autre technique est censée me délivrer de cette emprise de l'imagination et des émotions négatives, pour révéler le Soi en sa nudité. C'est l'expérience du Soi. Le Soi est mon essence et l'essence de l'univers. C'est ce que tous désirent, mais sans en avoir une claire conscience. Le début de la vie intérieure serait de voir que le Soi est le véritable objet de tous les désirs. Le Soi est comme le soleil derrière les nuages. Les nuages, c'est le mental, l'ego... Une fois écartés, la lumière du Soi se révèle d'elle-même. C'est l'éveil, la libération. Ensuite, il n'y a qu'à stabiliser.

Mais d'un autre côté, le Soi est ainsi conçu comme un objet, un objectif à atteindre, un objet du désir. 
Cependant un objet n'est pas le Soi : un objet est "cela", et non pas "soi-même". En effet, un objet est perçu, contenu dans la conscience, comme un corps baigne dans l'espace. Il est révélé par la lumière du Soi. Il est présent "à moi", "pour moi", comme on voudra, mais il n'est pas moi, il n'est pas le Soi qui, comme son nom l'indique, ne peut jamais être réduit à un objet, à une chose connue à la manière d'une table ou d'un arbre.
De fait, un objet (pensée, sensations, tout...) est délimité : il a une forme, une structure, il est localisé dans l'espace (parfois dans l'espace privé des sensations), mesuré dans le temps, il apparaît, il disparaît. Il est "là" devant moi, en ce sens qu'il est éclairé par la lumière du Soi. Tout baigne dans cette espace lumineux. Il est impossible d'ailleurs de prouver l'existence de quoi que ce soi en dehors du Soi, en dehors de cet espace, car connaître ce qui serait "en dehors" de cette lumière-conscience-Soi, cela n'est possible que grâce, justement, à cette lumière: la lumière ne peut mettre en lumière l'absence de lumière. Donc il n'y a que la lumière, et les ténèbres ne sont qu'une apparence due à une sorte d'aveuglement.
Autrement dit, le Soi est la texture même de toute expérience. Il est l'expérience elle-même, comme l'espace qui est unique, même si, en apparence, il semble délimité par les objets matériels. Il n'y a pas "des" expériences, mais bien une seule, immuable, mais qui semble seulement se fragmenter à cause de ses contenus, tout comme l'espace semble se diviser en plusieurs espace à cause des objets qu'il accueille. Mais ça n'est qu'une apparence, pas la réalité.
Chercher l'expérience du Soi, comme si le Soi n'était pas déjà l'expérience même, c'est donc comme chercher à atteindre l'espace : nécessairement, celui qui cherche à aller dans l'espace s'y trouve déjà !

Il y a donc un problème.
La solution pourrait ressembler à ceci :
Le Soi est l'expérience elle-même. Tout baigne en cette lumière, hors de laquelle et sans laquelle le Rien lui-même ne serait pas rien. En ce sens, il est toujours déjà atteint, et chercher à l'atteindre est vain. 
En revanche, chercher à comprendre cette situation fait sens. Je peux comprendre ce qu'est le Soi, qu'il n'est pas un objet, qu'il est toujours présent par nature, qu'il ne peut donc faire l'objet d'une expérience spéciale. La connaissance du Soi fait sens : elle ne le fait pas connaître comme quelque chose de réellement nouveau ; elle écarte simplement l'ignorance, l'aveuglement, la négligence et les doutes à son sujet. La seule "expérience" du Soi consisterait à comprendre cela.

Le Védânta va dans ce sens : la connaissance des Oupanishads ne fait qu'écarter le voile de l'ignorance du Soi toujours déjà présent, ou plutôt : du Soi qui est la présence même, présente avant toute autre présence, présent jusqu'en toute absence. Il est donc inutile et vain de chercher l'expérience du Soi à travers des techniques comme la méditation, la danse, le jeûne, une drogue ou une "transmission d'énergie", comme on chercherait à aller dans un lieu particulier qui serait "l'espace". Il y a là comme une impossibilité.
Mais par contre, il est salutaire d'écouter, de méditer pour comprendre et contempler : être, plutôt que faire. Pas d'expérience spéciale, juste être. "Tu es cela", comme "Untel, c'est lui !" Une simple reconnaissance, un rapprochement soudain entre le plus intime, le plus évident (la conscience) et le plus lointain (le Soi, le divin).

La philosophie tantrique de la Reconnaissance dit la même chose : 
Le Soi est l'Absolu, le divin auquel tous les êtres aspirent sans le savoir. Ce Soi est la conscience, la lumière immédiate qui révèle toutes les pensées, les sensations, les choses, le monde... et même l'absence de tout cela (autrement, comment pourrait-on savoir qu'une pensée à disparue, par exemple ?). La conscience ne peut ni être réalisée (réaliser cette évidence ?), ni perdue (car alors, comment cette perte serait-elle connue ?). Elle ne peut être atteinte : seul un fou va demander aux autres de s'aider à se trouver. Elle ne peut être évitée : le sommeil le plus profond baigne dans sa clarté. 
Par contre, la conscience, toujours présente et évidente, n'est pas reconnue pour ce qu'elle est. La plupart du temps, la conscience se dit "oui, la conscience... et alors ?" La conscience ne se comprend pas elle-même, elle n'apprécie pas sa propre majesté. Elle néglige sa propre étendue, comme un enfant gâté. Elle se croit banale. Éblouie par sa propre lumière qu'elle prend pour un objet ennuyeux, elle se sent blasée, et va chercher "au dehors" des reflets d'elle-même, reflets extérieurs qui ne se manifestent qu'en elle-même et par sa lumière !
Et le plus beau est que cette simple reconnaissance à le pouvoir de rendre à l'expérience, nue, quotidienne, ordinaire, un éclat singulier, un pouvoir d'émerveillement sans pareil. Il n'est pas nécessaire de méditer, sauf au sens de réfléchir ou d'exercer sa concentration. Accumuler des expériences extraordinaires est un miroir aux alouettes, un trompe-l’œil. La  simple contemplation de l'être, au contraire, dans l'accueil serein de ce qui apparaît, a le pouvoir de combler tous mes désirs. L'extraordinaire, c'est de voir directement que les apparences apparaissent en moi, lumière qui illumine tous ces va-et-vient.
Même une tradition mystique comme la tradition de l'oraison catholique (par exemple Jean de la Croix) affirme clairement que la recherche d'expériences extraordinaires est un grave obstacle à l'union avec Dieu. 
Il suffit de reconnaître le maître en soi, le maître qui est le Soi, et de s'abandonner en cet espace, comme un enfant qui s'endort, sans plus rien chercher. Les pensées, les sensations, etc. sont laissées à elles-mêmes, ou plutôt, aux bons soins de cette espace que nous sommes, de cet espace immuable, que rien ne peut obstruer ni cacher, car il est la lumière même en laquelle se révèle les plus épaisses ténèbres.

L'expérience du Soi ne consiste donc pas à faire une expérience spéciale, mais à reconnaître que toute expérience est l'Expérience qui est le Soi, purement et simplement. Et cette expérience de compréhension, si l'on veut, débouche sur l'expérience extraordinaire  de la transmutation de la vie quotidienne. 

7 commentaires:

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  2. Bonjour,
    Tout d'abord, ça n'est pas moi qui le dit, mais le Védânta, ou la Reconnaissance. Ces philosophies inspirent ma réflexion, mais je n'en suis pas un "représentant".

    Ensuite, vous avez raison : il y a un problème.
    Comment la conscience peut-elle s'égarer ? D'où vient l'ignorance, si l'absolu est pure connaissance ?

    La réponse traditionnelle est que cet égarement n'est qu'une apparence.
    Dans tous les cas, la conscience demeure inaltérée. L'ignorance n'existe pas réellement. Il n'y a qu'une seule réalité. Il n'y a donc pas réellement contradiction.

    La Reconnaissance ajoute que cette ignorance a sa source dans la liberté de la conscience : être conscient, c'est apprécier le vertige de se perdre dans ses propres créations, un peu comme un enfant qui joue, ou comme un lecteur de roman qui se perd dans une histoire, tout en sachant que ça n'est qu'une fiction.

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  3. Bonjour,
    A propos du Soi, je constate qu'on emploie souvent le terme de réalisation. Donc réalisation du Soi pour justement différencier cela de l'expérience ou des expériences qui sont par définition éphémères et circonstanciées.

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  4. Oui.
    C'est comme quand on dit :
    "Je cherchais mes lunettes et j'ai réalisé qu'elles étaient sur mon nez !"
    Il n'y a pas connaissance inédite, juste un éveil, une clarification de l'expérience.

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  6. Attention, le Védânta n'affirme pas que l'absolu (brahman) a besoin de l'ignorance ! L'absolu n'a besoin de rien, car rien d'autre que l'absolu n'est réel, "un et sans second". L'absolu ne simule rien. Il n'a aucun rapport à rien : il est absolu. C'est Dieu qui crée le monde et les êtres. Mais tout cela est l'absolu perçu à travers le prisme de l'ignorance.

    En ce qui concerne le viol, il est justement du à l'ignorance dont la Reconnaissance se veut le remède ! Si les violeurs avaient reconnu leur essence, ils ne violeraient pas. L'objection que vous soulevez est semblable à celle de Voltaire qui moquait ainsi le monisme de Spinoza : "Le spinozisme, c'est Dieu transformé en 10000 Turcs qui tue Dieu transformé en 10000 Allemands". Dit ainsi, c'est absurde, évidemment. En vérité, ça n'est pas Dieu ou l'absolu ou la conscience qui se tue elle-même : c'est bien plutôt la conscience s'ignorant elle-même, s'égarant à cause de ses propre pouvoirs. C'est comme un cauchemars. Il y a comme un égarement potentiel dans la capacité d'être conscient. Car qui dit conscient dit "conscient de", et donc possibilité de toutes sortes de méprises.

    Ensuite, vous me demandez mon avis.
    Je trouve que le Védânta est beau par sa simplicité. Après, il n'explique pas vraiment l'origine de l'ignorance, de cette illusion qui vient planer sur l'absolu on ne sait d'où, puisqu'il n'y a que l'absolu. La réponse du Védânta est que toutes ces questions et ces réponses (=le Védânta lui-même) est basé sur l'ignorance ! Ce qui ne manque pas de piquant.

    Pour la Reconnaissance, je partage votre questionnement. Mais le but de la Reconnaissance n'est pas de justifier le viol ! Il est d'éradiquer la confusion qui rend possible le viol. En un sen, c'est vrai, je pense qu'il fut admettre que la conscience est malade, égarée de par sa propre liberté infinie. Toute liberté est liberté de se tromper, aussi. Dieu viol Dieu. C'est l'ignorance. Mais il y a une guérison possible.

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