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jeudi 20 janvier 2022

Le Tantra est la vérité du Veda

 

Dans son Poème pour reconnaître le Seigneur en soi (Īśvarapratyabhijñākārikā), Outpala Déva démontre ainsi que la conscience, c'est-à-dire le Soi, notre essence, est divine :

tathā hi jaḍabhūtānāṃ pratiṣṭhā jīvadāśrayā
jñānaṃ kriyā ca bhūtānāṃ jīvatāṃ jīvanaṃ matam // 

[La conscience est divine] car le fondement des choses privées de conscience propre est ce qui est vivant. Or, l'omniscience et l'omnipotence sont la vie même de ce qui est vivant". (I, 1, 4)

Je ne vais pas ici expliquer ce verset, qui résume la philosophie de la Reconnaissance. Disons seulement que le monde dépend des êtres vivants (jîva), c'est-à-dire de leur conscience. Or, la conscience est omnisciente et omnipotente. Ces attributs sont divins. Donc, la conscience ou la vie sont divines.

Mais pourquoi, dans ce verset, Outpala Déva emploie-t-il le mot "vie" ou "être vivant" plutôt que "conscience" ? Son propos serait alors plus clair, non ? De plus, l'"être vivant" (jîva), cela renvoie à un être mortel, périssable, limité, à un individu. 

La réponse, à mon avis, tient en deux points. Et il y a une réponse, bien sûr, car Outpala Déva ne choisissait pas ses mots au hasard.

La première est que la philosophie tantrique de la Reconnaissance ne nie pas totalement l'individu. Comme le monde, l'individu n'est pas une pure illusion. Il est plutôt une création du Créateur, c'est-à-dire de la conscience universelle. 

La seconde est la suivante : Dans la tradition indienne au sens large, le Dharma, l'ordre naturel et juste des choses, dépend de la proximité de chaque chose à la vie. Plus une chose ou un être sont "vivants", plus ils sont purs et placé haut dans la hiérarchie. Plus ils sont proches de la mort, plus ils sont situés bas. Ce principe permet d'expliquer de nombreux détails des coutumes indiennes.

Et donc, en disant que la conscience est vie, Outpala Déva fait un clin d'œil en direction de cette vision orthodoxe. Mais il la subverti, car si la "vie" est "conscience", alors tout ce qui est proche de la conscience ou qui stimule ou éveille la conscience, est "pur". Or, la viande (la nourriture) et l'alcool (consommés en juste quantité) éveillent la conscience, l'intensifient. En termes tantriques, ils désinhibent la conscience et la révèlent comme félicité, car comme le Veda l'affirmait déjà, "le brahman (l'absolu) est félicité" ou plaisir. De même, les sécrétions sexuelles (il faudrait trouver un terme plus élégant) proviennent de la conscience intensifiée, et ils ont le pouvoir insigne de créer semble-t-il cette conscience à partir de la matière. 

Ces trois - nourriture, boisson fermentée et sécrétions sexuelles - sont les trois mystère du Tantra, en particulier de la tradition Kaula. En disant que la conscience est vie, Outpala Déva envoie donc un message aux tenants de l'orthodoxie et de la pureté en Inde : votre "pureté" n'est qu'une compréhension partielle de la conscience. Et donc, sans le savoir, quand vous, les orthodoxes, aspirez à adhérer à votre pureté qui condamne l'alcool, par exemple, vous aspirez en réalité à la félicité pure de la conscience, qui est la pureté même. Et donc, vous devriez pratiquer les rites tantriques que vous condamnez. En réalité, ce que vous prenez pour de l'impureté, c'est la véritable pureté si l'on suit jusqu'au bout vos propres critères !

Ce choix de mot, surprenant, suggère donc en réalité que le Tantra est la vérité du Veda, de la tradition orthodoxe de l'Inde.

vendredi 25 septembre 2020

Puissance qui est désir




 Le yoga tantrique conseille de s'en remettre au pouvoir vivant à la source de toute existence. Cette Déesse est le Pouvoir (âjnâ), le Commandement, "ce qui fait connaître" et qui incite, en même temps, à agir.

Elle se décrit elle-même ainsi :


"L'énergie divine originelle

est terrible, pleine de dynamisme.

Elle est aussi bien transcendante, que subtile et grossière.

(Comme) une mer d'huile, 

elle est attention sans attention (manomanî).

Elle est créativité de la Présence, au-delà du mental :

une ineffable présence transparente.

On ne peut la connaître parmi les choses.

Elle est très facile à connaître, la mère du monde !

Artiste, elle est félicité perpétuelle,

cachée dans la félicité du repos.

Elle se délecte, pleine de joie :

elle est donc comblée, incarnation de la félicité.

Elle est vide, elle est l'élan (âjnâ) transcendant.

Elle transmute tout ce qui est vivant ou inerte.

Sa forme est le ciel,

elle vit cachée dans le ciel.

Elle s'énonce elle-même

en des myriades de récitations (de Mantras).

Elle est la Maîtresse qui est Désir/Plaisir (kâma),

le pouvoir du Désir

qui se glisse au centre de la Présence."

Manthânabhairavatantram, Yogakhanda (1), 43, 84-88, édité par Mark Dyczkowski, vol. 1, p. 423

vendredi 7 août 2020

Cachée entre l'expir et l'inspir

The Heritagist: India


kharaṇḍadaṇḍamadhyasthā aṇucitkalayāpinī //
prāṇāpānāntare līnā ānandaśaktirucyate /
kālavelāvicitrāṅgī tanvī tattvaprabodhakī //
nirānandapade līnā bhīṣaṇī paramāvyayā /

"Cachée entre l'expir et l'inspir,
on dit qu'elle est l'Energie de Félicité.
Elle habite au centre du canal de l'espace,
infuse dans le dynamisme conscient de l'âme.
Fine, ses membres ornés des temps et des moments,
elle est Celle Qui Éveille à ce qui est.
Elle repose dans la félicité de la paix,
terrible, suprême et immortelle."

Manthâna Bhairava Tantra, Kumârikâkhanda, II, 4b-6a

Ceci est la réponse de la Déesse à Dieu, le début de l'explication du Soûtra en Trois Versets Et Demi, la quintessence du Tantra (ce mot étant ici pris en son sens traditionnel de "gnose divine", la conscience que la conscience universelle a d'elle-même).

Dans la culture, les tantras (livres) Shaivas sont la quintessence. Leur quintessence est le Kaula, l'intime gnose échangée entre Dieu et la Déesse. Sur cet arbre ancien, quatre branches puissantes : la tradition primordiale (pûrva) de la Triade (Trika) ; la tradition secrétissime de Kâlî (Krama, à ne pas confondre avec la personne du même nom bien connue dans les purânas, etc.) ; la tradition érotique de Tripurâ ; et enfin la tradition ultime de Kubjikâ. 

De profondes arcanes sont cachées dans les relations entre les branches de ce Mandala de la Réalisation (samvitti). Ainsi, Trika et Krama se complètent : Éros et Thanatos. Tripurâ et Kubjikâ ont été révélées un peu plus tard. Ces deux traditions sont à l'origine du système à sept chakras bien connue aujourd'hui. Enfin, dans la Triade et Tripurâ, Dieu enseigne la Déesse. Alors que dans Kâlî et Kubjikâ, la Déesse répond au questions de Dieu, comme dans le passage ci-dessus.

Dans cette révélation de la Déesse Lovée (kundalinî, vakrâ) elle-même, la Déesse se révèle et se réalise dans l'Intervalle, c'est-à-dire sur le Chemin du Temps ; puis, elle s'épanouit sur la voie du Centre (madhyanâdî), c'est-à-dire sur le Chemin de l'Espace. 

Elle est l'intime Présence en chacun, le dynamisme de la Présence, source de toutes les présences et de toutes les absences, au-delà de l'absence comme de la présence, acte infini à la racine de toutes les actions, mouvement total dont tous les mouvements sont comme les ornements. 

Et cela se révèle dans l'Intervalle. L'alchimie commence ainsi, là, dans cet Équinoxe. Le souffle Égal s'éveille alors, devient le Vertical qui consume tout ce qui doit l'être, jusqu'à l'Omniprésent, origine du mental, par-delà le mental. Et tout cela est félicité.

Ce passage transmet ainsi, en bref, tout l'enseignement du Tantra.

lundi 1 juin 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 63 64 65 66 67

Chola - Shiva Vinadharadaksinamurti Maître de la musique - LANKAART

L'expérience que "tout est conscience" :


sarvaṃ dehaṃ cinmayaṃ hi jagad vā paribhāvayet |

yugapan nirvikalpena manasā paramodayaḥ || 63 ||

"Que l'on réalise à fond que tout notre corps
ou bien le monde entiers sont 'faits de conscience',
avec une attention entière, sans rien laisser :
c'est l'aube ultime."

L'expérience de la fusion par le souffle :


vāyudvayasya saṃghaṭṭād antar vā bahir antataḥ |
yogī samatvavijñānasamudgamanabhājanam || 64 ||

"A travers le frottement du couple des souffles
vers le dehors ou vers le dedans, 
le yogî jouit de la claire manifestation
de l'expérience décisive de l'égalité."

L'expérience de la félicité spontanée :


sarvaṃ jagat svadehaṃ vā svānandabharitaṃ smaret |
yugapat svāmṛtenaiva parānandamayo bhavet || 65 ||

"Que l'on évoque le monde entier ou bien notre corps
comme débordant de notre félicité/ de la félicité du Soi,
d'un seul coup, sans rien d'autre que le nectar du Soi :
on deviendra débordant de la suprême félicité."

L'expérience de la félicité spontanée :



kuhanena prayogeṇa sadya eva mṛgekṣaṇe |
samudeti mahānando yena tattvaṃ prakāśate || 66 ||

"Par la pratique de la contraction (de l'anus),
ô belle aux yeux de gazelle !
la félicité infinie surgit d'un seul coup,
à travers laquelle l'être se manifeste/ brille."

L'expérience du toucher subtil :


sarvasrotonibandhena prāṇaśaktyordhvayā śanaiḥ |
pipīlasparśavelāyām prathate paramaṃ sukham || 67 ||

"En bloquant le cours naturel des (cinq sens),
l'énergie du souffle s'élève peu à peu.
Quand (on ressent comme) la caresse d'une fourmis,
le plaisir ultime se déploie."


samedi 18 janvier 2020

Félicité spirituelle et plaisirs sont-ils compatibles ?

A Mughal prince with an Ascetic

Pour la plupart des traditions spirituelles,
la félicité spirituelle est d'un autre ordre que les plaisirs de ce monde. "Ce qui est né de la chair... ce qui est né de l'esprit..." Il faut choisir. Le bonheur se présente sous la forme d'un dilemme, un vikalpa.

Pourtant, nous sentons bien qu'il y a un rapport intime entre le plaisir et l'absolu.

La culture indienne (sanâtana-dharma) explicite cette intuition, tout comme Platon dans le Banquet.
La liberté spirituelle (moksha) et la joie qu'elle procure
n'est pas incompatible avec le plaisir (bhoga). Le paradis est incarné. Là est l'idéal spirituelle de l'Inde : la liberté en cette vie même (jîvan-mukti), et non la seule espérance 
d'une béatitude après la mort.
Cet idéal a connu sa formulation la plus aboutie dans le shivaïsme du Cachemire. En particulier chez Abhinava Gupta, maître à la fois en spiritualité et en esthétique. Ça n'est pas un hasard, car l'expérience esthétique est le modèle de la liberté spirituelle ou de l'éveil, comme on dit aujourd'hui. 

C'est cette profondeur de la délectation esthétique qu'exprime ce verset sanskrit :

yogânandamayah kecit
bhogânandah pare /
vayam sarvapradâtâram
rasânandam upasmahe //

"Certains sont immergé dans la félicité du yoga.
D'autres s'adonnent aux joies de l'expérience.
Nous célébrons, quant à nous,
celui qui donne tout : la félicité de la délectation."


Ce verset suggère qu'à la source des différents types de félicités (spirituelles ou mondaines), il y a une félicité commune, celle procurée par l'art, la délectation esthétique, le rasa. En même temps, ce verset est lui-même un exemple de ce qu'il suggère. Il suggère, il fait résonner, entrer en résonance.

samedi 21 décembre 2019

Toute existence est conscience

Light and Shadows, Taiwan ~ captured by Chian Tsun Hsiung

Dans un beau passage d'un texte perdu, La Lignée du nectar (Rasa-anvaya), il est proclamé que "être, c'est être perçu" :

yā cit sattaiva sā proktā, sā sattaiva ciducyate |
atra citsattayorvyāptis, tatrānando virājate ||
yatrānando bhaved bhāve, tatra citsattayoḥ sthitiḥ | iti |

"Ce que l'on appelle 'conscience',
c'est précisément le fait d'exister.
Et l'existence n'est rien d'autre
que la conscience.
Et là où conscience et existence
sont identiques,
là resplendit la félicité.
Quand la félicité advient dans un état,
c'est l'état où conscience et existence
sont identiques."

En effet, notre expérience prouve qu'existence et conscience sont synonymes.
Là où il y a conscience, il y a existence. Là où il y a existence, il y a conscience.
Ainsi "le monde" n'est qu'un concept contenu dans la conscience, 
la "matière" est une abstraction qui dépend entièrement de l'acte conscient
qui la crée en la pensant.
Il y a stricte équivalence (vyâpti) entre les deux.
Quand il y a conscience, il y a existence. 
Quand il n'y a pas conscience (ce qui est impossible),
il n'y a pas même rien.
Donc la conscience que je suis est aussi vaste que l'existence.
Là où il y a quelques chose, où même rien, 
là brille la Lumière sous ces formes où cette absence de forme.
Et cette identité avec l'existence, avec le fait d'être,
c'est-à-dire avec l'acte de créer, est félicité,
car j'ai alors conscience que tout ce qui est, 
est en moi.
D'où repos, vertige, émerveillement, délectation
et félicité. Sentiment du sublime à l'état pur,
né du contraste entre la puissance infinie 
et l'absolue vacuité.
Inversement, toute félicité est signe d'une conscience,
même partielle, que l'existence n'est rien d'autre que mon activité créatrice.
Être, conscience, félicité sont strictement équivalents.
Nous sommes cela.
Tel est la fin ultime de toute existence : se réaliser directement, se reconnaître comme en un miroir limpide,
infini. C'est l'absolue délivrance et tout à la fois la somme totale de toutes les félicités.
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