lundi 3 février 2020

Y a-t-il une alternative au Marché ? Ou bien faut-il reconnaître le divin en lui ?

Le capitalisme fait bon ménage avec la spiritualité contemporaine. Pierre Rabhin a ses entrées chez Carrefour, Mathieu Ricard est sponsorisé par Vinci, le marché du développement personnel est un moteur de la croissance française et mondiale. 

Cette spiritualité alerte sur le "réchauffement climatique". Même Edouard Philippe dit être préoccupé par un effondrement (du Marché). Mais ça ne l'empêche pas de mener une politique de démantèlement du patrimoine public. De même que la crise de 2008 n'a fait qu'accélérer la marchandisation, de même la bio-spiritualité ne fait que nourrir le Marché. Carrefour fait sa pub en invoquant désormais le "durable", le "renouvelable", l"éthique" et le "responsable". Avant d'aller plus loin, je vous propose d'écouter cette critique de Rabhi par un communiste du Monde Diplomatique :



Je ne suis pas d'accord sur tous les points de cette critique. Comme tout bon communiste, Malet croit que le bonheur est chose purement matérielle. De plus, je crois que le capitalisme est inhérent à la nature humaine. 
Mais je le rejoins sur l'essentiel : la spiritualité est une idéologie au sens marxien. C'est-à-dire une diversion, une façade, un maquillage, un opium. En clair, le milieu dit "spirituel" n'a aucune conscience politique et ses marottes sont là pour faire oublier ce qui se passe au plan social.

Mais, me dira-t-on, le sort de la planète, l'avenir de nos enfants, ne plus prendre l'avion, ne plus manger de viande, c'est de la politique, non ? 
Non, je ne crois pas. L'écologie, en plus de son ambiguïté fondatrice (gauche ou droite ?) n'a jamais été une véritable doctrine politique. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle ce mouvement est présent dans tous les partis politiques. Et le slogan "sois le changement que tu veux voir dans le monde" m'a toujours paru suspect.
De fait, Macron est les puissants de ce monde adorent cette nouvelle spiritualité car elle possède une qualité qui vaut de l'or, littéralement : son rejet des conflits, de la critiques, de l'affrontement, de toute forme de confrontation, de rapport de force. Cette "sagesse de l'instant", toute en souplesse est un cadeau inespéré (ou pas) pour le Marché qui cherche de son côté à nous rendre toujours plus "flexibles". La déconstruction de l'identité, que l'on trouve dans la mouvance non-duelle, est une aubaine pour le Marché qui nous veut "ouvert", et qui en plus, peut ainsi à peu de frais se présenter comme un facteur anti-raciste, contre toutes les frontières, les nations, les identités, les repères, les hiérarchies. C'est merveilleux. Macron est contre les hiérarchies ! Son but ultime ? La fin de toute limite autre que celles imposées par l'offre et la demande du jour (vyavahâra, en sanskrit). La fin de l'humanité, de ces vieux "Gaulois" qui résistent, encore et toujours, crispés sur leur "essentialisme" invétéré. La fin des nations. La fin des peuples. La fin de tout.

La fin du monde ? Non, la fin de l'Ancien monde, totalement et totalitairement remplacé par le Marché-monde, l'arche finale, vaisseau qui nous portera à l'infini vers "moi-m'aime".

Vous croyez vraiment que la Pleine Conscience constitue le moins du monde un semblant de menace pour le Marché ? Que le fait de manger bio, végan, empêche de dormir les loups qui bronzent à Saint Barth ? Que les innombrables produits de "développement personnel" vont changer quoi que ce soit à l'accélération de la consommation des ressources humaines et planétaires ? Que le "yoga" va "révolutionner" le monde ? Mais enfin, quelle naïveté ! 

Le monde de la spiritualité, au sens le plus large, est actuellement le meilleur atout (aset) du Marché. Voilà. C'est l'ultime phase de la digestion, de l'assimilation. Je ne vois plus rien hors du Marché. Un en-dehors devient même de plus en plus difficile à se représenter.

Non seulement ça ne change rien, mais au contraire, ça nourrit le système. Les patrons de supermarché sont ravis d'ajouter de nouveaux rayons, bio, responsable, culturel, "un temps à soi", etc. Ils n'ont absolument rien contre. Et pour cause. Power. Unlimited power. 

Voilà pourquoi, quand on parle des scandales dans le monde spirituel, je rechigne à condamner les individus jugés responsables. 

A mon sens, cela ressemble trop à ces scenarii hollywoodiens ou tout est de la faute du Méchant psychopathe. Cela permet d'éviter de questionner le système qui a produit le méchant. C'est comme pour les terroristes. C'est pratique de les étiqueter "déséquilibrés". Ça permet d'éviter de questionner la religion qui les fabrique en série depuis des siècles. 

Prenez le cas Sogyal, cet entrepreneur tibétain qui avait fait fortune dans le bouddhisme ésotérique avant de tomber à cause d'un coup de poing donné en publique à l'une de ses bénévoles. La plupart des réactions ont condamné l'homme (décédé depuis), sans presque jamais questionner le système qui l'a fabriqué. Quand Sogyal était présentable, tous se réclamaient de lui. Tous allaient vendre dans sa belle vitrine, bien bio comme il faut. Kouchner, Bruni, le Dalaï Lama. Des grands patrons. Des starlettes. Des journalistes. Des magazines qui, en leur temps (l'éternel présent du Marché) avaient encensé le livre à succès-que-Sogyal-n'avait-pas-écrit. Tout le beau monde l'a célébré comme un sage exemplaire (un produit à ne pas manquer). Mais aussi les entrepreneurs les plus en vue du business à la tibétaine. Tous les maîtres de la "tradition" dzogchen (comprenez : la franchise "dzogchen") sont passé chez lui. Puis, quand son image s'est cassée, ils se sont cassés. Je ne nie pas qu'une part de ce qui s'est passé s'explique par la personnalité et les choix individuels de Sogyal. Mais ça n'est que la surface de la profondeur. 

Et cette profondeur est une idéologie, avec une manière d'organiser les rapport entre les humains, etc. Qui paie ? Combien ? Comment ? Qui gagne ? Combien ? Comment ? Dans quelles conditions ? Avec quels droits ? Par exemple, combien de jours de congés pour le deuil d'un enfant ? Combien d'argent pour un enfant tué par un "déséquilibré" ? A quel âge le départ à la retraite ? Comment sont partagés les bénéfices ? Ce genre de questions. Pas juste les niveaux vibratoire et les chakras et les blocages intestinaux. Non. Les coulisses. L'infrastructure. Je ne suis pas marxiste. Mais quand même. Je préfère la liberté dans la jungle, que la sécurité en prison. Mais quand même.

Prenons un autre cas. Après Sogyal, périmé et jeté aux oubliettes par un Marché aussi efficace qu'impitoyable, voici le jeune prodige de entrepreneuriat spirituel : Bentinho Massaro. 

Il allie "la transcendance de l'individu avec le développement de l'individu". 400 000 abonnés sur FB, autant sur Insta, etc. Parfaitement intégré à Internet, BM n'est plus ce gourou des années 70, un peu kitsch, avec sa secte et son sillage de massacres. Non, lui-même fils de nuageux, il est très malin. Il connaît les limites pour se développer sans limites. Il ambitionne de créer une nouvelle civilisation (avant de repartir dans le paradis extraterrestre d'où il prétend venir), il affirme qu'il change la météo, qu'il déplace des feuilles d'aluminium, mais il sait très bien jouer des règles du Marché. Son business concept est un habile mix de Nisargadatta ("Avant la conscience") et du Nuage ("Si je veux, je peux"). Il a des épigones en France, en plus d'une belle clientèle. Sa présence est principalement picturale, graphique, avec quelques reliques de langage verbal sous forme de Tweets et quelques séminaires à 10 000 euros dans des Resorts courus des "Green Millenials" fortunés, genre Costa Rica. Voici un aperçu de son "satsang" ("vraie compagnie", à l'origine) du Nouvel An. Evidemment, les tarifs varient selon la proximité à la "vérité" :

L’image contient peut-être : 2 personnesL’image contient peut-être : 3 personnes, personnes assises et intérieurL’image contient peut-être : 1 personne, assis







L’image contient peut-être : ciel, arbre, plante, plein air, nature et eau


L’image contient peut-être : 1 personne, debout, nuit et costumeL’image contient peut-être : 3 personnes, personnes assises, table et intérieur

L'avantage des images du Marché, c'est que tout y est dit. Pas besoin de commenter. De toutes façons, il est là pour sauver la planète. Il est l'éveillé du futur. Et déjà du présent. L'Avatar du Marché cosmique. Non-duel. 
Mais ce qui m'intéresse, ça n'est pas le personnage (vous trouverez plusieurs articles à son sujet sur Internet), mais bien le système qu'il incarne. Et les présupposés et les implications de sa réussite. Il est un pion au service du Marché. Le pion parfait du moment, pour activer les autres pions. Il n'est pas une exception. Il est un modèle. Il incarne le paradigme de l'éveil spirituel au XXIème siècle, la parfaite fusion du samsâra et du nirvâna, du fantasme et de la réalité marchande, à tous les plans de conscience : corps, âme, esprit.

La grande question est :

Y a-t-il une véritable alternative, je veux dire, une alternative au Marché qui n'alimente pas le Marché ?

Faisons un pas de plus :

Contrairement à Marx, à Michéa et à d'autres, je ne pense pas que la capitalisme soit radicalement nouveau. 
Il n'est qu'un prolongement du procès de la vie, qui veut que pour vivre, il faille tuer ou exploiter une autre vie. La couenne est l'ancêtre direct du capital. Et le "beau cycle de la vie qui se perpétue" n'est rien d'autre que la théorie du ruissellement chère à notre Président. Les esprits romantiques ont beau se dire que "tout se transforme, rien ne se perd", il reste que chaque être est unique et que ce qui est détruit ne revient plus. Cela s'appelle l'entropie, je crois. Essayez donc de reconstituer un œuf brisé. Cela s'appelle le temps, la flèche du temps, l'irréversibilité, la Mort, comme on voudra. 
De même, la vie n'est qu'une cristallisation du procès de la conscience : pour prendre conscience d'une chose, la conscience doit devenir cette chose ; puis pour en percevoir/imaginer/penser une autre, elle doit dévorer celle qui précède. Comme le Marché, elle engendre les chose puis se nourrit d'elles. Elle capitalise sous forme de traces, imprégnations, habitudes, désirs (samskâra, vâsanâ). Et rien n'existe en dehors d'elle. L'objet n'est qu'un aspect du sujet. Elle intègre et dévore tout ce qui est en elle. Rien n'est hors d'elle. Il suffit d'imaginer un en-dehors, si vague soit-il, pour que, de par cet acte même, cet en-dehors devienne conscience. Même le néant est conscience, même l'irréel, l'impensable, l'indicible et l'ineffable sont conscience. Tout n'est pas concept, mais tout est conscience, de même que tout est transaction marchande. Dès lors que quelque chose est, il est potentiellement désirable, donc marchandisable. De même que l'opposé de la conscience n'est que dans et par la conscience, de même ce qui s'oppose au Marché ne vit que dans et par le Marché (la CAF, etc.). Finalement, le Marché, n'est-il pas le Soi, la conscience universelle, le brahman (de la racine brihm- "croître, se développer"), le sacrifice dont parle Krishna, la Nature de Bouddha, la Claire Lumière transparente qui accueille tout et prend soin de tous ?

Les alternatives au Marché sont les prochains secteurs de croissance du Marché. Pour un seul fétiche, sans forme, à la puissance illimitée, sans odeur ni couleur, de plus en plus subtil, immatériel, rapide comme la lumière, vaste nuage aussi incontrôlable qu'omniprésent.

Le bouddhisme Yogâcâra et l'hindouisme non-dualiste proposent des voies de renoncement au Marché, de transmutation du Marché, à ce Marché tout-puissant que ces traditions nomment samsâra "le flot" ou vyavahâra, "le commerce".
Mais y a-t-il quelque chose, même le néant, en dehors du Marché ? Y a-t-il une réalité ou même une irréalité en dehors de ce Sans-limite ?

La véritable méthode du Vedânta



Un livre vient de sortir sur la méthode du Vedânta.
A l'heure où la non-dualité est devenue un véritable produit commercial (voici un exemple), il n'est pas inintéressant de revenir aux origines indiennes. Car, si l'éveil à la non-dualité peut se repérer dans d'autres traditions, il serait impossible de la reconnaître si, d'abord, l'Inde ne nous l'avait pas fait connaître.

En Inde, il y a deux grandes traditions non-dualistes : la Pratyabhijnâ et le Vedânta, toutes deux plongeant leurs racines dans le corpus des Dix "grandes" Upanishads. 

Or, si tous le monde a certes entendu parler du Vedânta, bien peu ont lu ou étudié le Vedânta. Et ceux qui s'en réclament racontent ce qu'ils veulent. "Au pays, des aveugles..." Il faut dire que cette tradition a beaucoup évolué, jusqu'à devenir méconnaissable. D'abord très austère en la personne de son premier grand maître, Shankara, elle s'est mise ensuite à intégrer toutes sortes de doctrines différentes, voire opposées, comme le yoga. Cette attitude de plus en plus inclusive est une belle chose, elle a cependant rendu la "méthode" du Vedânta presque incompréhensible.

Voilà pourquoi l'oeuvre de Svâmî Sacchidânadendra Sarasvatî (SSS, mort en 1975) est précieuse et unique au XXe siècle. Cet enseignant de la province du Karnâtaka a entrepris la tâche ambitieuse de revenir à l'enseignement de Shankara lui-même. Par exemple, on croit aujourd'hui communément que le Vedânta n'est qu'une connaissance intellectuelle, donc indirecte, du Soi, et qu'il faut ensuite pratiquer la méditation selon Patanjali ou le Hatha Yoga pour atteindre le nirvikalpa-samâdhi, "l'état sans pensées" et atteindre ainsi une connaissance directe du Soi, une parfaite intuition. Mais tel n'est pas l'enseignement de Shankara. Selon lui, non seulement le nirvikalpa-samâdhi est inutile, mais il peut même constituer un obstacle dans la mesure où il peut être source d'orgueil. De manière plus subtile, SSS montre que selon Shankara, l'ignorance (avidyâ) n'est pas une énergie mystérieuse, une sorte de matière première, mais juste une erreur, laquelle peut être corrigée par la connaissance révélée dans les Upanishads. En bref, SSS démystifie le Vedânta. Il montre qu'il est une voie rationnelle fondée sur l'observation de l'expérience commune, sans recours à aucune réalisation occulte. En expliquant Shankara par Shankara, il donne à voir la simplicité et la puissance de l'enseignement originel, enseveli sous des siècles de commentaires qui, en prétendant expliquer Shankara, l'on bien souvent trahi.

Evidemment, l'oeuvre de SSS a suscité la polémique. 
Mais si sa pensée est certes radicale et fort ambitieuse, elle a du moins les moyens de son ambition : en kannâda, en anglais et, surtout, en sanskrit, son oeuvre est sans doute la plus sophistiquée de toute la pensée indienne du XXe siècle. Sa Reconnaissance de la méthode du Vedânta (Vedântaprakriyâpratyabhijnâ, traduite en anglais) est un trésor, et Cœur de Shankara ou Réfutation de l'idée d'une Ignorance Primordiale (Shânkarahridaya ou Mûlâvidyânirâsa, traduit en anglais) est l'oeuvre la plus profonde que je connaisse en sanskrit, pour le XXe siècle. Je dois dire qu'elle dépasse parfois mes capacités intellectuelles. Même si je suis loin d'être convaincu par tous ses arguments et sa lecture de Shankara, sa pensée est passionnante et sans équivalent dans le monde védântique contemporain. Certes, des figures comme Cinmayânanda et Dayânanda ont œuvré beaucoup pour revenir au Vedânta des origines, mais sans aller aussi loin que SSS.

Malheureusement, cette oeuvre humble et sérieuse demeure inconnue du monde traditionnel et a fortiori du grand public.
C'est donc une bonne chose que deux opuscules soient accessibles aux lecteurs francophones.

dimanche 2 février 2020

Laisser le mystère penser en nous

silvaris:    waterfall by Taylor Chang

L'intégration de la pensée dans la vie intérieure est la chose la plus difficile de cette vie.

Il semblerait que, soit nous nous perdons dans nos réflexions, soit nous nous frustrons en refusant de penser.

Le remède est peut-être de "penser en Dieu" pour parler comme au Grand Siècle.

Dieu est le silence intérieur, au centre de nous comme de tout, en lequel chaque être baigne comme l'éponge en la mer.

"Penser", c'est faire oeuvre de prudence dans les affaires du monde, par exemple décider si "ma fille doit rentrer à 22 heures ou bien à 23, comme ses amies". Presque toujours, nous sommes distraits par ces dilemmes. Ou bien, nous demeurons dans le silence intérieur, mais nous craignons alors de paraître ineptes, d'être une mauvaise mère, etc.

Un maître de vie intérieure du XVIIe siècle nous répond :

Ne voulant et ne pouvant plus penser amoureusement qu'en Lui, Lui est comme obligé de penser plus particulièrement en nous, veillant avec une attention continuelle et amoureuse sur toutes nos actions, pour connaître et accomplir sa sainte volonté. Lui par sa sainte volonté ne manque pas aux rencontres de nous la faire reconnaître efficacement : notre âme ayant perdu sa conduite humaine et discursive par un profond engloutissement en Dieu, Dieu tout bon et communicatif prend plaisir de se rendre son maître et son directeur particulier. Bref, comme notre union avec Dieu est toute divine et passive, ce n'est pas merveille que nos opérations soient aussi divines et passives. Et que Dieu comme notre seigneur absolu, nous possède pleinement, et nous émeuve divinement, à savoir, ou bien à ignorer, ou à nous ressouvenir, ou à oublier tout ce qu'il faut.
Et comme il arrive quelques fois que la personne par un très grand et continuel recueillement perd la prudence humaine et devient comme stupide et inepte pour les choses du monde, Dieu par une Providence particulière la récompense d'une prudence divine et admirable, et aux rencontres lui inspire efficacement tout ce qu'elle a à faire.

Et un jour Dieu dît à sainte Catherine de Sienne : « Ma fille, pense en moi, et je penserais en toi et en tes affaires. »

Simon de Bourg-en-Bresse, Les Saintes élévations, quatrième degré, chapitre XXX

"Penser en Dieu", c'est réaliser que, quand moi, être incréé, je me tourne vers mon être incréé, je me tourne vers Dieu. Et c'est alors Dieu qui pense. 
En un sens, c'est toujours Dieu qui pense, car il n'y a qu'une seule cause efficace. Mais d'ordinaire, je ne le réalise pas, je ne le reconnais pas. D'ordinaire, Dieu me pense, et ensuite "je " pense. Et les pensées me semblent de plus en plus étranges et étrangères, à l'image du reste du monde. Et je me perds en ces entrelacs, l'acte intellectuel devenant peu à peu mécanique bavarde.

Remarquez que tout ceci reste valable si, au lieu de "Dieu", je préfère parler de l'univers, de la nature, du cosmos ou de la réalité. Les implications pour l'intégration de la pensée dans la vie intérieure sont les mêmes.

Et donc, il est possible de penser à partir du silence, de reconnaître tout simplement que les mots apparaissent, vibrent et s'évanouissent dans le silence. Le silence n'est pas étouffé par les mots, les mots ne sont pas vampirisés par le silence. Il y a harmonie, comme dans une belle musique, il y a un respire, un balancement. Parfois les mots affleurent comme des grosses baleines bleues. Parfois elles jaillissent comme des poissons volants. Mais l'harmonie demeure. Et même, les mots, en faisant vibrer le silence, le mettent en valeur, tout comme un son met en valeur l'espace d'une église. Attentif au surgissement des choses, elles me semblent de moins en moins étrangères. 

Et aussi, je réalise ainsi que les pensées, comme n'importe quel acte ou mouvement, jaillissent de l'acte universel. C'est cette mise à l'unisson avec l'acte universel qui me rempli de joie, de force et me réconcilie avec la souffrance, la vieillesse, la maladie, la mort et autres accidents de la vie. Il y a vision et affection. Intellect et coeur, la dimension cognitive et la dimension affective.

Donc le retournement vers soi, la plongée au centre, ne détruit pas l'intellect, mais m'ouvre à une autre manière de penser, dont j'ai forcément déjà fait l'expérience, mais que j'épouse ici pleinement. L'explication de tout cela est simple, en vérité : comme tout est dans l'espace, tout est dans la conscience universelle, d'elle et vers elle. Il n'y a pas d'exception. Même la distraction baigne dans la conscience ; même l'oubli, même le bavardage, tout. Avoir cette assurance, basée sur l'expérience ordinaire, nous donne le courage et la confiance pour plonger. Il y a alors yoga, conjonction, union.

Reconnaître que c'est m'univers qui vit, qui s'identifie, qui imagine, qui désire. Voir, sentir qu'il n'y a pas de séparation, mais continuité d'une infinité de degrés, de nuances, à l'image d'une cascade qui fait un seul mouvement, depuis sa source jusqu'à ses plus fines gouttelettes. 

samedi 1 février 2020

Le faux éveil

Days : un roman d'anticipation (?) dans un monde devenu un Supermarché infini. Déjà dépassé.

Une distinction vitale est à faire entre bavardage et réflexion.
Le mot "pensée" est ambigu, en effet.

A cause de cette confusion, rejeter le bavardage intérieur, source de souffrance, est confondu avec un rejet de toute pensée critique. Cette confusion, bien évidemment, fait le lit de tous ceux, commerçants ou politiciens ou religieux, qui cherchent à tous prix à empêcher de penser, au sens d'une pensée critique. Force est de constater qu'aujourd'hui, tout est fait pour éviter de "perdre du temps" à penser. Mais croyez-vous vraiment que ce soucis de ne plus penser vise seulement à nous délivrer du bavardage intérieur ? Et ne pensez-vous pas que les innombrables injonctions à cracher sur l'intellect soient seulement des appels à savourer la douceur d'un esprit limpide ?
Un esprit clair et un esprit débile : ces situations se ressemblent, mais sont opposées.
Quand je vois un corps immobile, ce corps peut être immobile parce qu'il est serein et en sécurité ; ou bien parce qu'il est vidé de toutes ses forces.

Je crois que le capitalisme est en train de s'emparer du seul "secteur" du Marché qui lui échappait encore : l'intérieur, l'être, l'étonnement d'être. Comme il s'est emparé de tout, des corps, de la vie, de la nature. J'ai bien peur que la "croissance" sans précédent des "secteurs du développement personnel et du bien-être" auquel nous assistons depuis une dizaine d'années soit la phase ultime du triomphe du Marché. Dès lors que la spiritualité est dans le Marché, il n'y a plus rien hors de lui, qui puisse s'opposer à lui. Le Marché accomplit son destin : devenir omniprésent, devenir divin. La soumission est totale. Il n'y a plus rien en dehors de Marché, plus aucun Autre, à partir duquel on pourrait en parler. Tout discours sur le Marché, toute intuition, toute sensations, font désormais partie intégrante du Corps marchand global. Extérieur, intérieur, privé, public, matériel, spirituel : plus aucune limite à la pénétration de la seule et unique religion qui prévaut désormais, celle du commerce. Nous pouvons encore choisir une relative sobriété, mais nous ne pouvons plus lui échapper. Même sobres, même à la CAF, même au RSA, au SMIC ou à mi-temps, nous devons avoir un "compte en banque" et rendre des comptes. 

Et l'injonction à ne plus penser, "faites taire le mental" n'est, dans la plupart des cas (soyons optimistes) qu'une injonction marchande à consommer. "Vous qui entrez dans l'Hyper Marché, laissez-là tout effort de réflexion. Laissez(vous bercer, laisser-vous guider de rayon en rayon, de mode en mode, de promotion en solde, de technique en méthode, de coach en tradition, de vidéo en vidéo..." 

Pareil pour l'instant présent. S'agit-il du véritable instant présent ? Ou une injonction à s'offiri en sacrifice à la Bête ? Pareil pour le classique "ne pas juger", "suivre son coeur", "sortir du mental", "ressentir", "cultiver la bienveillance", et même le fameux "conscientiser" qui est à la pensée ce que les "Tartes de Grand-Maman" de Carrefour sont aux authentiques tartes. 

A mon sens, tout cela affaiblit la pensée et renforce le bavardage intérieur.
Et le bavardage est tout sauf "personnel". Il est, au contraire, impersonnel, mécanique, fait de bribes attrapée ici-et-là, de mêmes qui se propagent comme des virus. Des slogans, des sophismes, des jingles, des clichés, des idées toutes faites, préfaites, faites par le Marché impersonnel, emballées sous vide.   
La vraie pensée, la pensée personnelle et universelle, exige une rupture, sans cesse à reprendre, avec cette musique infernale du Marché. Et cette pensée véritable naît dans le silence intérieur qui, à son tour, nourrit la véritable pensée, rare et claire comme une bonne musique. 

Le faux silence, véritable débilité, nourrit le bavardage intérieur, les addictions et les comportements compulsifs. Le vrai silence nourrit la véritable pensée qui, en retour, alimente le silence organique, en un cycle harmonieux comme le jour et la nuit, comme l'inspir et l'expir.

L'éveil est un réveil, une sortie hors de la caverne du Marché où je suis comme prisonnier d'une surface qui n'a aucune existence en elle-même. Pour cela, le travail de réfléchir est nécessaire. Il n'y a pas de miracle.

Résumons le faux éveil :

"Je suis le Marché, il n'y a que le Marché. Personne ne pense, les pensées 'évanouissent quand je m'éveille à la seule et unique réalité : le Marché infini, omniprésent comme l'espace, omniscient, intelligence parfaite, bien au-delà des mots... Je ne fais rien, je n'agis pas. Je ne suis qu'un océan de consommation sans rivages, un flux impersonnel, lumineux et vibrant comme un néon. Je suis sans mémoire, sans passé ni futur, je ne garde aucune rancune, je n'ai aucune référence, libre, vacant comme l'air. Le Marché est l'unique réalité, non-duelle, qui dissout toute identité, toute Moi, qui se rit des structures, des concepts, bien au-delà des contraires, il embrasse tout dans son intelligence créative. Je ne suis plus une personne singulière, juste un tube digestif, une cellule remplaçable dans un immense être aux mille bouches, aux mille anus. Amen"

Je crois que la dimension sociale, économique et politique du "développement personnel" passe inaperçue. La profondeur de son emprise ? Bah, faudrait y penser mais... pourquoi se prendre la tête ? Pourquoi perdre son temps ? Pourquoi douter ? Jouissez sans entrave ! Des montagnes de sucre, des fleuves de graisse, le tout dans un désert d'amnésie immaculée. Brave New World. Une idéologie. Une façade. Pour cacher quoi ? La guerre de tous contre tous. La solitude, l'égoïsme, la débilité, l'infantilisation. La fable d'un "éveil collectif" ? Je n'y crois pas du tout. C'est un mythe de plus, un autre cache-misère. Même si, de fait, il y a du progrès. Mais je crains que le piège soi bien en train d'atteindre son état de dernière perfection. L'ultime prison. Celle qui pour qui chacun oeuvre sans le vouloir, sans le savoir. Quoi que l'on fasse, quelque soit l'alternative, elle finit par renforcer le Marché. Le faux éveil endort. Il ne représente aucun danger. C'est bien pourquoi le Marché l'encourage.

Comment vaincre ce Léviathan souriant ? Je ne sais pas. Est-ce même possible ? Je ne sais pas.
Bon allez, c'est samedi, je vais à Casino cherchez le dernier numéro de "Respire". Ou alors "Alternatives libertaires". Soyons malins. Allez. Croyons-y. Lâcher-prise. Sentir... Consommer... Se laisser bercer...

Sous la violence capitaliste, la violence de la vie ?

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Sur la question de l'argent dans la "spiritualité", les réponses varient. Mais les questions elles-mêmes changent d'une personne à l'autre.
Chacun situe le problème à un niveau différent, plus ou moins radical, comme un curseur sur un cadran.

Ainsi, certains sont partant pour un "Ah bah quand même, certains abusent ! Là, c'est trop, c'est pas normal quand même."
C'est là, disons, le minimum syndical.
A l'autre bout, il y a les radicaux "La vie elle-même est le problème, car il n'y a pas de vie que ne se nourrisse d'une autre vie".

C'est cette dernière forme du problème et de l'indignation qui va avec, qui m’intéresse. Car si je creuse (un peu), je réalise que le problème de l'argent-qui-corrompt-tout n'est qu'un prolongement d'un problème plus fondamental : le problème de la vie. On pourrait dire aussi : le problème de l'écologie, dont l'économie n'est qu'une branche humaine. Comment vivre sans tuer ? Voilà la formulation la plus fondamentale. La racine du schmilblick.

Et c'est sous cet angle que l'on abordé les Grands Anciens, en Inde et en Hélènie : Comment vivre sans tuer ? sans exploiter ? sans faire souffrir ? sans détruite un tant soit peu ?

Et c'est ce que l'Inde appelle le problème du vyavahâra. C'est un mot sanskrit très intéressant, de ces mots difficiles à traduire. Il désigne le commerce, littéralement. Les échanges, les transactions au sens le plus large, que l'Inde résume dans le binôme : prendre-donner. On traduit parfois vyavahâra par "langage" ou "façon de parler", car le langage est au coeur des échanges. Mais, littéralement, ce sont les échanges, le commerce.

Comme savent ceux qui s'intéressent un peu aux philosophies de l'Inde, plusieurs doctrines distinguent deux "niveaux" de vérité : la vérité ultime, absolue, finale (paramârtha), et la vérité de vyavahâra, souvent rendue par "vérité conventionnelle". Cette traduction n'est pas complètement fausse, dans la mesure où il y a bien de la convention, du contrat dans le vyavahâra, puisque le vyavahâra, c'est le commerce.

Mais d'un autre côté, traduire vyavahâra seulement par "convention" ou "conventionnel", c'est un peu cacher le sens de cette théorie de la double vérité, centrale dans le bouddhisme : il y a, d'un côté, la vérité vraie ; et, de l'autre, la vérité fausse, c'est-à-dire la vérité du commerce, la vérité du mensonge, du boniment (prapanca, autre terme central du bouddhisme Mahâyâna).

Je pense que cette importance du vyavahâra dans les philosophies de l'Inde nous dit quelque chose de très, très important. Sur nous, sur nous les Humains, sur notre situation, sur notre aventure.

Et donc, les Indiens s'interrogent depuis longtemps sur la violence inhérente à la vie. D'ailleurs, il semblerait que la civilisation de l'Indus ait disparue suite à des catastrophes environnementales, comme on dit pudiquement. C'est-à-dire à cause d'un commerce florissant. Et il n'est pas étonnant que les traditions indiennes les plus anciennes, comme le jaïnisme, aient réfléchi sur la violence de la vie et de sa forme humaine qu'est le commerce (la guerre et la politique étant des formes périphériques du commerce). Et leurs conclusions ne sont pas optimistes. Pas de vie sans exploitation de la vie. Si le capitalisme est l'exploitation de l'homme par l'homme, alors la nature est l'exploitation de la vie par la vie. Existe-il une vie qui ne se nourrisse pas d'une autre vie ? Non. Voilà pourquoi ces philosophies anciennes, mais déjà assez mûres, prônent une fuite hors du samsâra, hors du vyavahâra, hors du Marché. On peut viser le moindre mal en restant au sein du Supermarché cosmique, mais impossible de s'en sortir les mains propres. La seule issue est la fuite, moskha, la délivrance. Le jaïnisme voit ces choses sous un angle très concret. Le business (traduction peut-être encore meilleure de vyavahâra) pollue tout, jusqu'à notre âme, jusqu'au plus intime, comme une sorte de crasse quantique (pour faire plaisir à nos amis du Nuage) dont seule une totale purification pourra nous laver. Être végan ne suffit pas. Être sobre ou décroissant ne suffit pas. Il faut s'évaporer, se dessécher, se laisser dévorer par les insectes, les plantes, se laisser brûler par le Temps, s'offrir en réparation à Mère Nature. Cesser de parler, de respirer, de vivre. Il n'y a pas d'autre solution. Aujourd’hui encore, les saints jaïns se laissent mourir de faim. Vous pouvez voir leurs agonies sur YT. C'est la voie radicale. Ce qui n'empêche pas la communauté jaïn d'être, en Inde, une communauté de commerçants prospères.

Ensuite est arrivé le bouddhisme qui proposa une "voie médiane", un compromis. Gautama tenta de se laisser dévorer, mais il finit par renoncer, pour un bol de riz-au-lait offert par une belle jeune fille. On a tous connu ça : le pouvoir du sucre. Une poudre blanche non moins puissante que d'autres. Pour calmer la dissonance, le désormais Bouddha se justifia en disant qu'il n'y a pas de Moi, que personne ne souffre, etc. Pourtant, pour faire du riz au lait, il faut tuer et faire souffrir des milliers d'êtres. C'est ce que font mine d'oublier nos amis végans. C'est ce que nous rappellent les Jaïns. Je ne parle pas d'eux pour vous convertir à leur philosophie, ni pour me convertir.

Non, je dis cela pour montrer que, au fond du problème de l'argent, il y a un problème bien plus grave. On peut se scandaliser, ponctuellement, de tel ou tel abus. Mais, plus profondément, il y a le problème de la violence de la vie, le problème de la souffrance concrète.

Par la suite, le bouddhisme a donné de plus en plus dans le compromis, en affirmant qu'on peut faire tout ce qui nous passe par la tête (=par le corps) et croître à l'infini, car tout est relatif et parce que tout est illusion. Le Vedânta a, lui aussi exploré ces solutions, suscitant des débats sans fin car, bien sûr, ces solutions n'en sont pas. Du moins, aucune d'elles n'est entièrement satisfaisante. Aucune ne suffit à étouffer les cris, en coulisse ou en arrière-plan.

Il y a aussi la solution tantrique, qui a finit par remporter un franc succès.

L'hindouisme, de son côté, n'est pas très optimiste non plus : le cosmos est dominé par la loi du "gros poisson qui mange le petit" (matsya-nyâya). Et quand l'humanité prospère, la Terre finit par sombrer. Vishnou va la repêcher, mais il y a quelques dégâts collatéraux. Puis ça recommence. Et il faut une guerre mondiale pour réguler (le Mahâbhârata). Puis ça recommence. Puis ça finit. Puis ça recommence. Et le Temps, la Mort, mange, mange et mange, des hordes innombrables de créatures. Mère Nature dévore ses enfants. La séparation artificiel:naturel n'existe pas, nous dit l'Inde. Et la Mort est maîtresse. Et toute vie travaille pour elle. Samsâra. Commerce. Business. Mâyâ. The Show Must Go On. On ne fait pas d'omelette sans casser d'oeufs. Et les œufs, ce sont les vivants. Qui s’entre-mangent, sans faim. Pas de vie sans destruction, sans carnage, plus ou moins esthétique, plus ou moins maquillé. Pas de vie sans souffrance.

Et puis il y a la solution d'aujourd'hui, qui consiste à ne plus y penser.

Qu'en pensez-vous ?
Peut-on vivre sans faire souffrir ? Ou disons, sans tuer ? N'est-il pas vrai que "le bonheur des uns fait le malheur des autres" ?
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