vendredi 26 juillet 2019

La légende du Ventre du Poisson

Dans la vision tantrique, les révélations religieuses et philosophiques sont toutes hiérarchisées selon un double principe de transcendance et d'inclusion, depuis les Védas et les sciences mondaines tout en bas, jusqu'au sommet où se trouvent les Shakti Tantras, axés autour de deux traditions : la Triade ou Trika, diffusée notamment par le prince Râma, et la Danse de Kâlî ou Kâlî-krama, révélée dans un cimetière de la vallée du Swat au nord du Pakistan par une assemblée de yoginîs autour de Mangalâ. Plus un enseignement et une pratique sont non-dualistes et désinhibés, plus ils sont situés en haut de la pyramide, près de la source des tantras, présence nue de l'instant présence, silence brut.

Mais au-delà des tantras et infus en eux "comme le parfum dans les fleurs", se trouve le Koula. Par la suite, la religion du Koula (kula-dharma) en est venue à désigner des systèmes tantriques pleins de rituels et d'interdits. Mais à l'origine, la tradition Kaula est bien distincte de la tradition tantrique et elle se présente comme largement supérieure.

Pourquoi ?

Parce qu'elle ne dépend pas de rituels complexes. Son temple, c'est le corps. Tous les moyens sont bons pour célébrer la conscience, l'expansion, l'immensité frémissante. Koula, en sanskrit, désigne à la fois la Famille Shiva-Shakti, les Yoginîs, l'énergie, le corps, le Tout, le Cosmos, le souffle, autrui, la femme, le silence net.

Le Koula reprend les symboles tantriques comme le crâne, par exemple, mais les intériorise complètement. Cette tradition (sauf dans la branche Krama) va jusqu'à interdire les pratiques transgressives ascétiques, comme par exemple le "voeux du crâne" et tout ce qui va avec, et se concerne plutôt les gens qui vivent dans le monde, avec ou sans famille. L'important n'est pas l'extérieur, mais l'intérieur. Pas de linga, pas de cendre, pas de déguisement, pas de béquilles, pas de fuite dans des mondes parallèles. Juste ce qui se présente.

Tout y est plus simple et spontané. Pas de rituel ou d'initiation complexe. La pratique est axée sur le corps, le souffle, l'émerveillement. L'intensité remplace la prolixité. Peu de techniques. Le Koula, c'est de la poésie, des hymnes, de l'ardeur, un certain état d'être. La transmission est soit par discours, soit par geste symbolique, soit directe, par la simple présence. La méditation est axée sur l'écoute du souffle, sur la "méditation de Shiva" (voir les billets à ce sujet) et sur le yoga sexuel, appelé "rituel primordial". Mais, à ma connaissance, aucune source Kaula (= du Koula) ancienne ne prescrit la rétention de la semence. Bien au contraire, l'absence de rétention est une condition sine qua non de l'accès à la pratique, comme le rappelle ici Abhinava Goupta qui fait allusion au mythe fondateur du Koula :

"Le prérequis sur la voie du Koula est l'écoulement de la virilité. Ceux qui bloquent ce flot sont ceux qui "font remonter leur semence" [: ils ne sont pas qualifiés pour la  pratique du Koula]." (TÂ XXIX, 42)

"Ceux qui font remonter leur semence" sont les ascètes et les yogis partisans de la continence, avec ou sans relation sexuelle. Ils ne peuvent pratiquer la religion du Koula. Ce qui n'empêche pas une certaine forme de rétention, mais dans une perspective très différente de celle du Hatha Yoga. Abhinava Goupta ne prescrit pas la rétention, mais la délectation (rasa-âsvâda), l'émerveillement (camatkâra). C'est une approche esthétique peut-on dire, au sens où elle est centrée sur la perception des sens et sur le ressenti viscéral. 

La pratique de la rétention stricte est une pratique bouddhiste, le Hatha Yoga étant une invention bouddhiste. Bien sûr, le yoga en général est plus ancien et le Hatha Yoga reprend les symboles et les expression du yoga du Koula, le yoga du corps, mais les pratiques sont complètement différentes. L'idée du Hatha est d'inverser le cours naturel des choses : bloquer le mental, le souffle, la semence. C'est le vieux projet bouddhiste d'aller à contre-courant grâce à des techniques (upâya) et des artifices (yukti). Le but ultime est d'interrompre la vieillesse, la maladie et la mort, le samsâra.

Dans l'hindouisme, il s'agit plutôt de célébrer les forces de la nature pour se les agréer. Dans le Koula, il y a une sorte de sacrement des forces vitales, avec en plus, au plan intérieur, une attention spéciale au ressenti. Mais pas de technique très particulière, pas de posture, pas de respiration, en tous les cas rien de comparable à ce que l'on trouve dans le Hatha Yoga et les techniques de yoga sexuel bouddhistes, avec leur arsenal de blocages musculaires et respiratoires pour "inverser" le cours naturel des choses.

D'où vient le Koula ?

Les sources sont unanimes : d'un divin brahmane devenu pécheur par nécessité. 
Il est nommé Matsyendra, Macchanda, Matsaghna, Mîna, selon les sources. Sa légende connaît différentes versions.

Mais attention, ce Matsyendra n'a presque rien à voir avec le Matsyendra de la tradition des Nâtha Yogis. Cette tradition, c'est en le bouddhisme tantrique intégré dans la religion shivaïte. Rien à voir avec le Koula même si, ici et là, des éléments du Koula y ont été intégrés. Il y a des échos du Koula dans le Hatha Yoga et autres pratiques adoptées par l'éclectisme Nâtha, mais ils sont largement déformés. Goraksha Nâtha, le fondateur légendaire de la tradition des Nâtha Yogi, était un yogi bouddhiste, sans aucun lien avec Matsyendra. Le Yoga des Nâthas est le Hatha Yoga bouddhiste, une pratique découlant d'un état d'esprit opposé à celui du Koula. Pour résumer encore une fois, le Koula se veut naturel, tandis que le bouddhisme, depuis son origine, se veut anti-naturel. Nature et culture, en très gros. En plus de la question de la rétention, le Koula se distingue du nâthisme par la place qu'il accorde aux femmes. 

A ma connaissance, la position du Koula à propos des femmes est unique parmi toutes les religions. Selon le Koula, non seulement une femme peut être initiée, pratiquer, atteindre la perfection et devenir gourou, mais en plus son pouvoir d'éveil est considéré comme plus fort que celui de l'homme, car la femme peut procréer, manifester sa Shakti à l'extérieur, ce dont l'homme est incapable, comme le rappelle Abhinava Goupta. 

De plus, dans les tantras du Koula de Kâlî, la branche la plus intérieure du Koula, c'est Shakti qui répond aux questions de Shiva, à l'inverse de ce qui se passe dans tous les tantras shivaïtes et bouddhistes. Le nâthisme, au contraire, se montre largement misogyne, à l'image du bouddhisme depuis ses origines - à l’exception des Yoginîs Tantras justement, inspirés manifestement par le Koula. Les sources sont claires sur ces points.

Quoiqu'il en soit, selon les sources anciennes du Koula (principalement le chapitre IX du Kaula-jnâna-nirnaya), 
Matsyendra est la source du Koula dans notre Âge du Malheur (kali-yuga, rien à voir avec Kâlî). Il est l'incarnation de Bhairava née dans l'Assam ou, disons, dans l'Est de l'Inde.  


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Bas-relief de Matsyendra Nâtha, avec sa canne et sa ceinture de yoga, trônant sur le Ventre du Poisson, symbole des mystères Kaula

Pour comprendre sa légende, il faut revenir en arrière.
Shiva rappelle à la Déesse qu'ils avaient un jour visité l'Île de la Lune pour y révéler le Tantra Kaula, c'est-à-dire l'ensemble des Écritures de cette tradition originale. Mais ils étaient accompagnés d'un de leur fils, Kârttikeya, mieux connu aujourd'hui sous ses noms tamouls de Vélan, Mourougan ou Soubramanyam. Or, ce fils est un adolescent terrible. Fils du Feu et de l'Eau, il pose souvent problème par son tempérament emporté. Choyé par les Furies (Mâtrikâs) selon certains, il est parfois pris de folie. Et c'est ce qui arriva cette fois là. Il s'empara de la Gnose du Koula (kaula-jnâna, c'est-à-dire la Gnose issue de la Famille Shiva-Shakti) et le cacha au fond des océans. En père irrité par ce gnome perfide, Shiva le transforma en souris et scruta les eaux pour retrouver son Tantra, véritable engeance de ses entrailles et de celles de la Déesse. Il le repéra dans le ventre d'un poisson. Shiva l'attrapa, lui ouvrit le ventre et récupéra son Tantra, la Gnose du Couple divin. D'où le nom de l'enseignement secret du Koula : "le ventre du poisson" (matsya-udara). 

Mais Kârtikkeya, transformé en souris voleuse, creuse un tunnel sur l'Île de la Lune et s'empare à nouveau de la Révélation, qu'il replonge au profond des eaux. Le Tantra fut cette fois avalé par un poisson monstrueux, de la taille d'un continent, un genre de Kraken. Shiva se mit en colère, devint Bhairava, et tissa un "filet de pouvoir" (shakti-jâla). Il captura le monstre en écumant les sept mers, mais vu la taille de la bête, il n'arrivait à rien.  Il renonça alors à son statut de brahmane et s'incarna sous la forme d'un pécheur. Et là, il réussit à s'emparer de cette large poiscaille, étant donc devenu Matsyendra, le "Maître du Poisson". Dans d'autres versions, il passe douze ans dans le ventre de la bête, avant d'en émerger tel Jonas, à nouveau parfait.

La leçon de cette fable est claire :

La Gnose vient de l'union de Shiva et de Shakti.
Mais est volée, confisquée par le fanatisme et la pruderie brahmanique dans sa forme la plus immature et factice. Ce brahmanisme puérile et pudibond, incarné ici par Kârttikeya, aussi appelé Soubrahmanya ("le Tout-brahmane"), rejette la Gnose du Koula et la cache dans les profondeurs de l'inconscient. Elle s'y trouve dans le "ventre du poisson", le poisson qui symbolise ici l'inhibition, la dualité créée par la société (la "religion des esclaves", pashu-dharma). Pour la retrouver, Shiva, c'est-à-dire le chercheur/ la chercheuse de vérité, doit s'aider de la Shakti (les énergies du corps, le filet étant un symbole de ces énergies dans la tradition Kaula) et renoncer à son statut social factice de brahmane tout pur. Pour accéder à la pratique de la non-dualité, au-delà du pur et de l'impur, il faut lâcher prise, renoncer à l'idéal de la fausse pureté par rejet de la vie. Ce rejet fait bien penser au nihilisme, ce poison évoqué par Nietzsche et qui consiste à mépriser la vie au nom d'un idéal.

Bien sûr, le brahmanisme - qui est largement un nihilisme, surtout aujourd'hui - s'est empressé de censurer ce mythe et cette gnose, et cela selon plusieurs stratagèmes. D'abord en intégrant une partie de ses expressions et de ses Mantras, par exemple dans la Shrî Vidyâ, tradition brahmanique où l'on retrouve des traces du Koula, mais très édulcorées et, surtout, ensevelies sous une montagne de rites répétitifs et redondants, parfaitement étrangers à l'esprit du Koula. C'est ainsi que les adeptes du nâthisme contemporain et les sannyâsîs pratiquent encore cette sorte de tantrisme qui est une déformation du Koula originel, à quelques rares exceptions. De plus, la tradition des sannyâsîs a pris au Koula les noms de ses loges secrètes. Oui, les noms des dix branches des "Dasnâmîs" sont les noms des dix loges secrètes du Koula fondées, selon la légende, par le Maître du Poisson. Les soi-disant gardiens du Temple ne sont souvent que des Cerbères auto-proclamés qui empêchent les autres d'accéder au trésor. Le Dragon est jaloux de "sa" perle. Les régents se font roi. Il en va du Koula comme de toutes les traditions spirituelles : leur succès attire les jalousies, les puissants de ce monde s'approprient les mystères, ou du moins leurs coquille.

Mais au fond, c'est quoi, le Ventre du Poisson ?

C'est la sagesse du corps.
Ni plus, ni moins.
Non-dualité incarnée.
Célébration libre de tout code,
de toute contrainte,
loin de l'ascétisme comme du consumérisme.
C'est le secret caché dans nos entrailles.
Né du corps, au-delà du corps.
C'est la quintessence de ce que l'Inde a à nous offrir,
mais au fond, c'est juste une réminiscience de ce trésor caché
ici, dans chaque cellule.
Juste un rappel,
un appel à explorer.

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